Chapitre 3 - 5

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La vampire se résigna à attendre une fois encore, repassant la rencontre dans sa tête. Le Colisée semblait attirer à lui les personnes particulières ; elle ne doutait pas que derrière la façade d’Annie se cachait quelqu’un qu’elle ne dévoilait pas à la première venue. Pour l’heure, c’était surtout son équipe de soutien qui occupait son esprit. Finirait-elle dans une tenue humiliante ? Il fallait qu’elle manipule rapidement les intentions des personnes qui se chargeraient d’elle si c’était le cas... même si pour quelques mods elle était prête à transgresser certaines limites.

Solène fut alertée par un bruit de talons. Une femme de petite taille se dirigeait vers elle.

- Solène Dorneval ?

Elle acquiesça.

- Je suis Mila Morgen, se présenta la nouvelle venue, c’est moi qui vais m’occuper de toi si tu veux bien me suivre.

Ce nom... elle l’avait entendu chez son vendeur d’augmentations favori. Elle était la créatrice à l’origine des ailes merveilleuses qu’elle avait essayées. La femme ne payait pas de mine avec son petit gabarit et ses traits ronds ; c’était une grande artiste en devenir. Solène balbutia :

- E- enchantée, je connais votre travail, je crois, c’est un honneur.

Le visage de Mila s’illumina, son intérêt piqué.

- Tu t’intéresses aux mods ?

- Oui. J’ai essayé - vu – vos ailes... l’œil euh... l’œil de l’ange si je me souviens bien.

- Intéressant, jugea la créatrice. J’imagine que tu as hâte de voir la suite si tu es ici.

- Oui, brulait Solène.

Quelque chose de sauvage s’était éveillé chez sa tutrice : l’intérêt d’une femme vivant de la création, mêlé à une pointe de désir. Assez pour qu’elle l’invite à la suivre la voix chargée de concupiscence malgré son sourire chaleureux. La vampire se laissa guider à nouveau. Sa curiosité aussi était renouvelée, la volonté de mêler son désir à celui de l’artiste était enivrante. Elle n’aurait pas pu mieux tomber.

La recrue ne prêta pas vraiment attention à ses alentours cette fois, l’esprit envahi de possibilités, de fantasmes. Mila pourrait-elle reproduire la sensation qu’elle avait ressentie avec les ailes ? La couvrirait elle de métal précieusement taillé à sa mesure ? La tête lui tournait presque d’excitation. Elles pénétrèrent dans une pièce large remplie de mannequins, prototypes et machines en tous genres. L’atelier n’avait de personnel que la présence flamboyante des mods disposés çà et là, un mélange de beauté délicate et de férocité ostentatoire. L’impression d’avoir pénétré dans une chambre de torture traversa Solène ; et quelle alléchante impression, remarqua-t-elle.

- Assieds-toi, lui indiqua Mila.

Elle reconnut immédiatement le modèle de fauteuil qui l’avait capturée quelques temps auparavant et s’enquit : “Vous n’allez pas m’immobiliser ?” Un petit rire échappa à la créatrice.

- Je n’en aurai pas besoin, affirma-t-elle. A moins que tu ne le demandes ?

- N-non.

Elle n’aurait pas tout à fait détesté l’idée que la femme l’attache à la place du recruteur. Et si elle lui avait offert sa peau... Solène s’assit, ne laissant pas l’idée s’installer.

Mila s’installa sur le bureau face à elle la dévorant des yeux, la vampire intimidée essaya de soutenir le regard.

- Solène Dorneval... parle-moi un peu de toi.

- Je, euh... j’ai 26 ans, j’ai travaillé dans la maintenance de machines...

- Parle-moi de ce qui te rend spéciale, l’interrompit la femme.

Spéciale... C’était une demande atypique. Qu’avait-elle derrière la tête ? Solène n’avait pas envie de trop se dévoiler à l’inconnue, mais c’était Mila Morgen ; si son talent était à la hauteur de ce qu’elle avait pu en voir... Elle brulait de travailler avec elle. Elle concéda un peu de sa carapace.

- Je m’intéresse aux mods, beaucoup. Je ne ferai rien d’illégal bien sûr mais j’espère pouvoir en équiper un jour, c’est mon rêve.

- Pourquoi ?

