Chapitre 1
L’Enthomos était immobile. Accroché à la coque du transporteur impérial par son éperon de diverium, il attendait dans le vide comme un parasite qui n’a pas encore décidé de mordre. Le diverium mordait à peu près tout.
De l’extérieur, si quelqu’un avait regardé, il aurait vu deux vaisseaux soudés l’un à l’autre dans le noir, sans lumières, sans signal, sans rien qui aurait justifié qu’on s’y attarde.
À l’intérieur du sas d’arrimage, Kael vérifia ses lames en diverium pour la troisième fois.
Les lames n'en avaient pas besoin. Elles étaient ce qu’elles avaient toujours été, grises, striées de vert, parfaites. Il les rengaina et fixa la porte blindée en face de lui. Derrière, trente centimètres de métal impérial. Derrière ça, un couloir. Derrière ça, ce pour quoi ils étaient là.
Djoké était debout à sa gauche, les tonfas rentrés, les bras le long du corps.
Siana était appuyée contre la cloison de droite, les bras croisés, l’air de quelqu’un qui attend le bus et qui a tout son temps. Elle ne regardait pas la porte. Elle regardait ses ongles.
— Bon, dit Fynn dans l’oreillette. Juste pour que vous sachiez, le système de synchronisation des rotations que j’ai codé pour intercepter ce vaisseau a fonctionné à la perfection. Neuf heures de calcul, une précision à la seconde près, et on s’est accrochés exactement là où il fallait. Je dis ça comme ça.
— Merci Fynn, dit Kael.
— Je précise parce que personne ne m’a demandé si ça allait marcher et j’aurais apprécié qu’on me pose la question pour pouvoir répondre que évidemment ça allait marcher.
— Ça aurait été une conversation très courte, dit Siana sans lever les yeux.
— C’est le principe. Courte mais satisfaisante. Une pause. Les rotations de patrouille intérieure indiquent que vous avez une fenêtre de moins de cinq minutes avant que la prochaine ronde passe dans le couloir d’accès. À partir du moment où la porte s’ouvre.
— On sait, dit Kael.
— Je le redis quand même parce que c’est serré et que la dernière fois que j’ai dit un truc important juste avant que vous entriez quelque part, Djoké m’a regardé comme si je parlais une langue étrangère et il a quand même pris son temps dans le sas.
— Fynn, dit Djoké.
— Je me tais..
Le transporteur vibrait légèrement sous leurs pieds, les moteurs en croisière, indifférents, le vaisseau qui continuait sa route sans savoir ce qui était accroché à sa coque. Kael posa une main à plat sur la porte et sentit la vibration remonter dans sa
paume. Régulière. Mécanique. Rien d’anormal de ce côté-là.
— Trente secondes, dit Fynn. Et je dis juste, les capteurs de proximité de ce couloir ont été neutralisés à distance il y a six minutes exactement via une fréquence que j’ai isolée en regardant les schémas de communication du vaisseau pendant qu’on les traquait. Donc techniquement vous entrez dans un couloir aveugle. Vous êtes les bienvenus.
— T’as neutralisé les capteurs de proximité, dit Siana.
— C'était pas évident ?
— Et t’as pas pensé à nous le dire avant.
— Je voulais que vous ayez quelque chose à attendre avec impatience. Il marqua une pause. Dix secondes.
Kael prit une inspiration.
Djoké sortit ses tonfas sans un bruit.
Les bras de Siana se décroisèrent.
— Cinq, dit Fynn. Quatre. Trois.
La porte s'ouvrit.
Le couloir était exactement comme Fynn l’avait annoncé. Aveugle.
Pas de capteurs actifs, pas de caméras qui clignotent, pas de gardes visibles dans les trente mètres devant eux. Juste l’éclairage opérationnel du transporteur, froid et régulier, et le bourdonnement des moteurs qui montait depuis les niveaux inférieurs comme un bruit de fond qu’on finissait par ne plus entendre.
Kael avança en premier. Djoké fermait la marche. Siana entre les deux, les yeux qui faisaient le tour de chaque angle avant que les autres y arrivent.
Ils avaient les plans du vaisseau depuis trois jours. Archibald les leur avait transmis avec le numéro de série du box de stockage, le niveau, la section, la distance depuis le sas d’accès principal. Kael avait mémorisé le trajet. Siana aussi, par habitude, elle ne faisait confiance à aucun plan qu’elle n’avait pas elle-même vérifié.
Niveau deux. Section delta. Troisième couloir à droite.
