Chapitre 2 - 4
L’ordre trancha le silence ; Solène s’exécuta, docile. Elle fit disparaître la boisson à petites gorgées, mais sans jamais reposer son verre ou abandonner sa tâche. La prédatrice surveilla son obédience avec un plaisir ostentatoire. Lorsqu’elle eut fini, sa proie déposa sa coupe sur une table basse à proximité, puis elle attendit de nouvelles instructions.
- Bien. Je te laisse une chance de t’échapper. Tu souhaites vraiment t’en remettre à mes griffes ?
- … Oui.
Noa sembla insatisfaite.
- Oui… je veux m’en remettre à t-tes griffes, que tu me brises.
Noa dégusta sa boisson avec une lenteur mesurée. Alors, elle reçut un hm approbateur.
- Débarrasse ton verre et lave-le, puis va chercher le bâillon.
Solène tressaillit. Elle ne parvint pas à bouger, glacée par la réminiscence du jeune homme qu’elle avait accompagné dans la mort. La mémoire trop vivace, l’humiliation latente d’une telle demande, l’implication quant à son rôle dans la scène à venir… Un impact sonore envoya sa tête sur le côté. La douleur s’invita en seconde sur sa joue.
- Tu m’as entendue.
La jeune femme rassembla ses pensées. Défaite, elle obéit. Elle puisa dans son courage pour se mettre en mouvement ; malgré tout, malgré tout elle voulait que sa compagne joue de cette plaie si elle le désirait. Qu’elle la déchire pour l’appétit sauvage de ses crocs. Elle devait s’ouvrir et saigner de ce sang impur qui l’encrassait, se vider dans des mains désireuses de la recueillir. Qui d’autre que Noa pourrait la briser aussi méthodiquement ? Aussi intimement ?
Solène ne se pressa pas pour laver sa vaisselle, la prédatrice ne daignait même pas la regarder, retournée à son livre mielleux. Elle retarda autant qu’elle put le moment fatidique, mais fut vite rattrapée par la peur de décevoir à nouveau les ordres de la femme. La soumise se dirigea une boule au ventre vers une commode dont elle savait qu’elle contenait l’objet redouté. Un dernier regard lui apprit que Noa ne la surveillait pas. Elle ouvrit le tiroir, révélant divers outils de torture et de plaisir. Les doigts tremblants la vampire s’empara du bâillon, composé d’une bande simple réglable, d’une attache solide et d’une boule percée de quelques trous. Elle ferma les yeux, crispée, et inspira un grand coup, mais cela ne fit que raviver les souffles rauques, le regard apeuré, la peau meurtrie sous les contours de l’appareil, le regard de dégoût des passants, la peur qu’elle avait eue de savoir s’imaginer si facilement dans sa position…
La jeune femme, retournée devant sa compagne s’agenouilla et lui présenta le bâillon. Elle attendit que Noa daigne lui accorder son attention. Après un temps, cette dernière finit par passer la tête par-dessus son livre, les lèvres étirées en un sourire cruel.
- Stupide petite proie… tu ferais tout ce que je te dis de faire n’est-ce pas ?
- O-oui…
Elle rit.
- Oh, tu n’es pas au bout de tes peines.
Noa déposa son livre et s’empara de l’objet tendu. Le frisson qui échappa à Solène alluma dans ses yeux une ardeur terrifiante. La proie se retrancha dans son esprit, elle devait obéir à ce besoin profond d’être soumise. Elle devait accepter ce sentiment avant qu’il ne soit forcé sur elle, mais la peur la désorientait. Si seulement elle pouvait trouver en elle l’énergie de s’offrir sans retenue, son supplice serait plus simple. La jeune femme se concentra sur la présence écrasante de sa partenaire, sur sa puissance envoutante, animale. Elle s’imagina être sa proie, condamnée dès lors que son choix s’était porté sur elle. Incapable de lutter, séduite et condamnée par ses crocs…
Solène reçut un coup de pied dans le flanc droit. Elle tomba de côté avec un gémissement risible.
- Tu penses que je ne sais pas ce que tu fais ? Relève-toi.
La proie se replaça en grognant puis secoua la tête.
- Imbécile. Tu t’es offerte à moi.
Un poids lui tomba dans l’estomac.
- Tu es à moi.
- …
- Et je ne te laisserai pas me fuir.
Solène voulut se retirer instinctivement lorsque Noa lui agrippa le bras pour la trainer à elle. Elle n’eut pas la moindre chance.
- Voyons voir maintenant ce que je peux faire de ça, menaça la prédatrice, en agitant le bâillon.
- Non… non, s’il te plait… plaida la vampire.
