Chapitre 1

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 —Et Iscar jure que son groupe avait vu une créature mi-loup mi-salamandre avant qu’ils se fassent tous buter et qu’il soit le seul à en échapper !

 —Sérieusement ? Hé, t’as vraiment raconté ça, Iscar ? Jurl y a cru !

 —Mais c’est la vérité !

 —T’étais surtout complètement beurré !

 Des éclats de rires gras et rauques retentirent au milieu de la forêt. Un groupe de quatre hommes s’était réuni autour d'un feu qui peinait à réchauffer l'air hivernal. Toute la Ceinture Éclatante était plongée dans un brouillard blanc si épais qu'il donnait l’impression d’étouffer. Pour se réchauffer, les hommes avaient préparé un bouillon infect avec des champignons et la maigre carcasse d’un lapin trouvé à leur arrivée. Ils accompagnaient ce repas avec une bouteille d’Ekrom – un alcool fort à base de rubandelle, un petit fruit acide. Le tout réchauffait juste assez leur corps pour que leurs doigts ne gèlent pas.

 L’un des hommes – le dénommé Jurl – auparavant assis près du feu comme ses compagnons, se roulait à présent dans la neige en riant à gorge déployée en se tenant les côtes, sûrement après avoir entendu une blague salace dont ses amis avaient le secret. Un jeune homme, caché à l’abri des arbres, observait les silhouettes du groupe à la lueur de leur feu de camp. Il s’assit en faisant craquer de nombreuses branches et feuilles séchées sous lui. Mais il ne s'en préoccupa pas, les hommes faisant tant de bruit qu’il pouvait se déplacer n’importe quand sans être repéré.

 Cela faisait déjà deux heures qu’il les observait. Il utilisait son souffle brûlant pour se réchauffer, mais il avait hâte de rentrer chez lui. Il avait attendu que les hommes s’enivrent afin de les tuer plus facilement – mais cela n’était jamais facile. Il jeta un œil à ses couteaux, dont il parcourut les lames avec son pouce pour en vérifier le tranchant. Le sang qui apparut lentement dans les coupures lui indiqua que ses armes étaient bien aiguisées. Il lécha la blessure et attendit quelques minutes que sa salive la guérisse, puis se leva, armes aux poings, et décrivit un large cercle autour du groupe tout en restant hors de vue.

 —Vous avez entendu ça ? s’exclama soudain l’un des hommes.

 —Quoi ?

 —Ça venait de par-là ! s’écria-t-il en pointant un doigt osseux en direction du jeune homme.

Ce dernier jura entre ses dents.

 —Sortez de là ! hurla Iscar en cherchant sa hache à tâtons.

 Le jeune homme réfléchit rapidement, puis rangea ses couteaux sous son pantalon de toile et sortit en prenant un air apeuré. Il comptait sur son visage encore infantile pour adoucir la vigilance des ivrognes.

 Ces derniers furent surpris lorsque le garçon sortit des bois. Il ne devait pas avoir plus de quatorze ans. Ses cheveux d’un noir de jais tombaient en cascade devant ses yeux, cachant ses pupilles fendues. Les hommes se détendirent légèrement et chuchotèrent entre eux. Que faisait un gamin ici ? Et comment s’était-il retrouvé ici sans être mort de froid, alors qu’il n’y avait aucune habitation à plusieurs kilomètres à la ronde ?

 —Baissez vos armes, ordonna Iscar. Ce n’est qu’un gosse.

Il jeta son arme près du feu et s’approcha du garçon.

 —Ne t’inquiète pas, on ne va pas te faire de mal. Viens te réchauffer près du feu, petit. Comment tu t’appelles ?

 —Ahkrin, répondit l’intéressé d’une voix faussement tremblante.

 —C’est pas commun comme nom. Tu es d’Ylene ?

 —Vu ses vêtements, je parie qu’il vient d'Elmond, railla un de ses camarades avant de boire une longue gorgée d'Ekrom. Il paraît que ce sont des sauvages là-bas.

