Chapitre 4 - 2
- Tu es prête ?
Mila, grand sourire – qui cachait toujours ce que son esprit concoctait. Solène offrit son accord d’un mouvement de tête ; assise dans une pièce avec Annie et deux autres femmes qui ne leur avaient pas adressé un mot, elles avaient patienté sans bruit le temps qu’on vienne les chercher pour tester leurs nouveaux équipements.
- Viens avec moi, l’invita la créatrice.
- Oui...
La jeune vampire se leva, tâchant tant bien que mal de dissimuler son excitation, sa peur, le tremblement de ses mains.
- A tout à l’heure ! lança-t-elle précipitamment à son amie qui s’extirpa un instant de sa réflexion pour lui répondre.
- Sois en forme, prononça cette dernière avec son ton de toujours.
- Je ne te ferai pas de cadeau, promit la vampire.
- Hm.
Annie retourna à ses pensées ; Solène la savait inquiète, elle ne la dérangea pas plus. Elle quitta le petit groupe en compagnie de l’inventrice, sans vraiment un regard en arrière. Lorsqu’elles se reverraient ce serait dans l’arène.
...Dans l’arène !
Elle allait équiper des mods. Tout en elle bouillonnait d’un feu galvanisant. Solène ne savait pas comment, quoi, mais d’ici peu le métal épouserait sa chair. Elle renaîtrait par l’acier et... et... aucun de ses rêves n’avait su la mener au-delà de ce point. C’était absurde, c’était parfait.
Mila ne lui dévoila rien, pas même lorsqu’innocemment la vampire lui demanda quelle était la stratégie qu’elle adopterait. La femme gardait au fond de l’œil une lumière folle, de celles qui ne se couchaient pas face à l’ambition ; la promesse qu’elle allait faire – avait fait – quelque chose de grand. “Tu verras bien.” lui avait-elle dit sachant pertinemment l’effet que cela entraînait chez sa protégée. Et Solène n’avait pas répondu, trop impatiente pour oser la contrarier.
Lorsqu’elles arrivèrent devant la porte de l’atelier, l’artiste jeta un dernier regard à la jeune femme, comme pour l’habiller, déjà, de ses mods – ou la déshabiller de sa condition tragique. Solène sentit son cœur accélérer. Derrière cette porte se trouvaient les machines qui changeraient sa vie, qui orneraient son corps, qui, enfin, apaiseraient sa faim. Elle pensa à Noa, à Meline, et à leur voie, elle pensa à Annie et son impassibilité feinte, elle pensa à Ayden mort en vain entre ses bras ; ces désirs insatiables qui les mordaient toustes, ils avaient leur dessein. Toustes avaient, après tout, la conviction que quelque part les attendait un festin à leur mesure. La machine-désir, inaltérable, faisait craquer les rouages du monde.
Aujourd’hui, maintenant, c’était son tour.
Mila ouvrit la porte d’un simple geste de la main que les capteurs repérèrent.
-Solène, ta partenaire, reprit Mila qui se remit rapidement de sa surprise.
Une femme, imposante, les attendait, assise avec une nonchalance feinte sur le bureau au milieu de la pièce. Son t-shirt peint à la bombe dévoilait une de ses épaules, découvrant les muscles saillants qui se cachaient sous l’habit. Un pantalon gris ample, zébré de sangles, et des bottes à la semelle épaisse, complétaient une tenue qui tenait autant de la distinction esthétique, que de l’avertissement envers sa propriétaire. C’était bien elle qui était dangereuse. Tous les habits du monde n’auraient suffi à cacher la confiance froide qui émanait de son regard, la sévérité de son visage encadré d’une épaisse crinière au rouge flamboyant. Quelques mèches décolorées donnaient l’effet de flammèches à la cascade carmine – elle les attendait comme le feu son combustible. Elles avaient trouvé la lisière de son territoire.
- Solène, ta partenaire, reprit Mila qui se remit rapidement de sa surprise.
- En- Enchantée, bafouilla-t-elle.
Mila pénétra dans la pièce et Solène la suivit de près avec la désagréable impression de poser chaque pas dans un territoire hostile. Le laboratoire qu’elle avait jusqu’alors connu sous la direction de Mila s’était transformé par la simple présence de la femme ; sa partenaire.
- C’est la fille dont tu m’as parlé ?
Sa voix était chaude, étrangement, mais comme portée, magnifiée, par une assurance absolue, irrévocable. Sa stature, forte, calme, soulignait l’évidence de sa présence au Colisée. Tout indiquait qu’elle était redoutable, qu’il fallait la craindre, et qu’elle ne se poserait nulle part ailleurs qu’au sommet. Qu’il s’agisse du laboratoire ou de l’arène, le monde pouvait bien s’arrêter de tourner qu’elle le redémarrerait de ses mains, et selon sa volonté. Même Mila qui portait une autre forme de confiance en elle semblait changée par sa présence.
La question avait été posée comme si la présence de la vampire n’avait pas de poids. Elle n’était rien ; sans ses mods, elle n’était rien. Mila eut un sourire en coin, ce qui rassura Solène. La jeune femme avait assez intéressé l’artiste pour qu’elle dresse d’elle un portrait convainquant... enfin elle l’espérait.
- Oui c’est elle. Elle vient essayer ses mods temporaires pour l’entraînement.
Le regard de la femme à la crinière rouge se durcit. Elle le posa sur Solène, ses yeux comme des crocs, qui menaçaient de déchirer ses vêtements, sa peau. Qui pressaient leur tranchant sur les parties les plus vulnérables, lui refusant toute fuite. La vampire se laissa jauger sans oser bouger le moindre muscle, enflammée, électrisée par le danger. Intéressée elle aussi par la femme qu’elle n’osait pas observer autrement que par bribes, de peur de l’affronter sur son terrain.
Elle pensait s’habiller de métal ; elle avait été mise à nu avec une telle facilité. S’opposer à la volonté dévorante de la combattante aurait été blasphématoire... elle équiperait les mods lorsqu’elle parviendrait à la convaincre de sa valeur.
Non.
Non, non, non.
Elle n’était pas ici pour s’écraser. Elle était venue se révéler. Elle était venue s’extraire de ce corps. Elle ne serait peut-être pas son égale dans l’arène, mais elle justifierait sa présence à ses côtés. Solène en était sûre, une fois armée par Mila, elle ne serait plus la même. Il lui fallait tenir, garder ses idées claires jusqu’à ce moment-là. Personne ne lui retirerait ce droit, elle n’avait pas le loisir de le désirer.
- Tu veux bien me laisser avec elle un instant ?
La combattante s’exprimait à la créatrice avec une étrange révérence, du respect peut-être. Elle ne laissait pour autant pas échapper à qui que ce soit qu’elle entendait bien faire ce qu’elle voulait. Mila soupira, comme si elle devinait ce qui allait suivre.
- D’accord, mais pas trop longtemps, je dois m’assurer qu’elle est bien équipée pour la suite.
Sur ce, et sans la consulter, elle quitta la pièce abandonnant Solène à sa partenaire. La porte se referma sur ses talons, et un inquiétant silence s’invita entre les deux femmes, troublé à peine par le ronronnement des machines.

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