Des ongles se plantèrent dans la chair de son bras, elle grimaça de douleur. Il était évident qu’elle ne s’échapperait pas. La volonté de sa compagne était simplement plus importante que la sienne. Il fallait qu’elle l’accepte. Elle devait consentir à ses tourments, étouffer ses résistances, pour être pleinement et entièrement son jouet. Il n’y avait pas d’autre issue ; elle le désirait.
- Chienne. Tu ne me dis pas non, tonna la prédatrice sans appel.
- Pardon…
Solène ouvrit la bouche pour faire preuve de bonne foi. Tout dans son corps y était réticent ; elle voulait fuir, mais se retint tant bien que mal. Elle ne voulait pas du bâillon, il lui était impensable de le porter en sachant ce qu’il représentait. Noa était là pour contrevenir à ça.
- Bien, c’est mieux.
La vampire attrapa sa mâchoire entre son pouce et son index, serrant assez fort pour provoquer une pression désagréable. Ses canines tranchantes se dévoilèrent, et, à la vue de ces dernières, un courant remonta l’échine de la proie. Elle voulut retirer sa tête mais fut retenue par la force de sa partenaire, et deux ongles cruels plantés dans la peau fragile de son cou. Tu es à moi, entendit-elle en écho.
- Regarde-moi. Bien. Maintenant tu vas me dire pourquoi tu penses que tu ne devrais pas accepter ce que je t’offre. Choisis bien tes mots, car tu n’auras que cette chance de me convaincre. Et n’oublie pas que quoi qu’il arrive, j’aurai le dernier mot sur ce que je décide de te faire.
Noa relâcha sa proie : « Réfléchis, petit jouet… ». Les pensées de cette dernière s’emballèrent, ne sachant pas dans quelle direction aller. Sa compagne jouait négligemment avec l’objet redouté et l’observait d’un regard gourmand.
- J- je… j’ai peur…
La vampire qui la dominait de sa hauteur eut un grand sourire. Elle raffermit sa prise sur le bâillon et s’apprêta à rendre sa décision. Affolée, Solène reprit :
- Ah- attends, attends s’il te plait !
Noa défit le mécanisme pour préparer l’objet avec des gestes douloureusement assurés.
- Je ne peux pas ! C’est humiliant ! Je ne veux pas être comme ça, je ne veux pas mourir, c’est trop horrible, j’ai peur… larmoya la proie. J- je ne veux pas être un monstre… s’il te plait, s’il te plait, s’il te plait…
Des larmes dévalaient ses joues. La boule du bâillon était devant ses lèvres, maintenue aux deux bouts par les mains de Noa qui ne tremblaient pas.
- Ouvre, se fit-elle ordonner.
Elle murmura un dernier s’il te plait avant de s’exécuter. D’un geste malgré tout assez doux, sa compagne plaça la boule dans sa bouche grande ouverte. Elle vérifia avec soin que ses crocs étaient bien placés, lui caressa la joue, récoltant quelques larmes du doigt. Puis elle attacha avec force la fermeture derrière sa tête. Solène gémit.
- Tu meurs quand je le décide, statua la femme d’une voix grondante. Tu es un monstre si je veux que tu le sois. Et, reprit-elle d’une voix plus douce, tu es loin d’être brisée.
Elle se redressa, et de quelques doigts baissa la tête de sa prise, s’installant hors de son champ de vision à l’exception de ses jambes. Solène se laissa faire sans résister, dévorée par ses émotions. L’humiliation profonde qu’elle ressentait fut accentuée par la solitude imposée. Le message était clair, habillée de l’objet de torture, elle n’était pas digne de regarder sa compagne, moins encore de se considérer comme son égale.
- Ne bouge pas, reste sage.
La vampire trouva un peu de réconfort dans cet ordre. C’était quelque chose qu’elle pouvait faire. Elle entendit Noa s’installer confortablement, puis le bruit de pages tournées. Cette dernière l’avait oubliée aussi vite qu’elle l’avait possédée.
Des filets de salive se formaient et s’échappaient lentement du bâillon avant de s’échouer sur ses genoux. Les larmes lui coulaient encore, puis déviées par l’élastique de l’objet qui lui enserrait la tête, finissaient leur course dans sa bouche, déversant leurs affres salées sur sa langue. Solène douta un temps de ce qu’elle pouvait endurer : le tumulte des émotions dans son esprit l’arrachait sans cesse à elle-même, défigurée par la peur de mourir qu’elle masquait au quotidien, la souffrance et l’humiliation d’être une vampire, la haine de ses crocs, de sa soif… Tu es à moi... Tu meurs quand je le décide…
Tu es loin d’être brisée.
La promesse – la menace – à peine voilée la maintint entière, forte là où elle ne pensait pas l’être. Docile et calme aux pieds de son amante, elle éprouva le supplice de ses pensées, certaine de finir en morceaux entre ses mains cruelles et aimantes.

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