Chapitre 3
Le Céleste prenait un bloc entier de l'avenue principale.
Pas une façade discrète, pas une enseigne sobre, une entrée large comme une gueule ouverte, encadrée de lumières qui changeaient de couleur lentement, suffisamment pour qu'on les remarque de loin. Deux membres du personnel en tenue sombre attendaient de chaque côté. Kael tendit la carte à l'un d'eux qui reconnut le nom d'Archibald avant que Kael ait fini de le prononcer et lui fit un signe du bras avec un sourire.
À l'intérieur, l'endroit s'ouvrait sur plusieurs niveaux, des coursives qui surplombaient le rez-de-chaussée, des passerelles entre les salles, des hologrammes qui habillaient les murs de décors entiers. La première salle pulsait d'une musique électronique basse et régulière sous des projections de vagues et de lumières blanches, quelque chose entre une plage privée et un rêve trop propre pour être vrai. Plus loin une arche menait vers une lumière plus chaude, plus douce, d'où s'échappait le son feutré d'un piano acoustique.
Fynn s'arrêta net à deux pas de l'entrée, les bras légèrement écartés dans son manteau trop grand, la tête qui pivotait dans tous les sens, refusant de manquer quoi que ce soit.
— Il y a combien de salles ?
— Continuez d'avancer, murmura Siana derrière lui.
— Non mais, il désigna l'arche du fond, puis le couloir sur la droite d'où venait une musique différente encore, combien ?
— Fynn.
— Je demande juste.
Il avança quand même, mais lentement. Siana le suivait d'un pas régulier, les yeux qui faisaient le tour de la salle avec curiosité.
Djoké et Kael fermaient la marche. Djoké examinait l'endroit comme il abordait la plupart des choses, attentif, silencieux, sans en faire plus que nécessaire. Kael avait les mains dans les poches et l'air de quelqu'un qui a vu beaucoup d'endroits et qui reconnaît quand un lieu est dans une catégorie à part.
Un membre du personnel les guida vers une table en mezzanine qui surplombait la salle principale, bonne vue sur tout le reste, suffisamment à l'écart pour entendre les gens qui vous accompagnent. Quatre verres arrivèrent sans qu'on les commande.
— Le nom d'Archibald ouvre des portes, remarqua Fynn.
Kael but une gorgée sans répondre. Djoké fit de même.
— Bon. Fynn reposa son verre avec détermination. Je vais explorer.
Il se leva. Siana était déjà debout.
— Tu viens ?
— J'avais pas prévu de rester assise toute la soirée non plus. Elle désigna l'arche au fond sans cacher tout à fait le fait que ses yeux avaient déjà fait le tour des trois autres couloirs. Le cabaret acoustique d'abord. Ensuite on voit.
— Y'a une salle à thème tropical, j'ai aperçu des hologrammes de.
— Acoustique d'abord.
— Puis tropical ?
— On verra.
Fynn attrapa son verre et la suivit dans la foule.
Le cabaret acoustique était au fond de l’arche, derrière une tenture épaisse qui absorbait les bruits du reste du club. On passait de la musique électronique à ça en trois pas, comme si quelqu’un avait décidé que deux mondes pouvaient coexister tant qu’on mettait assez d’épaisseur entre eux.
Siana s’arrêta à l’entrée.
Trois musiciens sur une petite estrade surélevée d’une trentaine de centimètres. Un homme au piano, les épaules voûtées, les mains qui se déplaçaient sur les touches avec cette retenue des gens qui jouent depuis si longtemps que le geste est devenu respiration. À sa gauche, une femme derrière un cadre de percussions, des peaux tendues de tailles différentes qu’elle frappait avec les paumes et les doigts plutôt qu’avec des baguettes. À droite, un homme plus jeune avec un cuivre, long et recourbé, dont le son était quelque part entre la chaleur et la mélancolie.
Une dizaine de tables. La moitié étaient occupées par des gens qui parlaient à voix basse ou qui ne parlaient pas du tout.
Fynn s’approcha d’une table libre et s’assit. Siana resta debout encore quelques secondes.
— Tu viens ? dit Fynn.
Elle s’assit.
Le serveur apporta deux verres sans qu’on lui demande quoi que ce soit. Siana ne le regarda pas. Elle regardait le pianiste.