 —Arrête de raconter des conneries, Miund, gronda Iscar.

Lui et Akhrin s’installèrent près du feu, et même s’il n’avait pas vraiment froid, ce dernier fit semblant de trembler pour paraître plus crédible.

 —Et vous, qui êtes-vous ? demanda-t-il maladroitement.

 —Je te l’avais dit, vu son accent il vient pas d'Ylene, remar­qua Miund.

 —Nous, nous sommes des, euh…. Des aventuriers, répondit Iscar sans prêter attention à son confrère. Nous voyageons de village en village pour aider les gens.

 —Alors pourquoi êtes-vous ici ? remarqua le petit avec curiosité.

 —Eh bien, le village le plus proche de ces montagnes a peur du Dragon qui y vit. Il nous a engagé pour qu’on aille le tuer. D’ailleurs, tu ne devrais pas être ici, c'est dangereux. Comment tu es arrivé là ?

 Ahkrin ne répondit pas, mais son interlocuteur n’y fit pas attention. Il était beaucoup plus préoccupé par la lame plantée près de son cœur. Les autres continuaient de manger et boire sans prêter attention à eux. Le petit se pencha vers l’assassin qui le regardait d’un air épouvanté et murmura d’une voix aussi menaçante que possible :

 —Je vous interdis de faire du mal à mon père.

 Il retira le couteau du corps d’Iscar tandis que le second lui trancha la gorge. Tandis que le sang l’aspergeait, Ahkrin se releva sans y faire attention et marcha autour du feu jusqu’à se retrouver face à Miund et Jurl qui commençaient tout juste à réaliser que leur ami était mort.

 Ahkrin prit une grande inspiration et, alors que les deux autres se relevaient, souffla à plein poumons dans le feu de camp. Au contact des flammes, son souffle se transforma en un brasier incandescent. Les meurtriers se transformèrent en ombres hurlantes dans les flammes, et il ne fallut que quelques secondes pour qu’ils succombent au feu infernal.

 Tandis que le jeune homme reprenait son souffle, il entendit la neige crisser derrière lui, suivie d’un hurlement perçant. Il se retourna pour découvrir le dernier membre du groupe se précipiter vers lui. Il était encore trop essoufflé pour courir, aussi attendit-il le dernier moment pour se baisser et faire tournoyer ses dagues qui blessèrent les jambes de l’autre. Les coupures n’étaient pas profondes, mais juste assez pour le faire trébucher en teintant la neige de rouge.

 Ahkrin s’approcha de l’homme et s’assit sur lui, une dague pointée sur sa gorge. Il savait qu’il ne pesait rien et que l’autre pouvait facilement se défaire de lui, aussi se dépêcha-t-il de se pencher sur son visage jusqu’à ce que leurs nez se touchent presque.

 —La dernière fois, j’ai laissé Iscar fuir. Maintenant, c’est ton tour. Sois plus malin que lui, et fais comprendre aux autres de ne plus venir ici. Je tuerais tous ceux qui tenteront de s’en prendre à mon père.

 Il se rendit compte qu’il ne connaissait pas le nom de l’homme, mais cela ne lui était plus d’aucune importance : s’il était plus intelligent que son prédécesseur, il ne le reverrait plus jamais. Sa victime hocha lentement la tête d’un air apeuré. Ahkrin se leva et l’autre s’enfuit en criant. Il disparut dans la brume, mais sa voix mit plus de temps à s’estomper.

 Le garçon soupira et s’approcha du feu de camp qui était redevenu normal. Ses doigts s’étaient engourdis autour du pommeau de ses dagues. Il souffla dessus pour les réchauffer, les approcha à quelques centimètres du feu pour être sûr, puis l’éteignit avant de s’enfoncer dans la forêt. Il entreprit de grimper le chemin le long de la plus haute montagne pour rentrer jusque chez lui. Son père, Vodahmin, s’inquiétait sûrement de son absence.

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