Chapitre 4
Plus que trois heures environ avant le lever du jour. Avec la porte qui se refermait s’éteignirent les basses agressives ; sous une lumière tamisée, la terrasse peuplée de quelques ombres accueillit Solène qui s’était éloignée de la cohue deux minutes. Elle respira avec avidité l’air frais, les relents de tabac, le parfum de la femme qui l’entraînait, mêlé à l’odeur discrète, riche, de sa sueur.
La main qui tenait la sienne, qui la guidait vers un coin isolé était sûre d’elle mais elle n’en attendait pas autre chose. Elle avait découvert le bar sur ses conseils – la femme connaissait apparemment bien l’endroit – et ne regrettait pas la distraction bienvenue. La semaine qui venait serait éprouvante autant qu’excitante ; les prototypes pour ses mods devraient être bien avancés, puis elle comptait sur Mila pour la surprendre. La vampire les équiperait très bientôt.
- Tu fumes ?
Annie porta une cigarette à ses lèvres, et un regard entendu à celle qui l’accompagnait. Solène ne fumait pas souvent...
- S’il te plaît.
Mais la satisfaction de jouer avec sa récente amie, de s’aventurer volontairement dans sa toile, était trop tentante. C’était ce que la jolie vampire attendait, la raison pour laquelle leurs quelques échanges s’étaient écartés si vite du cadre professionnel dans lequel elles s’étaient rencontrées. Annie semblait dans son élément - tout le temps, particulièrement ici. Et Solène dansait allègrement avec elle ; cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas pu se permettre ce genre de rencontres.
Noa lui avait donné sa bénédiction, évidemment. Elle était occupée aussi de toute manière à ses projets à venir, et avait retrouvé Meline plusieurs fois pour cette raison – mais sa compagne ne doutait pas qu’il n’y ait quelque attirance dans l’affaire. Elle aussi avait été rapidement mordue par la force tendre de la vampire...
Elle n’était pas tout à fait en terrain inconnu, elle avait eu son lot de rencontres de ce genre à une époque. Et sa partenaire pour cette nuit avait pris soin de la mettre à l’aise malgré sa propension à la désarçonner régulièrement. C’était une bonne soirée.
Annie alluma la cigarette coincée entre ses lèvres et tira une première bouffée, une lueur espiègle dans les yeux. Solène pressentait qu’elle les imaginait déjà dans d’autres circonstances plus intimes ; pour l’instant... sa proie s’amusait de la faire languir un temps, jouant de son innocence présumée.
D’un geste dangereusement délibéré, un doigt d’Annie lui releva le menton puis, la clouant de son regard, elle porta aux lèvres de son invitée la cigarette qui avait quitté les siennes. La pulpe de son index effleura un instant de plus que nécessaire la chaleur douce de sa bouche, et Solène répondit à l’invitation en inspirant à son tour la fumée âpre.
- N’y prend pas trop goût, l’avertit la femme, sournoise.
- Je préfère qu’on me les offre, se défendit la vampire.
Annie pouffa en sirotant son cocktail.
- Tu joues avec moi Solène Dorneval... mais quand tu auras perdu je me ferai un plaisir de décider de ce que tu reçois, ou non.
L’intéressée n’avait plus de doutes sur le désir qu’elle éprouvait pour la femme, juste... si elle pouvait juste se permettre de la frustrer un peu plus, leur collusion n’en serait que plus agréable – et son tourment délicieux. Son sourire s’élargit, trahissant le plaisir qu’elle prenait à s’imaginer la suite ; elle décida de resserrer un peu sa prise.
Pour ce qu’elle en savait, Annie était plutôt directe et sûre d’elle. Elle avait traversé sa vingtaine et sa transformation comme tout dans sa vie, en passant à travers sans laisser son chemin dévier. Elle finissait maitresse des situations qui se présentaient à elle et il n’était pas difficile d’imaginer alors la joie qu’elle aurait à étouffer la résistance honorable de sa proie. Pour rester estimée à ses yeux Solène ne pouvait se rendre, et c’était, déjà, une partie de sa défaite qui prenait forme.
- Et comment tu comptes t’y prendre, au juste ?
Elle se voulait taquine ; les deux femmes surent qu’elle était impatiente. Annie la gratifia d’un répit pétri de complaisance.
- Je serais bien naïve si je prenais le risque de te dévoiler mon jeu. Et puis...