Fynn but une gorgée et examina la salle avec la curiosité enfantine de quelqu’un qui essaie de comprendre comment un endroit fonctionne. Les tables, la disposition, l’acoustique de la pièce qui faisait que le son arrivait partout pareil, sans angle mort.
— Tu connais ce genre de musique ? dit-il.
— Un peu.
— Un peu comme tu connais un peu ou un peu comme tu en joues ?
Siana prit sa gorgée. La reposa.
— J’essaie, dit-elle. Sur la guitare. Depuis deux ans à peu près.
— Sérieusement.
— Sérieusement.
Fynn posa son verre. Il avait l’air sincèrement surpris.
— T’as une guitare sur l’Enthomos.
— Dans ma cabine. Derrière le panneau de rangement du bas.
— J’ai jamais entendu quoi que ce soit.
— C’est le but.
Le cuivre prit la mélodie principale, une ligne longue et sinueuse qui montait puis se posait sur quelque chose qui ressemblait à une question sans réponse. Siana suivit la phrase jusqu’à sa fin avant de continuer.
— Quand je joue je pense plus à rien d’autre. Juste les doigts, les cordes, ce qui sort ou ce qui ne sort pas. C’est le seul moment où ma tête se tait vraiment.
Fynn attendit.
— Ta tête dit quoi d’habitude.
— Trop de choses.
Il hocha la tête sans chercher à en savoir plus.
Les percussions reprirent, légères, presque une conversation avec le piano. Siana posa les coudes sur la table et cala son menton dans ses mains. Elle ne s'intéressait plus aux musiciens comme quelqu’un qui observe. Elle écoutait vraiment, les yeux plissés, le reste du corps immobile.
Fynn la laissa faire.
Il but son verre lentement. Son attention glissa du cuivre au plafond bas du cabaret, puis revint à Siana. Il y avait dans cette salle quelque chose qu’il ne retrouvait pas souvent, l’impression que le temps ne se dépêchait pas.
— T’es bonne ? dit-il au bout d’un moment.
— Non.
— Mais tu continues quand même.
— Oui.
— Pourquoi ?
Siana inclina la tête vers le pianiste.
— Tu entends ce qu’il fait avec sa main gauche ?
Fynn posa son verre vide sur la table.
— Tu pourrais me jouer un truc sur l’Enthomos un jour ?
Siana le regarda.
— Jamais de la vie.
— C’est ce que je pensais.
Le pianiste attaqua une nouvelle phrase, plus rapide cette fois, et le cuivre le suivit, et les percussions tissèrent quelque chose en dessous qui donnait à l’ensemble une légèreté qu’on n’attendait pas.
Elle ferma les yeux, le temps que la phrase du cuivre finisse de se poser, puis les rouvrit.
Djoké les avait vus disparaître avant de baisser les yeux sur l'écran holographique intégré à la table. Il faisait défiler la liste des salles et des services d'un doigt lent et méthodique, l'inventaire minutieux d'un homme qui prend le temps de tout lire avant de décider.
Il s'arrêta.
Kael le vit s'arrêter.
— Quoi ?
Djoké tourna l'écran vers lui sans un mot. Sur la liste, entre Salon Est et Terrasse panoramique : Cave à l'Ystorine, dégustation et service privé.
Kael regarda l'écran. Regarda Djoké.
— C'est pas...
— Si.
— Sur Altis.
— Apparemment.
Kael n'eut pas le temps de finir sa phrase. Djoké l'avait déjà attrapé par l'épaule et le guidait entre les tables, la détermination d'un homme qui a attendu cette occasion depuis leur mission sur Oreana et qui n'a pas l'intention de la laisser passer.
La salle était petite comparée aux autres, intimiste, taillée dans une roche sombre et chaude qui imitait les formations volcaniques d'Oreana avec une précision troublante. Des veines de lumière orange couraient entre les pierres comme de la lave refroidie, les tables étaient creusées directement dans le roc, et quelque part dans les murs des diffuseurs répandaient une chaleur sèche et douce qui n'avait rien à voir avec les systèmes de climatisation du reste du club. Quelqu'un avait fait le travail sérieusement.
Djoké s'arrêta à l'entrée une seconde.
— C'est fidèle.
