Chapitre 2 - 3
Solène ne retrouva la sécurité de son appartement qu’à l’aube. Elle avait refusé de se séparer du corps avant que pointent les premiers rayons de soleil, mais n’avait pas pu rester plus longtemps près de lui. Sa respiration s’étant arrêtée, elle savait qu’elle ne disposait que de quelques heures avant que les forces augmentées ne viennent récupérer leur matériel et se débarrasser du corps. Le sang qui tachait ses vêtements provenait du circuit légal synthétique, toutefois cela ne garantissait en rien le traitement qu’ils lui réserveraient s’ils la trouvaient dans cet état, en compagnie d’un vampire condamné... Elle avait pris la direction de son foyer le plus discrètement possible parmi les travailleurs qui émergeaient peu à peu des immeubles.
Lorsqu’elle passa la porte, Noa l’accueillit avec soulagement.
- Tu m’as encore fait une frayeur, qu’est-ce qui s’est pass…
Elle s’interrompit, blême, en constatant l’état de la tenue de sa partenaire.
- Solène, ça va ?
- C’est du synthétique, répondit la vampire d’un ton las.
Noa regagna quelques couleurs, puis fronça les sourcils comme cherchant à assembler les pièces du puzzle dans sa tête.
- Tu… tu ne peux pas prendre des risques comme ça, tu sais très bien ce qui aurait pu t’arriver ! J’étais folle d’inquiétude et je te vois rentrer comme ça, je… Pardon.
Solène s’effondra en pleurs dans ses bras. « Oh, mon amour… » la consola sa compagne, « pardon, tout va bien maintenant, tu es à l’abri ici, avec moi, tout va bien… ». L’intéressée ne pouvait pas y croire, pas après ce qu’elle avait vécu cette nuit. Comment réchapper à ça ? Elle voulait que le monde s’arrête, contemple la cruauté avec laquelle il avait pris cette vie. Elle ne voulait plus vivre un jour de plus dans cette fange, condamnée à faillir, à laisser l’abomination mordante qu’on lui assignait ruiner brutalement tous ses efforts. Oh… elle se voyait tellement déchirer le voile, fendre de ses crocs l’impitoyable stabilité de cette hiérarchie des êtres. Peut-être le goût du sang rendrait-il au moins le voyage agréable… quelques petites secondes… dans les yeux d’une proie, la garantie d’être vue entière, puissante, dangereuse…
Et puis les bras de Noa la retenaient, et sa tendresse, et sa voix. Elle était tout ce qu’elle avait de plus précieux. Car pourquoi serrer les dents si ce n’était pour s’enfoncer dans la profondeur de ses yeux obscurs ? Pour sentir, jour après jour, le grain de sa peau contre la sienne, le rythme lent de sa poitrine ? Immédiatement, l’idée de la perdre devenait inconcevable. Une blessure trop grande. Elle ne pouvait payer ce prix.
Noa la retenait. Elles progresseraient ensemble hors de cet abîme, dussent-elles porter chacune à bout de bras les désirs de l’autre. Le rêve de son aimée progressait, le sien viendrait. Elles ne mourraient pas dans ces corps.
Noa retiendrait Solène.
Solène soutiendrait Noa.
La jeune femme parvint à s’apaiser peu à peu ; elle sentit sa partenaire se détendre à son tour, comme une respiration commune. Comme si elles n’avaient pas besoin de se raconter, finalement, ce qui s’était passé. Comme si elles le savaient en fait déjà.
Solène déposa un baiser discret sur la joue de sa compagne. Elle se redressa, sécha ses larmes de sa main. Noa sécha une joue de la sienne, l’embrassa délicatement.
- Sol, je suis désolée… elle marqua une pause, cherchant ses mots. J’ai beaucoup réfléchi, cette nuit – à ce que tu m’as raconté hier. Et je… je voulais que tu saches que je t’encouragerai quoi que tu choisisses de faire. Le colisée, ça me fait peur, et je pense que ça devrait t’inquiéter un peu aussi, mais si c’est là que tu décides d’aller, je serai derrière toi. Toujours…
Elle souligna ses mots d’une pression tendre sur le bras. La vampire se réfugia dans une étreinte, ne sachant quoi lui répondre. Elle ne savait pas comment intégrer la perspective de ce que promettait le colisée aux sentiments qui bouillonnaient en elle. Était-ce la voie qu’il lui fallait suivre ? Une opportunité comme celle-ci, trop belle, se représenterait-elle ? Voyant qu’elle ne répondait pas, Noa poursuivit :
- La personne que j’ai été voir tout à l’heure, je pense qu’elle peut m’aider. Elle a l’air sérieuse, je crois qu’elle est digne de confiance. Elle m’a donné le contact d’une précédente patiente, pour que je puisse discuter avec elle… J’aimerais l’inviter, qu’on la rencontre toutes les deux. Si tu es d’accord ?