Ses canines luirent dans l’ombre. En prenant bien garde à ce que Solène ait tout le loisir de s’y opposer, elle forma un étau autour de son poignet et dégagea sa main – cigarette comprise – de l’espace qui séparait leurs visages. Puis elle s’approcha, lentement, assez pour que ses boucles brunes noient le paysage, que ses pupilles deviennent deux hameçons inévitables, que la faim, la tension mesurée qui tenait à l’écart sa rébellion, la percutent en vagues de désir contre le rouge profond de ses lèvres si embrassables.
Merde.
A ce rythme, Solène était fichue, mais n’était-ce pas plus simple ainsi ? Elle s’était retenue une bonne partie de la nuit, et son esprit fusait déjà, envahi de sensations promises par la rencontre succulente de leurs bouches, de leurs langues, de leurs dents. Si elle franchissait cet espace si fin qui les séparait, aurait-elle vraiment perdu cette joute, ou bien serait-ce l’occasion d’asseoir son tempo, d’imposer sa faim en baisers fougueux ? Le souffle affolant caressant sa peau – elle voulait le dévorer – tendit son buste un peu, à peine, plus proche de la prédatrice qui ne perdait pas une miette de sa confusion.
La vampire voulait passer une main dans ses cheveux, l’attirer à elle, planter ses lèvres contre les siennes, superbes, menacer sa peau du tranchant de ses crocs. Perdre – se perdre – dans le fantasme absurde qu’elle avait nourri. Il suffisait d’un minuscule basculement. Elle pencha légèrement la tête, proposant un angle parfait, une victoire parfaite, à sa partenaire. Cette dernière en profita pour croquer le gouffre ridicule qui les séparait, déposant ses lèvres avec une délicatesse infernale contre la bouche entrouverte, elle vola le souffle lascif qui mourrait de la goûter. Les paupières de Solène papillonnèrent tandis qu’elle s’offrit en avant à l’appétit de sa partenaire...
Qui se retira aussitôt.
La vampire mordant le vide ouvrit grand les yeux, d’abord furieuse, puis outrée, puis défaite. Regagnant la souveraineté de ses affects, elle tenta de rattraper son expression, de préserver la dignité si précautionneusement construite au fil de la soirée. Rien n’y fit ; elles avaient vu toutes les deux combien elle s’était laissée capturer. Solène bonne joueuse se fendit d’un sourire complice.
- Tu as peur ? Grinça-t-elle tendrement.
- Tu devrais, jubila sa partenaire qui la toisa, exposant éhontément son triomphe.
La proie retint un grognement frustré. Les yeux d’Annie la dévoraient comme si elle était déjà disposée à sa guise sur la toile de ses draps.
- Je veux te laisser une chance, poursuivit la vampire d’un ton faussement charitable. Si tu me bats la semaine prochaine, on fera ce que tu veux.
Solène roula des yeux. Mais elle pouvait attendre ; surtout si cela devait lui apporter la satisfaction de faire disparaitre un instant le sourire victorieux de sa partenaire pour révéler la passion qu’elle dissimulait sous son expression assurée.
- Tu le regretteras, Annie, mais je me ferai un plaisir de te corriger.
- Je me demande si j’aurai seulement besoin de te toucher, brima-t-elle, ou si tu seras rendue assez saoule de désir d’ici là pour que je n’aie qu’à te commander de te rendre...
- Essaie toujours, le moment venu.
Elles se taquinaient, mais leur rencontre au sein du Colisée était un sujet que Solène prenait très au sérieux. L’occasion de prouver qu’elle était rendue à sa place, qu’armée de mods destructeurs elle pouvait se révéler dans son ambition et la force qu’elle retenait en elle. Elle ne comptait pas perdre ; et elle profiterait de son prix avec joie.
Annie alluma à son tour une cigarette et elles fumèrent ensemble en observant le curieux mélange de dépravés en tous genres qui peuplait la terrasse du Cold Corpse ; elles ne détonnaient pas ici. Les mods autour d’elles avaient une consonnance mutagène, comme si les machines ostentatoires s’étaient violemment extraites de la chair. Solène avait immédiatement apprécié le lieu.
Elle avait cru apercevoir quelques crocs briller sous les néons de la piste, ce qui ne l’avait pas surprise. Les espaces comme celui-ci qui abritaient les parias de la ville n’étaient généralement pas très accessibles mais la présence d’Annie avait suffi à la faire rentrer sans la suspicion habituelle qui accompagnait les nouvelles venues.