— Un peu trop propre. Kael fixa le mur. Oreana sentait le soufre.
— Et la sueur.
— Et autre chose qu'on n'a jamais identifié.
Ils s'installèrent au comptoir. Devant eux, une rangée de bouteilles aux formes irrégulières, du verre soufflé à la main, chaque bouteille légèrement différente de la précédente, remplies d'un liquide ambré presque translucide. L'Ystorine. Djoké en fit tourner une entre ses doigts un moment avant de servir deux verres.
Il en fit glisser un vers Kael.
Kael le regarda.
— La dernière fois que j'en ai bu, c'était le deuxième soir à Oreana et le lendemain matin je savais plus comment je m'appelais.
— Le troisième soir était pire.
— Je m'en souviens pas.
— C'est ce que je veux dire.
Kael prit le verre quand même. Il but une petite gorgée. Le goût arriva d'un coup, complexe et inattendu, quelque chose entre la pierre chaude et le fruit fermenté avec une douceur finale qui n'avait pas l'air d'y avoir sa place et qui pourtant tenait l'ensemble.
— Siana avait bu autant que nous ce soir-là.
Le sourire de Djoké fut lent à venir mais il vint.
— Elle peut plus voir une bouteille de cette forme sans changer de trottoir.
— On devrait lui mettre un verre de côté.
Djoké but une longue gorgée, le sourire au coin des lèvres.
Kael finit son verre lentement. La chaleur artificielle de la salle, la roche sombre, les veines de lumière orange. Fidèle, avait dit Djoké. Pas tout à fait. Oreana avait ce quelque chose de brut et d'indifférent que personne n'aurait pu reproduire dans un club d'Altis.
Par l'ouverture au fond de la salle, il aperçut le ciel.
Il prit son verre et sortit.
La terrasse donnait sur la ville qui scintillait presque autant de nuit qu'à leur arrivée.
Kael traversa l'espace lentement, les mains autour de son verre, sans but précis. Juste la direction du bord. En bas, Altis brillait. Des milliers de lumières qui se reflétaient dans les façades de verre, des voitures silencieuses qui glissaient entre les avenues larges, de la musique qui montait de trois endroits différents en même temps sans que ça fasse du bruit. Altis brillait. Elle brûlait même, à sa façon.
Il s'accouda à la rambarde.
Derrière tout ça, les étoiles. Plus discrètes qu'ailleurs, noyées dans l'éclat d'en bas, mais là quand même pour qui prenait le temps de chercher.
Il prit une gorgée d'Ystorine et les chercha.
Des pas derrière lui. Lourds, réguliers.
Djoké prit appui sur la rambarde à côté de lui, une nouvelle bouteille à la main. Il regarda les étoiles un moment. Puis la ville. Puis les étoiles à nouveau. Il remplit le verre de Kael sans demander et posa la bouteille sur la rambarde entre eux.
Le silence n'avait pas besoin d'être rempli. Il ne l'avait jamais eu.
— Tu te souviens du marché couvert de Vorn ? dit Kael après un moment.
— Celui du district sud.
— On volait les fruits secs chez le vieux Parren. Les dattes séchées sous vide, les trucs oranges qui collaient aux dents.
— Tu en avais mangé tellement une fois que t'avais été malade trois jours.
— Quatre. Kael faisait tourner la liqueur dans son verre. Je m'en souviens parce que c'était les quatre seuls jours de l'année où j'avais eu le ventre plein.
Djoké ne dit rien. C'était la bonne réponse.
En bas, une voiture passa sans bruit sur l'avenue principale. Quelqu'un dans le club éclata de rire, un rire haut, insouciant, le rire de quelqu'un qui n'a jamais volé des dattes séchées pour ne pas mourir de faim.
— On a bien fait de partir.
— On n'avait pas vraiment le choix.
— On avait le choix. On a juste fait le bon.
Kael serra son verre. Sur Vorn, à leur âge maintenant, les hommes qui n'étaient pas partis ressemblaient à des hommes deux fois plus vieux. La pression militaire de l'empire faisait ça, elle usait les gens de l'intérieur avant de les user de l'extérieur.
— T'as pas l'impression des fois, que peu importe où on va on finit toujours par regarder les étoiles depuis quelque part ?
— C'est le métier.
— C'est pas une réponse.