Ils croisèrent deux membres d’équipage en chemin. Des techniciens, uniforme de maintenance, qui ne levèrent pas les yeux de leurs tablettes. Dans un vaisseau de cette taille, des inconnus dans un couloir ne signifiaient pas grand-chose tant qu’ils marchaient avec l’assurance de gens qui savent où ils vont.
Ils marchaient avec cette assurance.
La salle de stockage delta-trois était fermée par une porte standard, panneau biométrique sur le côté. Siana l’examina et fit signe à Kael. Il sortit le copieur d’empreintes qu’Archibald avait fourni avec les plans, une plaquette de la taille d’une paume, chargée avec les données biométriques d’un officier de rang suffisant pour accéder à cette section. La porte s’ouvrit sans résistance.
À l’intérieur, des rangées de boxes métalliques numérotées, du sol au plafond, dans une lumière plus basse qu’ailleurs. L’air sentait le métal froid et le plastique sous vide. Kael longea la première rangée, chercha le numéro de série qu’Archibald lui avait transmis.
B-447-12.
Il le trouva à mi-hauteur, troisième rangée, un box de taille standard avec un loquet magnétique sur le côté droit. Il le reconnut immédiatement, un système de verrouillage secondaire, un verrou ajouté après coup, discret.
Kael l’examina.
Siana s’approcha.
— Tu connais ce système ?
— J’en ai ouvert un similaire sur Drevan il y a trois ans. Il y a une séquence de bypass qui court-circuite le signal de verrouillage sans déclencher l’alarme. On appuie sur les deux points de contact simultanément jusqu'à ce que le loquet cède.
Siana regarda le loquet puis Kael.
— T’es sûr.
— Sur Drevan ça a marché.
— Sur Drevan le modèle était peut-être différent.
— Le principe est le même.
Djoké se tenait dos à eux, une main sur ses tonfas, attentif à la porte de la salle.
Kael posa les deux doigts sur les points de contact. Compta mentalement. Un. Deux. Trois. Quatre.
Le loquet s’ouvrit.
Une fraction de seconde de silence d’abord. Puis le signal d’alerte, long, continu, qui ne s’arrêtait pas.
— Et merde.
Kael attrapa le disque dur dans le box. Il était là, exactement là où Archibald avait dit qu’il serait, une plaquette métallique de la taille d’une main, froide, lourde de ce qu’elle contenait. Il le glissa sur sa ceinture.
— Le principe est le même, soupira Siana.
— Le modèle était différent, dit Kael.
— Je sais.
Elle était déjà à la porte.
Dans le couloir, les lumières d’urgence venaient de passer au rouge.
L’alarme hurlait à travers les couloirs du vaisseau.
— Ça me rappelle Vega, lança Fynn. T'avais un plan, il s'est passé exactement le contraire.
— Le plan était bon. C'est le timing qui avait raté.
— C'est ça.
— Concentrez-vous.
Siana n'avait pas élevé la voix.
— Vingt mètres, annonça Djoké.
Le couloir débouchait sur une intersection où trois soldats impériaux en armure standard leur coupaient la route, boucliers d'éther actifs enveloppant leurs corps d'un voile bleuté.
Djoké ne ralentit pas. Il sortit ses tonfas en mouvement de sa main droite et de sa main gauche. Quatre doigts sur celle-là, celui du milieu manquant depuis Vorn. Les lames de diverium fixées le long des branches captèrent la lumière des néons du couloir et la renvoyèrent en reflets striés de vert.
Un coup sec, rapide et précis. Le bouclier céda comme s'il n'avait jamais existé, Djoké ne sentit pas non plus la résistance des os que ses lames traversaient. Un frisson parcourut sa nuque.
Le second leva son sabre, lame de diverium également, seul moyen de riposter à du diverium, Djoké avait déjà pivoté, ni son doigt manquant, ni son imposante stature n’affectaient son aisance dans ce couloir étriqué.
Deux soldats en quelques secondes.
Le troisième n'avait pas encore réagi quand le couteau de Siana traversa son bouclier et se ficha dans sa tempe. Elle le récupéra sans s'arrêter, l'essuya sur son manteau d'un geste sec et le glissa à sa hanche. Ses yeux gris ne s'attardèrent pas sur le soldat, déjà ailleurs, déjà au prochain couloir. Il lui en restait deux. Elle les gardait pour les occasions où elle ne pourrait pas récupérer celui-là.
— Prochaine à gauche, dit Kael.
L'Enthomos les attendait dans le sas d'arrimage, son éperon de diverium figé dans la coque du vaisseau. Ils s'engouffrèrent à bord. La porte se ferma dans leur dos avec un bruit sourd et définitif.
