Chapitre 2
Fynn pianota les calculs de calibrage du saut et s'enfonça dans son siège. Deux jours autoguidés. L'ennui avant même d'avoir commencé.
Il avait annoncé ça avec la satisfaction de quelqu’un qui vient de faire quelque chose de bien et qui attend qu’on le remarque. Personne ne l’avait remarqué. Il était retourné aux commandes et avait commencé à démonter le panneau de navigation auxiliaire gauche, celui qui fonctionnait parfaitement depuis des années et n’avait aucun besoin d’être démonté.
Djoké avait disparu dans la cuisine sans consulter personne. Des bruits arrivaient depuis le fond du couloir, réguliers, le son de quelqu’un qui sait ce qu’il fait. Une odeur suivit quelques minutes plus tard, épicée et chaude, quelque chose qui avait voyagé dans les réserves de l’Enthomos depuis assez longtemps pour avoir perdu son nom d’origine.
Siana était assise à la table de navigation avec ses trois couteaux de diverium devant elle. Elle les nettoyait un par un avec un chiffon doux, des gestes lents et calibrés. Les lames étaient propres. Elles l’étaient depuis qu’elle les avait essuyées dans le couloir du transporteur impérial. Elle les nettoyait quand même.
Kael était dans sa cabine.
Il avait les plans d’Altis ouverts sur son terminal, les coordonnées du port spatial, les protocoles d’entrée pour un vaisseau sans accréditation confédérée. Il les avait lus deux fois. Il les avait posés sur sa poitrine et fixait le plafond.
Le plafond de l’Enthomos, lui, restait gris, métallique, strié de câbles et de conduits.
— Ça sent bizarre, dit Fynn depuis le cockpit.
Silence depuis la cuisine.
— Je dis pas que c’est mauvais. Je dis que c’est bizarre. C’est une nuance.
Toujours rien depuis la cuisine.
— Siana. Ça sent bizarre ou c’est moi ?
Siana passa le chiffon sur la lame du deuxième couteau.
— Ça sent bien.
Un silence.
— Ça sent bien, répéta Fynn en posant les doigts de sa main droite sur son buste. Toi tu dis ça.
— Oui.
— T’as déjà mangé quelque chose que Djoké a cuisiné avant ?
— Plusieurs fois.
— Et tu trouves que ça sent bien.
— Oui.
Fynn posa une pièce du panneau de navigation sur la console avec un bruit sourd.
— D’accord, dit-il. D’accord.
Il reprit le démontage.
Kael entendit ça depuis sa cabine. Il n’entendit pas ce que Djoké répondait parce que Djoké ne répondait pas, et il n’entendit pas Siana sourire, mais il savait.
Il ferma les yeux.
Le saut ronronnait autour de l’Enthomos avec ce son constant et légèrement sourd qui finissait toujours par ressembler à du silence. Kael connaissait ce son depuis assez longtemps pour dormir dedans. Il ferma les yeux et laissa les plans d’Altis glisser sur le côté.
Plus tard, depuis la cuisine, Djoké annonça que c’était prêt.
Personne ne demanda ce que c’était. Tout le monde vint quand même.
Encore trois expériences de Djoké avant d’arriver.
Altis apparut par le hublot.
Depuis l'intérieur de l'Enthomos, la planète se déployait lentement. Des tours de verre et de métal poli qui captaient la lumière de l'étoile locale et la renvoyaient en milliers d'éclats à travers la cabine, des avenues larges comme des fleuves tracées entre des jardins suspendus, des ports spatiaux enchâssés dans l'architecture comme des bijoux dans un écrin. Mille ans de richesse accumulée, convertie en pierre, en lumière et en hauteur. Tout ici semblait avoir été construit pour rappeler aux visiteurs ce qu'ils n'étaient pas.
Sur l'écran de navigation, entre les balises de transit et les coordonnées d'Altis, le marqueur d'Eden pulsait faiblement, ce vert particulier qu'on ne confondait avec rien d'autre, même réduit à un point sur une carte.
Kael finit son café sans commentaire. L'équipage avait vu suffisamment de grandes planètes pour ne plus être impressionné par les premières images.
Le port spatial d'Altis était trois fois plus grand que ce dont ils avaient l'habitude. Des rangées de boxes alignés avec une précision qui n'existait pas dans les ports frontaliers, des équipes de maintenance en tenue uniforme qui se déplaçaient entre les vaisseaux, efficaces, sans jamais manquer de matériel. Pas de marchands qui négocient à voix haute sur les quais, pas de cargaisons empilées n'importe comment faute de place, pas cette odeur âcre et grasse qui colle aux vêtements et aux poumons et qu'on finit par ne plus remarquer à force. Ici tout était filtré, calibré, agréable sans effort apparent. L'Enthomos se posa dans le box qui lui avait été assigné et les propulseurs s'éteignirent dans un soupir mécanique.
Dans le port immaculé d'Altis, au milieu des vaisseaux neufs et des sols lisses, il détonnait légèrement. Une coque de taille moyenne, suffisamment compacte pour être rapide et suffisamment large pour qu'on y vive, cette patine que seuls les vaisseaux qui ont beaucoup vécu portent. Des égratignures réparées, des histoires qu'on a trop racontées.
Ils n'eurent pas à attendre longtemps.
Archibald monta à bord sans frapper. Un homme qui ne frappe pas, pas pour des mercenaires en tout cas. Il baissa légèrement la tête pour passer le seuil, se redressa de l'autre côté. C’était la première fois qu’ils le voyaient en personne. Ses cheveux blonds, longs, tirés en arrière avec précision qui tombaient sur son uniforme auraient semblé déplacés sur n'importe qui d'autre. Sur lui ils semblaient simplement appartenir à quelqu'un qui n'avait jamais eu à se justifier de quoi que ce soit. Il parcourut le pont principal de l'Enthomos d'un regard qui ne s'attarda sur rien mais ne rata rien non plus.
Son regard passa sur l'équipage avec l'efficacité d'un inventaire. Il s'arrêta une fraction de seconde sur Djoké, pas ostensiblement, Djoké le remarqua quand même. puis se détacha.
Le regard d'Archibald glissa vers le disque dur accroché à la ceinture de Kael. Il tendit la main sans un mot.
Kael le détacha et le lui donna.
Archibald le glissa dans une poche intérieure de son uniforme sans le regarder, et posa sur la console de navigation une pochette.
Fynn la prit et l'ouvrit. Il en vérifia le contenu avec la concentration appliquée de quelqu'un qui a appris très tôt que faire confiance et vérifier ne sont pas des choses contradictoires. Il hocha la tête.
Archibald s'apprêtait à repartir quand il marqua une pause.
— Altis a ce qu'il faut pour passer une bonne soirée. Ce serait dommage de repartir sans en profiter. Le Céleste sur l'avenue principale, dites que vous venez de ma part.
Il tendit une carte noire avec le nom du Céleste inscrit en lettres dorées dessus, hocha la tête une dernière fois et descendit la passerelle sans attendre de réponse.
L'équipage resta un moment sans parler.
Fynn secoua la pochette dans sa main.
— Le Céleste. Sur l'avenue principale.
— T'as déjà entendu parler ? demanda Siana.
— Non. Il glissa la pochette dans sa veste. Mais si Archibald recommande un endroit pour boire...
— Ça veut dire que c'est soit excellent soit un piège, coupa Kael.
Siana se leva et disparut vers le couloir.
— On s'habille comment pour un piège huppé ?

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