— C'est la seule que j'ai.
Djoké but encore une gorgée. Puis il posa son verre sur la rambarde et regarda Kael avec cette expression qu'il réservait aux moments où il allait dire quelque chose que Kael n'avait pas envie d'entendre.
— Quand est-ce que tu t'arrêtes ?
— On vient de finir une mission. Il but une gorgée. Je suis arrêté.
— Tu sais ce que je veux dire.
Kael ne répondit pas.
— T'as quarante ans. Pas tout de suite. Mais dans pas longtemps.
— Et toi t'en as quarante-trois.
— Moi c'est différent.
— Pas si tu veux éviter que ton frère finisse comme nous.
Djoké regarda les étoiles sans répondre. Ce qui était aussi une réponse.
— Y'a des choses qui attendent pas éternellement. Des gens non plus.
Kael resta muet.
La bouteille fit le tour de la rambarde, lentement, comme si Djoké lui donnait le temps de répondre. Kael la prit. But une gorgée. La reposa sans rien dire.
La baie vitrée s'ouvrit derrière eux et Siana sortit sur la terrasse, un verre dans chaque main, Fynn dans son sillage, encore émerveillé de tout ce qu'il avait vu.
Il s'arrêta net en apercevant la bouteille sur la rambarde.
— C'est de l'Ystorine ?
Djoké ne répondit pas mais son sourire dit tout.
Siana regarda Djoké.
— Vous avez osé.
— T'en veux ? demanda Fynn.
— Non.
— T'es sûre ? Parce que...
— Non.
Elle s'accouda à la rambarde de l'autre côté de Kael et les yeux sur la ville en bas. Le sujet était clos.
— Vous parliez de quoi ?
— Vorn.
— Le marché couvert du district sud, précisa Djoké.
— Le vieux Parren.
— Les dattes séchées.
— Les trucs oranges qui collaient aux dents. Elle but une gorgée. J'en fais encore des cauchemars.
Fynn s'accouda à la rambarde à son tour et contempla les étoiles une seconde avant de baisser les yeux sur la ville.
— C'était comment Vorn ? Vraiment.
Les trois autres se regardèrent. Fynn était le plus jeune, il avait grandi sur Vorn lui aussi mais il était parti plus tôt, à un âge où les souvenirs sont encore flous et malléables.
— Gris.
— Bruyant.
— C'est pas un endroit, c'est une usure. Kael regardait les étoiles. Et on y retournerait demain si ça pouvait changer quelque chose.
Le silence revint, différent cette fois, plus lourd.
La bouteille fit à nouveau le tour de la rambarde. Siana la laissa passer sans la toucher.
— L’empire est toujours là-bas, dit-elle. Rien n’a changé depuis qu’on est partis.
Elle fixait les étoiles maintenant, les mâchoires serrées.
— Cinquante ans qu’on appelle ça la paix.
Personne ne répondit.
Fynn suivait les véhicules défiler sur l’avenue. Djoké avait fini son verre. Kael tenait encore la bouteille.
En bas, Altis, elle, continuait de briller.
— N’empêche, on boit mieux ici que sur Vorn.
— On buvait pas. On volait.
— C'est ce que j'ai dit.
Siana rit, un vrai rire, bref, qui disparut aussi vite qu'il était venu. Kael la regarda du coin de l'œil. Elle avait les yeux vers le bas, sur les lumières de la ville qui filaient en silence le long des avenues, lointaines, indifférentes, étrangères à tout ce dont ils venaient de parler.
Il fit glisser la bouteille le long de la rambarde.
Elle s'arrêta à dix centimètres de Djoké. Il la prit, but une dernière gorgée, et la fit glisser lentement dans la direction de Siana, une toute petite pause, une hésitation calculée avant de lâcher.
Siana baissa les yeux sur la bouteille. Les remonta sur Djoké. Le regard dura exactement le temps qu'il fallait pour être une menace claire et sans ambiguïté.
Elle repoussa la bouteille dans l'autre sens.
Djoké ricana, un son bref, bas, et récupéra la bouteille.
Fynn regardait la scène. Il ne comprenait pas toujours les blagues que se faisaient son frère et Siana.
La bouteille resta dans les mains de Djoké. Personne ne la redemanda.
La soirée était finie.

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