- Oh, intégra Solène. Oui, oui, bien sûr… c’est super, je suis tellement heureuse pour toi ! Bien sûr que je suis d’accord. C’est merveilleux, Noa.
Elle prit les mains de la prédatrice dans les siennes, craignant que ses mots ne suffisent pas à communiquer son engouement. Cette dernière lui sourit, visiblement soulagée d’avoir obtenu son approbation.
- Combien elle demande ?
- 3000 crédits, à payer d’avance. Et quelques services.
- Je vois.
La somme était élevée, mais pas inatteignable. En joignant leurs efforts, elles pourraient y parvenir.
- Alors ça y est, tu touches au but.
- Oui, confirma Noa, la mine rêveuse.
Solène l’observa amoureusement. Son excitation se lisait sur les traits de son visage, malgré la pudeur que ce sujet invitait chez elle. Le contraste avec sa personnalité habituelle était un délice, le pouls timide d’une Noa petite, terrifiée mais courageuse, fragile. La voir se livrer ainsi à elle courtisait un certain appétit chez la vampire.
- Tu veux fêter ça ? proposa-t-elle, tant par désir de prolonger l’euphorie de sa partenaire que pour enfouir un peu ce qu’elle venait de traverser. J’ai pris de l’alcool.
- Oui, répondit Noa qui comprit sûrement ses intentions.
Les deux femmes s’installèrent dans la pièce à vivre, et Solène inspecta un livre retourné sur le canapé tandis que Noa rangeait les provisions et préparait les verres.
- Tu lis quoi ?
- Une romance, admit la prédatrice en refermant un placard. C’est pas mal… un peu niais, ce que j’aime.
Solène ne put réprimer un sourire en coin. Elle s’intéressa tout de même à la quatrième de couverture, qui promettait l’histoire passionnelle de deux jeunes femmes dans un monde d’antan, livrées aux affres de la maladie et des corps éphémères.
Noa la rejoignit, deux verres à la main, qu’elle remplit de vin rouge. « Alors ? » s’enquit-elle malicieusement. Solène reposa l’objet et embrassa sa partenaire, acceptant une coupe.
- Ça a l’air intéressant.
- Tu mens très mal, s’amusa la vampire.
- Oui mais moi au moins je parviens à te faire regarder mes films.
- … Tu me dois encore une faveur pour le truc horrible que tu m’as fait subir la dernière fois.
- Avec plaisir, pouffa Solène, tout ce que tu voudras.
Sans aucune surprise, Hellraiser : L’ultime héritage VI n’avait pas suscité l’engouement de sa partenaire, mais elle avait tant et tant insisté que cette dernière avait flanché… à son plus grand regret. Solène porta le breuvage à ses lèvres, savourant la chaleur qui se répandit dans sa gorge.
- En parlant de faveur… elle joua du bout des doigts sur la cuisse de Noa. J’en ai une à te demander.
- Ce n’est pas dans ce sens que je l’entendais, ricana la prédatrice.
- Attends, ça va te plaire.
- Essaie toujours, l’invita-t-elle en haussant un sourcil.
Solène essaya de maintenir son regard mais ploya sous l’intensité.
- J’aimerais que tu me brises.
Noa réfléchit à la demande, les traits de son visage s’étirant progressivement en un sourire carnassier. La proie se replia sur elle-même. Elle finit par trouver le courage de chercher la réponse dans ses yeux. Lorsque son regard s’aligna sur les pupilles de sa partenaire, elle y perçut un éclat menaçant qui lui soutira un frisson. La jeune femme voulut se cacher mais s’y refusa, trop effrayée à l’idée de déplaire à sa chasseresse. Un élan de soumission lui serra la nuque, elle baissa légèrement le menton sans s’échapper de son regard.
- Finis ton verre.

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