Chapitre 4 - 3

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La vampire, n’osa rompre le calme grondant qui les avait enveloppées. Elle n’était pas dupe, elle allait être testée. Devait-elle se montrer compliante, combative ? Devait-elle faire preuve d’esprit ou de force ? 

Elle ne connaissait rien de la combattante dont tout le monde s’était évertué à lui cacher l’identité, mais elle pouvait déjà déduire qu’elle aimait obtenir ce qu’elle désirait. Elle ne craignait pas de se distinguer, ou du moins de s’habiller d’un apparat univoque ; elle ne ressemblait en rien aux bourgeois dont les mods surpuissants avaient été miniaturisés, rendus discrets, nobles. 

Elle était fière.

Elle ne portait aucun mod apparent.

C’était peut-être ce qui dérangeait le plus Solène, habituée à voir les gros bras de la ville exposer éhontément leurs machines rutilantes – elle les enviait d’autant plus. Elle allait devoir être maligne si elle voulait comprendre elle aussi qui se trouvait vraiment face à elle.

- Solène Dorneval...

Silence.

- Que fais-tu ici ?

Il y avait une attente implicite dans la question ; il n’était plus question de tourner les talons, c’était maintenant que commençait son véritable entretien. La vampire devait être la meilleure version de ce qu’elle détestait d’elle-même. Alors, peut-être, pourrait-elle commencer à se transformer.

- Je veux être forte. Je pensais venir pour l’argent, mais en réalité je suis ici pour ne plus me laisser écraser.

- Qu’est-ce qui te fait penser que ce sera le cas ? Attaqua la combattante.

- Je... Je ne sais pas. Je le sens.

La femme la disséquait du regard, comme si elle cherchait dans son corps frêle la fêlure, l’abîme d’où pouvaient surgir sa colère, sa force. Comme si depuis son corps augmenté elle pouvait comprendre ce qu’était être une vampire. Comme si Solène ne méritait pas elle aussi d’avoir ses armes.

- Tu me parais faible.

Le sang de la jeune femme ne fit qu’un tour. Elle ne se laisserait pas diminuer. Pas si proche du but. Une rage étrange bouillonnait en elle, la colère refoulée, peut-être, celle dont elle laissait généralement le soin à Noa de disposer. Elle transformait tout en soumission, c’était plus simple, quelque part... Elle avait peur, c’était vrai, de la laisser surgir, de commettre l’irréparable. Elle en avait vu le résultat, l’avait ressenti à travers la peau froide, le regard vide, désespéré, mort, des camarades qu’elle avait vus défaits.

Mais c’était une part d’elle.

Une part d’elle qui rêvait de se réveiller, aussi.

- Qui es-tu pour prétendre le savoir ? Siffla la vampire entre ses dents.

La femme se leva, ce qui fit immédiatement regretter à Solène ses mots. Quelque chose avait surgi en elle, quelque chose d’irréparable. Elle s’approcha lentement de la fille qui n’osait reculer jusqu’à se retrouver devant elle, à la toiser de haut. A cette distance, elle était vulnérable, ou l’était-elle depuis qu’elle avait mis un pied dans la pièce ?

- Je te comprends bien assez, vampire. Tu es stupide si tu penses qu’équiper des mods changera quoi que ce soit. Et je n’ai aucune raison de prendre des pincettes ; tu es faible.

Elle avait forgé les derniers mots dans le mépris. Martelés comme une mise en garde, ils percutèrent la vampire qui les encaissa avec un orgueil renouvelé. Elle n’était pas faible. C’était ce qu’on voulait lui faire croire, mais sa force était précisément la raison pour laquelle les politiques s’échinaient à la priver d’outils pour se battre. 

Solène qui avait serré les dents plus que n’importe quel augmenté, ne pouvait pas se faire soumettre par une suffisance aussi mal placée. Les femmes qui avaient le privilège de la dominer l’avaient gagné. Elle les avait choisies pour leur capacité à contenir la puissance brute qui sommeillait en elle. Toutes comprenaient par ce geste, cette dynamique, qu’elles étaient garantes tant de Solène que de ses pulsions. Toutes en étaient dignes.

- Je ne suis pas faible, prononça-t-elle avec assurance en rencontrant le regard de sa partenaire.

Elle y vit une tempête diffuse, quelque chose de dissimulé sous le calme glacé de sa posture. Une rage qui rivalisait avec la sienne, contenue elle aussi.