Ou peut-être avait-elle déjà à ce moment-là les yeux trop envoutés par sa partenaire pour l’avoir remarqué... Elle était incorrigible. Mais elle n’en changerait rien.
- Comment tu as connu l’endroit ?
- J’y ai travaillé, figure-toi. Quelques mois, pas plus, mais j’ai accroché avec l’ambiance et l’équipe.
- Tu m’étonnes, ponctua Solène. Pourquoi tu as arrêté ?
- J’avais d’autres choses à faire.
- Comme inviter des filles ici au lieu d’avoir à bosser derrière le bar ?
Annie lui lança un clin d’œil complice.
- Par exemple... Mais tu n’imagines pas comme c’est simple de séduire quelqu’un qui veut déjà de toi quand tu as en plus le pouvoir de lui servir à boire. Un jour je te ferai un de mes cocktails signature, peut-être.
- Hm. Peut-être ? Je crois que tu veux dire s’il te plait.
L’arrogance de la vampire conquit un rire d’Annie. Elle n’était définitivement pas la seule joueuse des deux ; elles s’étaient bien trouvées.
- S’il te plait, abdiqua la femme d’une voix sciemment sensuelle.
Mince... Même lorsqu’elle courbait l’échine, elle parvenait à vous faire sentir obligée. Mais Solène était parvenue à ses fins. Elle se complut dans sa victoire :
- Peut-être, imita-t-elle en empruntant un soupçon de dédain.
Annie lui sourit presque pour la rassurer, puis l’observa en silence, comme si les quelques phrases échangées ne l’avaient pas ébranlée le moins du monde. Comme si elle ne brulait pas de lui sauter dessus, là, tout de suite, et qu’elle ne luttait pas pour se retenir. Elle n’en montrait rien mais Solène sentait que chaque pas, chaque geste qu’elle faisait la condamnait à son piège, alertait la créature, dont la faim patiente ne pouvait que croitre.
Au moins, elle semblait apprécier la vue.
Lorsqu’elles déposèrent leurs mégots, Annie lui fit un signe de tête.
- Tu veux rentrer danser ?
- Grave !
Elles se frayèrent un chemin vers la porte qui étouffait le son agressif des basses. Un homme qui roulait - littéralement - des mécaniques leur libéra le passage, non sans laisser traîner son regard envieux sur elles. Les femmes le dépassèrent, bravant le nuage suspect qui s’échappait de son torse. Une fragrance douce-amère emplit les narines de Solène et elle sentit la chimie de son cerveau réagir à l’appât qui leur était tendu. Pas ce soir. Elle était en excellente compagnie, et ses yeux parcouraient innocemment la silhouette de dos de sa partenaire. Elle avait bien de quoi fantasmer.
Annie était à peine plus grande mais son assurance creusait la différence qui les séparait. Elle était forte, ses épaules nues, larges, invitaient l’appétit des crocs de la créature. Elle bougeait gracieusement parmi la foule, telle une prédatrice dont les muscles bandés la préparaient à tout instant à bondir sur sa proie. Seulement, elle avait un palais bien particulier, et Solène devait se plier à son jeu si elle voulait se rendre entre ses doigts affamés.
D’un geste assuré, la vampire l’invita à l’intérieur où elles retrouvèrent la pénombre percée de lumières virevoltantes, l’odeur, le son des corps et des gens qui s’entrechoquaient sur la piste. Solène déposa quelques doigts gourmands sur la peau nue d’Annie pour ne pas la perdre dans la marée humaine tandis que cette dernière avançait vers un endroit où elles pourraient s’abandonner aux remous de la foule.
Collées, enveloppées par la frénésie des corps, des deux femmes dansèrent en s’aguichant du regard, en imaginant chacune ce qu’elles iraient se faire, comment elles défeuilleraient la tenue suggestive de l’autre, sauvagement, comment elles goûteraient au plaisir de savoir l’autre à leur merci. La frustration de ne pas céder à ces envies n’était qu’une composante de plus de cette mélodie qu’elles composaient à deux, une dissonance maitrisée, cruelle et délectable, dont elles tireraient bientôt le prix.
Malgré ça... leurs mouvements abandonnés les rapprochaient – les éloignaient – l’une de l’autre ; et lorsqu’un geste fiévreux, rendu imprudent par l’alcool, faisait se frôler leurs corps, il était impossible de réprimer le frisson, le regard insatiable qui mordait leurs yeux, leurs bouches, le mouvement de leurs épaules, la courbe bouillante de leurs hanches.