La question prit la vampire de court. Ça avait pour elle toujours été une évidence qui s’était passée de mots. En général, soit elle évitait précautionneusement le sujet, soit elle partageait assez avec la personne en face pour ne pas avoir besoin de s’expliquer plus. L’artiste était sérieuse et attendait une réponse, elle s’obligea timidement :

- J- j’aime les possibilités que les modifications offrent ? Je me sens comme à l’étroit dans ce corps, j’ai envie d’en étendre le destin.

- La plupart des gens ne vivent pas très bien l’intrusion d’une main étrangère dans la forme de leur être. C’est une dépossession. Est-ce que c’est quelque chose qui te parle ?

La vampire frissonna. Oui – non – c'était bien trop d’implications, et c’était délicieux, et dangereux. Elle ne voulait pas qu’on la reforme totalement – qui le voudrait ? – mais laisser à une personne de confiance la capacité de travailler sa chair pour la transformer... C’était bien trop excitant. Le risque était immense, mais dans les bonnes conditions...

- Je n’ai pas de direction particulière. J’imagine que c’est précisément l’idée de pouvoir se transformer durablement sous la tutelle de quelqu’un qui m’intrigue... Pardon, je ne sais pas si je devrais dire ça.

- Tu peux, la rassura la femme, je ne te juge pas.

Son intérêt aussi avait muté, comme si elle se trouvait devant un matériau précieux, comme si elle rêvait de plonger ses griffes dans son corps, de la travailler de ses mains, d’en faire son œuvre. Solène aurait dû s’inquiéter, mais elle partageait le sentiment, exaltée par l’équilibre imprudent qui s’était installé. Mila pourrait-elle conquérir son corps ?

- Tu as essayé l’œil de l’ange, donc. Pourquoi ?

- C’était magnifique...

- C’est important ?

- ...oui. J’imagine.

- Je vois.

Quand on a déployé les ailes je me suis sentie comme une autre, comme si c’était moi. Je n’ai pas profité de leur effet – ce qu’on m’en a raconté – mais les voir sur mon dos était déjà une expérience incroyable, s’expliqua la vampire. J’avais l’impression de pouvoir m’envoler.

La femme l’écoutait attentivement, Solène la voyait presque agiter ses neurones pour épouser les désirs fous de ce que cette rencontre impliquait. Le sourire de Mila s’élargit ; elle masquait mal son excitation.

- Est-ce que tu t’occupes de plusieurs binômes ? Interrogea la nouvelle recrue.

- Non, je suis toute à vous, répondit l’inventrice la voix chargée d’une insondable électricité. Et je me réjouis d’être tombée sur une fille aussi curieuse.

- Et ma combattante ?

- ... tu la rencontreras bien assez tôt. Je pense que tu ne seras pas déçue.

Elle ne renchérit pas, comprenant que la question n’avait pas sa place lors de cette entrevue. L’air était déjà bien assez rempli de possibilités, d’ambitions folles. Avait-elle vraiment eu cette chance miraculeuse dont elle se refusait d’ordinaire l’espoir ?

“Je vais avoir besoin que tu te découvres, tu peux garder tes sous-vêtements” commanda Mila, et la jeune femme s’exécuta parcourue d’un nouveau frémissement, d’une faim démente. Celle d’être dévorée, et la flamme en son sein qui refusait de se laisser apprivoiser.

Solène ôta son pull, puis défit un à un les boutons de sa chemise sous le regard ardent de sa tutrice. Ses pupilles noires mordaient chaque centimètre de peau qui se dévoilait comme si elle était déjà sienne. Elle ne pouvait se cacher du projet qui s’éveillait en elles, qui coulait sur sa silhouette. Leur silhouette.

Lorsqu’elle eut fini de plier ses habits, les yeux de la vampire rejoignirent le mouvement lent de l’artiste qui avait croqué l’espace entre elles. Le bout de ses doigts voyagea négligemment sur une cuisse offerte tandis que son désir avide se portait déjà ailleurs. Elle tourna autour de son projet, expérimentant sa peau, goutant le plaisir de l’imaginer sienne, puis de ses mains expertes elle apprécia ses muscles légèrement tendus, l’épiderme chaste de son dos, la forme délicate de ses omoplates et la courbe de sa nuque. Elle s’interrompit.

Une main possessive par-dessus l’épaule, resserrée comme une mâchoire, l’autre qui relevait ses cheveux blonds avec précaution, exposant la partie de son cou où elle avait été mordue.

Où elle avait été mordue !