- Et je ne suis pas stupide, poursuivit la vampire, je sais pertinemment ce que j’ai à gagner, et à perdre. Tu n’es qu’une putain d’hypocrite.

Le coup partit trop vite pour qu’elle le voie arriver, un crochet bas. L’impact violent contre ses abdos lui fit pousser un cri étranglé. Solène tituba en s’éloignant tant bien que mal de la femme dont les lèvres s’étaient tordues en un sourire sordide, luttant pour reprendre son souffle.

- Tu crois ça ?

Ses mots suintaient d’une simplicité cruelle. Elle fit un pas vers la vampire qui tenta en vain de la dissuader du regard. Furibonde, Solène voulut rendre le coup mais fut maîtrisée avant qu’elle atteigne son objectif. La main de fer qui l’intercepta devant le visage satisfait, désinhibé, la libéra vite comme si elle ne représentait pas la moindre menace.

- Sale m...

Un second impact, tout aussi brutal. La douleur embrasa les synapses de la jeune femme, incapable de penser à autre chose, d’y échapper. Elle se tint les côtes en poussant un gémissement qu’elle ne put retenir.

- Tu es faible Solène Dorneval, et tu devrais t’y résoudre.

La femme avait attendu sciemment que Solène reprenne assez ses esprits pour l’entendre parfaitement. La réalisation fit enrager la vampire. On ne jouait pas avec elle de cette manière ; pas tant qu’elle ne l’accordait pas. La colère, le feu délirant qui grondait en elle se pressait contre les limites de son esprit. La prédatrice cracha son venin, aussi clairement que son souffle court le lui permit :

- Tu n’as pas idée... pas la moindre idée... de qui je suis. 

La femme ne se laissa pas intimider par le ton de son auxiliaire. La frustration de cette dernière lui retira même un haussement de sourcils moqueur.

- Tu... tu n’es personne, tu es risible... tu ne vaux rien... sans tes mods tu ne vaux rien, poursuivit Solène, dévorée de colère.

Elle se prépara au choc à venir, mais rien ne vint ce qui était presque pire. Elle préférait que la combattante lui donne raison, qu’elle exprime le dégoût ultime, souvent hautain, des augmentés pour son espèce. Elle voulait l’expier, là, tout de suite, elle voulait qu’elles se battent jusqu’à ce que son sang coule, jusqu’à souffrir en égale. Elle voulait voir le plaisir que tirerait la femme à vaincre une victime si désavantagée. Elle se prépara à l’invectiver à nouveau mais fut interrompue.

- Mes mods... sans eux je suis libre, petite. Je vais me hisser au sommet du Colisée, et je ne laisserai personne, certainement pas toi, me freiner. Tu vas démissionner, dès la première heure demain. Tu n’es pas de taille.

Une faille. Solène s’y précipita.

- Qui es-tu... pour te plaindre de tes mods ? Ils ne sont pas assez bien pour toi ? Tu penses sincèrement qu’avec ce caprice... tu vaux mieux que moi ?

La vampire vit, comme elle l’espérait, la colère gagner de nouveau le visage de sa partenaire. Elle se protégea le visage, juste à temps, mais le poing qui lui percuta violemment le bras la força à battre en retraite. La douleur la lançait, ne la lâchait pas, implacable. Elle n’avait le temps de s’y attarder. En une fraction de seconde, la combattante lui écartait les mains et attrapait son visage, les doigts plantés brutalement sur ses pommettes.

La pression suppliciante fit gémir Solène. La peau brute qui écrasait ses lèvres, dont la texture rugueuse envoyait des décharges maladives à son cerveau, l’odeur délectable qui emplit ses narines, lui écarquillèrent les yeux. Quelque chose s’agitait en elle, quelque chose qu’elle n’avait jamais vraiment laissé sortir. Elle repoussa son assaillante d’un coup de pied dans la hanche et crut s’extraire de l’étau qui la maintenait en danger.

Erreur de débutante ; la femme ne lâcha pas son bras et la tira de nouveau à elle d’un coup sec. La vampire se retrouva déséquilibrée devant son adversaire, qui d’un mouvement de jambe lui balaya les chevilles.

Elle n’eut pas de répit dans sa chute, la paume droite de la guerrière pressa sa poitrine et l’accompagna jusqu’à terre, lui coupant le souffle. La vampire grimaçante tenta de reprendre ses esprits, sa respiration. Immédiatement la femme fut sur elle, immobilisant ses jambes. Elle serait bientôt trop contrainte pour résister. Il lui fallait agir mais elle n’avait pratiquement aucune marge de manœuvre.

