Chapitre 3 - 3
Solène s’interrompit, net. Meline non plus n’osa pas intervenir ; toutes les deux étaient pendues aux lèvres de Noa dont l’aura menaçante avait empli la pièce. Solène ne l’avait pas souvent vue aussi énervée, ni aussi imposante. Elle regretta presque aussitôt ses mots, ou du moins de les avoir prononcés.
- Viens ici, chienne. A mes pieds.
L’ordre était cinglant, sans appel ; la proie résista de tout son être. Si ce devait être la sécurité de sa compagne qui était menacée, alors elle pouvait égratigner sa dignité. Pensait-elle.
Noa lui offrit une seconde de plus pour décider de son sort. Puis, voyant qu’elle ne s’exécutait pas, se leva et empoigna sa chevelure à pleine main. Solène poussa un grognement de douleur mais elle ne chercha pas à résister. Elle savait trop bien que lorsque sa compagne devenait sérieuse, elle ne faisait pas le poids contre elle. La vampire fut trainée à terre aux pieds de Noa et ne chercha pas à se relever. Puis elle fut cueillie par une voix basse et grondante qui se penchait sur elle.
- Tu penses que tu vaux tellement mieux que nous ?
- ...
- Tu penses que tu peux me traiter de chienne et insulter notre invitée ?
- Noa, non, je... ses mots moururent dans sa gorge.
La prédatrice l’ignora et dirigea son attention vers Meline. Doucement, elle s’enquit :
- Ça va ?
- Oui... Je suis désolée, je ne voulais pas provoquer ça... tenta d’apaiser la jeune femme.
Noa soupira et laissa passer un instant.
- Ce n’est pas ta faute. Et Solène n’a pas tout à fait tort. On n’a pas vraiment le choix, n’est-ce pas ?
- Non, justifia Meline. Il n’y a personne dans la ville qui puisse faire un meilleur travail, j’en sais quelque chose. Beaucoup sont mortes.
Solène s’interdit de réagir. Jetée aux pieds de sa compagne, elle avait étrangement retrouvé son calme et sa lucidité. Elle avait été aveugle. Evidemment, leur invitée n’était pas une simple fille naïve et manipulable. Ou plutôt, elle l’était à dessein.
Et Noa, celle qu’elle aimait, effleurait du doigt la possibilité de réaliser ce dont elle rêvait. Pourquoi était-il aussi dur de la laisser aller ? Pensait-elle ce qu’elle avait dit ? Était-ce la peur de perdre la main ferme qui la retenait ?
La main douce – Noa – lui caressa la joue, interrompant le flux de ses pensées. La vampire désirait son attention, elle la lui offrit entière. Son visage était peiné, mais adouci.
- Solène, j’aimerais que tu t’excuses, s’il te plait.
Elle obtempéra sans discuter, soulagée de se voir allouer une chance de se rattraper. Se relevant à quatre pattes, la jeune femme dirigea son attention vers celle qu’un peu plus tôt elle traitait de chienne. Elle leva les yeux pour rencontrer les siens, passant vite sur le corps qui la ravissait tant, et chercha à convier avant même ses mots l’intention sincère qu’elle voulait communiquer.
- ... Mel, je suis vraiment désolée. Je ne te connais pas et je t’ai jugée très vite. Tu n’as pas à accepter mes excuses si tu ne le veux pas, je ne voulais pas te blesser mais je me suis inquiétée pour Noa, j’ai été exécrable. Pardon...
La femme augmentée sourit tendrement et la rejoignit au sol, à genoux.
- Tu as été injuste et blessante mais je sais d’où vient ton sentiment, ne t’en fait pas. Et ne t’inquiète pas pour moi, je sais me défendre.
Elle passa délicatement l’envers de sa main sur la tempe de la vampire, puis son expression se teinta d’amusement alors qu’un léger fourmillement marquait la trace de ses doigts sur la peau.