Solène se laissa guider au rythme de la mélodie fracassante, rompue, essoufflée, galvanisée par le rythme frénétique des vibrations dans sa poitrine. Annie et elle dansèrent jusqu’à ce que le bar se vide peu à peu. Les vampires ne se quittèrent pas des yeux, à peine repues, chacune, par la proximité de l’autre et par les promesses de la semaine à venir. Elles ne furent interrompues que lorsque la barmaid fatiguée de sa nuit les interpella.
- Annie, libère cette fille ! Ou prends là avec toi, la pauvre te dévore des yeux depuis deux heures... Et puis on ferme.
L’intéressée dévoila ses canines dans un grand sourire, tandis que l’autre rougissait.
- Ça va, ça va, on s’en va... Et puis elle aime ça.
Solène voulut répondre sur la défensive mais rien ne vint. C’était vrai.
- Tu me suis ?
- D’accord, se rendit-elle presque soulagée.
Si elle était honnête avec elle-même, l’envie de rentrer se reposer commençait à peser malgré le désir de rester avec son amie, et la certitude que cette dernière ne l’inviterait pas chez elle... tout de suite.
- A plus tard, Viv ! Lança Annie en se dirigeant vers la sortie.
- Ouais, ouais, répliqua cette dernière.
Solène la suivit et elles allèrent récupérer leurs affaires au vestiaire. Les vampires s'éclipsèrent sous l’œil désabusé du videur, puis une fois rendues à l’extérieur elles profitèrent de concert de l’air frais du matin.
- Tu as pensé quoi de l’endroit ?
- C’était super, tu es une bonne guide.
- Je sais, confirma Annie.
Elles se turent, fatiguées toutes deux par la nuit passée. Puis :
- Tu vas vraiment me laisser rentrer toute seule ?
Solène connaissait la réponse, mais il ne lui coutait rien d’essayer. Elle doutait d’avoir l’énergie de faire quoi que ce soit, mais s’allonger nue, presque nue, aux côtés de sa collègue était une conclusion qui aurait pu lui convenir. Très bien même.
Annie qui luttait elle aussi pour rester vaillante sous les rayons naissants du soleil la gratifia d’un clin d’œil.
- Je veux que tu sois en forme pour notre prochaine rencontre, je ne peux pas me permettre de t’abimer - déjà.
- Hmff... grogna la vampire faussement déçue.
L’éloquence d’alors l’avait quittée, mais elles s’étaient trop dévoilées pour que ça soit un vrai problème. Et puis il n’y avait pas de mal à laisser transparaitre un peu de sa frustration ; elle était certaine que cela travaillait autant son amie qu’elle, seulement cette dernière n’avait pas le droit de l’exprimer. C’était un peu satisfaisant...
- Tu penses vraiment avoir une chance dans l’arène ? Questionna Solène.
- Je ne sais pas. Contre toi... elle leva les yeux, j’espère. Pour le reste, je me fie à mon instinct. Je suis sûre que tu t’en sortiras aussi.
- Oui. J’imagine.
- N’espère pas trop des autres, bats-toi pour toi.
- Je vais essayer, conclut la jeune femme.
Elles s’abandonnèrent sur la promesse de se revoir – de s’affronter – vite. Les souvenirs de la soirée ne quittèrent pas Solène qui les ressassa jusqu’à l’agonie. La certitude d’avoir bientôt contre elle, dans son lit, la superbe vampire toute entière, à elle, avait quelque chose d’enivrant. La faim qui la dévorait était connue, et pourtant, elle avait toujours ce goût de danger, d’absolu, qui embrasait ses désirs. Il régnait en elle, malgré tous ses efforts, le plaisir coupable de l’interdit bravé, l’idée que sans y prendre garde elle rencontrerait un jour une prédatrice trop dangereuse pour être contenue. Et que son corps déchiré se tordrait d’extase.
Lorsqu’elle passa la porte de son foyer, elle se blottit vite contre son aimée qui l’accueillit avec joie. Elles ne tardèrent pas à se coucher et à s’endormir dans les bras l’une de l’autre, profitant du répit bienvenu qu’elles s’accordaient avant la semaine à venir. Tant qu’elles étaient ensemble, rien ne pouvait les atteindre ; les ennuis viendraient plus tard.

Annotations
Versions