Solène voulut s’agiter mais elle n’en eut pas l’espace. La voix qui s’éleva derrière elle la terrifia autant qu’elle l’échauffa. Elle ne pouvait plus lui échapper.

- Tu m’intéresses, Solène Dorneval.

L’intéressée n’osa pas répondre.

- Était-ce pour la douleur ?

- C’était un don...

- Qu’est-ce que tu as offert ?

- ... ma compliance.

- Bien.

L’étau se desserra et la vampire put de nouveau respirer normalement alors que l’artiste prenant de la distance lui permettait un bref répit. Comme une vague, inlassable, elle revint bien assez tôt, face à elle cette fois, son regard – une lame – s’écrasant sur sa poitrine.

- Qu’est-ce que je vais faire de toi, Solène ?

La jeune femme ne répondit pas. Les joues rosées de la créatrice trahissaient le verdict qu’elle posait déjà. Son inextinguible ardeur s’immisçant déjà sous leurs peaux, construite et cultivée par leurs esprits féconds. Elle renaîtrait sous ces griffes, déchirée, dévastée, défaite peut-être dans l’arène, mais infiniment victorieuse. 

Dévorée par le désir d’une femme ambitieuse.

- Quel rapport as-tu avec ton vampirisme ?

L’intéressée fut refroidie immédiatement par la question ; elle précédait rarement de bons événements. Elle prit le temps d’élaborer sa réponse, consciente qu’il s’agissait aussi d’un test, mais ne se résolut pas à abdiquer à la vision de sa tutrice.

- C’est une partie de ma vie rendue délicate par les politiques de ségrégation. Je...

Et le fauteuil sur lequel elle se tenait avait ce souvenir si particulier de la première fois qu’elle avait déchiré un corps de ses crocs. La sensation de toute-puissance exquise qui l’avait prise entière, la rage qui l’avait traversée pour les êtres absurdes et ignorants qui frustraient son appétit. Le dégoût de leur chair, l’indécence séraphique de leur barbarie, le deuil amer des siens torturés, et la douceur des bras qui savaient l’accueillir dans ce gouffre... Le vampirisme n’était pas une question, un concept à embrasser, c’était un champ de bataille permanent.

- J’ai tenu dans mes bras un jeune garçon mourant sous la torture du bâillon il y a moins d’une semaine. Je ne laisserai pas la même chose m’arriver. 

- Bien entendu, accepta Mila l’air grave.

- Je n’ai pas honte, je suis simplement pragmatique.

- J’en prends note. Je ne te questionnerai pas plus à ce sujet, à moins que notre travail prenne cette direction, mais je m’en remets à ton expertise.

- Merci...

Avait-elle compris, accepté ? Ou bien s’était-elle simplement rangée derrière une façade d’indifférence ? La vampire ne sut trancher. Elle n’envisageait pas tout à fait le rapport de forces que cette dernière question et sa réponse avaient établi entre elles. 

- Tu as de la colère et du désir qui s’expriment aisément, remarqua Mila. Aimerais-tu que l’on se concentre là-dessus ?

Déstabilisée, Solène acquiesça. 

- Je vais faire pour toi quelque chose de merveilleux, promit l’artiste. Tu ne pourras l’exprimer qu’ici, au Colisée, mais si tu es d’accord pour travailler avec moi, je ferai attention à ce que tu y trouves ton compte. Et peut-être pourras-tu explorer plus en profondeur tes désirs – je t’accompagnerai tout du long.

Mila Morgen pouvait-elle être une alliée ? C’était inattendu, tout de cette rencontre l’était. Mais c’était aussi une chance à saisir, et la vampire n’était pas du genre à laisser s’échapper une occasion aussi alléchante. 

- Fais ce que tu imagines de ce corps ; toi aussi, ton regard m’intéresse.

L’artiste rit de bon cœur – satisfaite, soulagée ? provoquée ? – puis elle la rassura en l’invitant à se lever d’une main tendue. 

- Je passerais bien le reste de la soirée à admirer ce que je vais faire de ta jolie silhouette, mais je dois malheureusement aussi te mesurer, expliqua-t-elle avec un clin d’œil.

Solène rougit, et se laissa entrainer vers une machine à l’autre bout de la pièce, l’esprit encombré d’un bourdonnement sourd, d’idées, de pulsions, de désirs sauvages, de fantasmes machiniques. 

La main qui l’entraînait, saurait-elle la libérer ? 

Seule sa foi absurde pouvait lui répondre.

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