- Tu as vraiment bon goût, complimenta-t-elle.
- Merci. Tu es vraiment très belle.
Solène redirigea son attention vers Noa qui les avait surveillées en silence.
- Comment tu te sens petite proie ? Questionna cette dernière, apaisée.
- Bien, merci... Pardon, je t’ai blessée aussi... J’ai confiance en toi.
- C’est bien. Bonne proie.
Elle sombra un peu en elle-même, un sentiment diffus dans le ventre. Noa était toujours là, à ses côtés, et elle ne permettrait pas qu’on la lui dérobe. Mais elle n’entraverait pas son chemin.
Pourquoi tout était-il si compliqué ?
Bonne proie.
Ça, c’était simple.
- Tu permets que je te l’emprunte un peu ?
La demande de Meline prit les deux femmes de court. Elle ne s’adressait pas à Solène et son sourire en coin trouva vite un écho chez sa complice. Solène n’eut pas besoin de le voir pour deviner le regard provocant de sa compagne.
- Sers-toi si tu as faim, elle n’y verra pas d’inconvénient.
La femme à quatre pattes rougit copieusement. Elle aurait voulu, dû, résister après sa démonstration de force, mais sa place n’était plus un secret pour quiconque ici. Même leur invitée qu’elle avait trouvée si fragile au départ avait trouvé son rôle en tant que prédatrice dans la pyramide alimentaire.
- Viens, la somma-t-elle.
Elle s’approcha timidement du fauteuil que l’invitée avait rejoint et déposa sa tête contre une main qui l’attendait. La sensation familière lui chatouilla le visage.
- Bien.
Le regard de Noa pesait toujours sur elle, elle le sentait cruel, fier.
- Que tu es obéissante... la félicita la femme au toucher électrisant.
Les pommettes de Solène s’empourprèrent de plus belle. Elle eut envie de répliquer mais elle n’avait rien à dire. N’était-ce pas vrai ? Tout était si confus, si agréable ; être réduite à ça... était si agréable. La vampire trouva en elle le désir d’offrir plus à cette femme sublime, elle leva des yeux remplis de questions muettes et trouva en retour le visage le visage délicat, avide, de la prédatrice. Broyée par les canines rendues inoffensives, elle se retrancha vers des profondeurs de son esprit plus reculées encore, cherchant le point d’inflexion où elle pourrait s’abandonner à la joie de servir. D’être utilisée.
Loin, bien loin, étaient les doutes qui l’avaient assaillie. Meline s’était avérée digne de sa soumission, de sa compliance. Surveillée, maintenue par Noa, elle se sentait la force de dépasser sa nature vorace, embrasser ses désirs.
- Petite proie, ronronna une voix différente de celle qui avait gagné le droit de l’appeler ainsi, si tu veux apprendre à mieux me connaitre, essaie de te racheter, ok ?
Une faim différente ornait son sourire, et Solène était juste le repas qu’il lui fallait. Elle embrassa la main qui lui maintenait la tête pour marquer son assentiment. Le léger courant lui électrisa les lèvres, lui donnant l’impression d’avoir été mordue gentiment en retour. Elle frémit, se complaisant dans la sensation savoureuse.
Livrée à elle-même face à l’épineuse requête, la vampire étudia précautionneusement ses options. Elle prit la main de Meline entre ses doigts sensibles et l’embrassa de nouveau, récoltant un nouveau frisson. La proie voulut chercher l’approbation de la prédatrice mais cette dernière s’était déjà désintéressée d’elle.
- J’imagine que tu as encore quelques questions ? Demanda-t-elle à Noa.
- Oui, si ça ne t’embête pas. Est-ce que tu peux me parler un peu de la procédure ?
Luttant contre sa curiosité, Solène se détacha de leurs mots. Ce n’était pas sa place ; et sa tâche méritait toute son attention. Elle s’attarda en baisers sur la main délicate, sur le poignet fin, puis explora les jambes nues de la femme. Ses efforts ne lui soutirèrent pas même un regard ; la vampire encaissa le coup avec amertume. Si tu veux apprendre à mieux me connaître...