Solène saisit sa chance sans réfléchir. Profitant du déséquilibre de la guerrière qui relâcha la pression sur son buste pour chercher sa dernière main elle laissa sa part animale prendre le dessus. La vampire surprit son adversaire en agrippant son épaule de sa main libre, elle se jeta toutes dents dehors vers la base du cou vulnérable.

La sensation grisante irrigua ses nerfs ; elle avait déjà senti ce rush, celui de la bête qui s’éveille, flaire sa proie. Le gout de la peau contre sa langue, l’abandon pervers qui lui interdisait toute mesure. Et, hurlant en elle, la peur pétrifiante, acquise, s'éveilla à son tour.

La collision de ces forces l’immobilisa, les dents contre le cou, son souffle chaud pressé contre sa proie. Elle hésita un bref instant, tiraillée entre le désir abominable de croquer la chair délicieuse, et la crainte conditionnée par ses soins des années durant. Ce fut assez de temps pour que sa partenaire se remette de son étonnement, et réagisse.

- Eh bien ? Vas-y si tu y tiens tant, vampire.

Solène pourra un râle étouffé. Elle ne pouvait lui donner raison, il fallait qu’elle détache sa mâchoire du corps offert à sa faim. Il le fallait, il le fallait... Les crocs effleuraient la peau, ils n’étaient pas faits pour obéir, son corps le savait mieux qu’elle. Et savoir le fluide rouge qui coulait sous l’épiderme, combien le sang giclerait sur sa bouche, propulsé plus vite encore par l’affrontement et les cœurs échauffés. C’était de la torture.

Il fallait refuser ; c’était impossible.

- Vas-y ! Ordonna la femme plus insistante encore.

Lentement, tremblante, Solène libéra sa proie au prix d’un effort surhumain. Elle ne sombrerait pas. L’odeur... l’odeur était insoutenable, capiteuse. Il fallait qu’elle s’échappe, elle allait perdre la tête. Elle se laissa glisser en arrière, contre le sol, mais fut retenue par la main puissante de son adversaire dans ses cheveux avant qu’elle ne se cogne. 

La vampire voulut s’extraire mais la poigne était trop forte. Ses pensées consumées, embrasées par les signaux de ses sens, lui firent ressentir avec plus de précision encore la chaleur de cette main, sa force, la texture de ses doigts contre la base de son crâne. Lentement, elle fut ramenée malgré elle contre la peau qu’elle avait fuie. Elle regarda avec horreur – plaisir – le cou exquis s’approcher de sa bouche entrouverte. 

La jeune femme salivait, fort. Elle voulut fermer les yeux mais ne parvint à s’y résoudre, rien n’avait jamais été aussi excitant aussi appétissant de toute sa vie que la pulsation succulente du sang sous la chair offerte. Bientôt ses lèvres épousèrent malgré elle la peau salée de la femme. La vampire poussa un gémissement suppliant...

Non, non... 

Pas ça...

Mais il était trop tard. Elle en avait envie autant qu’elle le redoutait.

- Mords.

Solène planta ses crocs avec un laisser-aller extatique. Il n’avait jamais été aussi simple d’obéir. Elle n’avait jamais autant concédé.

Ses canines déchirèrent les couches de peau avec une facilité déconcertante, comme si ç’eut été la chose la plus naturelle du monde. Elle se pressa un peu plus contre le cou, dirigée par la poigne de fer qui la maintenait en place. Les crocs s’enfoncèrent encore dans la chair, invasifs, puissants, ils allèrent chercher plus en profondeur, le sang. Le sang qui commençait à s’extraire de la plaie, à s’agglutiner, délectable, sur sa langue. Le corps entier de Solène réagit à la sensation taboue.

Ça n’avait rien à voir avec le synthétique. Le goût était bien plus riche, le liquide bien plus nourrissant. La jeune femme aspira avec avidité, emportée par une transe indescriptible. Et la sensation d’être restreinte, dominée, offerte à ce corps puissant qui ne lui avait laissé aucune chance de refuser son don, et cette sensation mêlée à l’expérience extatique, brisèrent une part de son esprit méticuleusement défendue. 

Elle le sut avec certitude : rien ne serait plus pareil.

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