Il fallait qu’elle se rachète, elle ne voulait pas faillir. Comment rendre à la femme la dignité qu’elle avait égratignée ? Solène continua son exploration en réfléchissant à la question. Meline, telle qu’elle l’avait comprise, n’était pas une prédatrice au sens où Noa l’était. Elle ne forgerait pas la soumission de la vampire de sa main, non... Meline était une princesse devant laquelle on courbait l’échine avec évidence, et qui vous invitait à la servir en retour.
Il fallait qu’elle saisisse par son corps, sa position, la nature de cette différence.
Peut-être alors pourrait-elle goûter de nouveau à son approbation.
Cela semblait important.
Et qui était-elle, Solène, qui s’était emportée brusquement devant la vulnérabilité affirmée de son invitée ? Solène que la soif de sang ne quittait pas depuis qu’elle avait planté ses crocs dans la chair synthétique ? Solène courageuse, pétrie d’ambition... qui ne retrouvait son calme que sous la présence tendre d’un danger plus grand ? Qui ne s’accomplissait qu’aux pieds d’une souveraine cruelle ?
Un repas.
C’était évident.
Doucereux.
Ravissant d’agonie pour son esprit sauvage.
La vampire ne chercha pas l’approbation de la femme lorsqu’elle s’assit au pied de son trône. Elle l’obtiendrait – ou non – lorsque cette dernière serait repue. Cérémonieusement, Solène ôta son haut qu’elle plia à ses côtés. Elle se logea contre une jambe de la souveraine en prenant soin d’offrir autant que possible sa peau à cette dernière et déposa élégamment sa tête contre la cuisse luxueuse qui lui était permise. La sensation d’être vampirisée se rependit le long de son flanc ; dévorée par abnégation. Elle joua du bout des doigts sur l’épiderme régalien, et se laissa emporter par le flot d’adoration qui la gagnait. Baignée dans le calme d’enfin bien servir, d’être utile par la simple résignation à son rang.
Solène laissa son esprit flotter par-dessus la conversation, élevée paradoxalement par son renoncement. Elle perçut l’énergie qui la fuyait, sa délectable offrande. Tu as vraiment bon goût. C’était déjà l’approbation qu’elle espérait.
Face à elle, Noa concentrée à ses affaires ne lui prêtait aucune attention. Elle aussi était sublime, libérée du voile pudique qui couvrait d’habitude le sujet de son corps. C’était comme si Meline lui avait transmis, de son don précieux, la capacité d’ouvrir sa silhouette au monde. Souveraine, elle le serait elle aussi... peut-être plus farouche – probablement.
Elle le légifèrerait en son temps.
C’était bon.
Solène se sentait faiblir. Cela faisait un moment que les deux femmes discutaient – ça n’avait pas d’importance. Elle persista, révérente, silencieuse, jusqu’à ce que Meline pose une main sur son visage, moins pour la caresser que pour la posséder. La tête lui tournait légèrement, le courant caractéristique de l’effet de la vampire était devenu un bruit de fond, naturel au même titre que les paroles qui étaient échangées devant elle.
La femme resta ainsi jusqu’à ce que ses forces ne lui permettent plus de sentir vraiment son corps. Alors, d’une pression tendre contre sa peau, Meline convia son attention. Elle lui accorda l’étendue de son regard affaibli, bienheureux. D’une voix douce, impérieuse, elle commanda :
- Va t’allonger maintenant, tu as bien agi.
Solène se releva tant bien que mal et parcourut de ses jambes tremblantes la distance qui la séparait de Noa. Cette dernière l’accueillit et l’allongea contre elle sur le sofa, heureuse, fière.
- Dors, petite proie, lui murmura-t-elle.
Et Solène obéit de bon cœur.

Annotations
Versions