Fynn se laissa tomber dans le siège de pilotage, les bras légèrement écartés dans un manteau qui avait toujours été un peu trop grand pour lui et qu'il n'avait visiblement jamais jugé utile de remplacer, et passa les mains sur le tableau de bord, les gestes lents, calculés.
— Bon. Vous voulez sortir d'ici vivants ?
— Fynn, gronda Siana.
— Parce que si vous voulez sortir d'ici vivants, il tapota deux commandes sans regarder, vous avez de la chance. Certains naissent avec le talent, d'autres passent leur vie à le chercher. Moi j'ai les deux et en plus je suis disponible.
— Décroche-nous, dit Djoké.
— Je décroche, je décroche.
L'Enthomos se détacha du transporteur dans un arrachement métallique, l'éperon se retirant de la coque impériale avec ce raclement sourd que Kael associait toujours à la partie la plus agréable d'une mission. Celle où on s'en va.
Puis le vide. Puis la vitesse.
Pendant trente secondes, personne ne parla. Par le hublot, le transporteur impérial et l'aigle sur sa coque rapetissaient lentement, ses lumières d'urgence clignotant dans le noir comme un reproche.
— On a de la compagnie, annonça Fynn.
Deux vautours. Chasseurs d'attaque impériaux, petits, rapides, éperons pointés vers l'avant, boucliers d'éther enveloppant leurs coques d'un voile bleuté. Ils sortirent de la baie du transporteur en formation serrée. Comme les soldats dans le couloir, leurs boucliers ne valaient rien contre le diverium, mais à cette distance et à cette vitesse, l'éperon de l'Enthomos ne servirait à rien non plus. Il fallait les approcher. Ce qui supposait de ne pas se faire embrocher d'abord.
— La barrière d'astéroïdes, dit Kael. C'est maintenant que ça nous sert.
Siana tourna légèrement la tête vers lui.
— C'était dans lequel de tes cinquante plans, déjà ?
— Le troisième. Enfin le troisième dans la version courte. Dans la version longue c'était plutôt le...
— Fynn.
— Cap sur la barrière, j'ai entendu.
Kael se renfrogna mais ne dit rien. L'équipage avait déjà les yeux tournés vers les écrans.
La barrière d'astéroïdes se dessinait en masse sombre devant eux. Des milliers de roches en suspension, certaines grosses comme l'Enthomos, d'autres comme des maisons, toutes indifférentes à ce qui allait se jouer entre elles.
Le premier vautour fonça droit sur eux, trajectoire de collision parfaite, éperon en avant. Fynn attendit. Attendit encore. L'équipage retint son souffle collectivement. Au dernier moment il coupa les propulseurs principaux et alluma les latéraux à pleine puissance. L'Enthomos dérapa sur le côté dans le vide et le vautour passa si près qu'une traînée d'éther bleuté frôla le hublot.
Puis Fynn ralluma les propulseurs, se glissa dans le sillage exact du vautour et colla l'éperon de l'Enthomos dans sa coque arrière. Le diverium fit le reste. Le vautour se disloqua en silence dans le vide.
— Un, murmura Fynn.
Le second vautour rectifiait déjà sa trajectoire. Plus prudent. Il gardait ses distances et cherchait l'angle.
Fynn plongea dans la barrière sans prévenir.
L'Enthomos se faufila entre deux astéroïdes avec une marge qui fit grimacer Siana. Le vautour suivit, trop rapide, trop rigide dans ses corrections. Il heurta la surface d'une roche de plein fouet, son bouclier absorbant le choc mais le déséquilibrant une fraction de seconde.
C'était suffisant.
Fynn fit pivoter l'Enthomos et présenta l'éperon au chasseur déstabilisé. Le choc fut bref.
— Pas les meilleurs pilotes, s'amusa Fynn.
— Je vous avais dit que c'était le bon endroit, rétorqua Kael.
— On sait. On t'avait écouté, dit Siana.
— Vous aviez l'air de pas écouter.
— On écoute toujours. On commente juste, répondit Fynn.
Djoké posa une main sur l'épaule de Fynn et lui adressa un bref coup de menton, puis du coin de l'œil glissa un regard vers Kael et Siana qui se chamaillaient encore sur le nombre exact de plans et leur version respective de on t'écoutait / vous n'écoutiez pas. Un sourire passa sur son visage. Fugace.
— On est à combien d'Altis ? demanda Djoké.
— Deux jours.
Djoké disparut dans le couloir et revint trente secondes plus tard avec une bouteille dont personne ne demanda l'origine. Il la posa sur la console sans un mot.
Kael attrapa le disque dur au vol, il l'avait lancé en l'air sans prévenir, réflexe, et le fit tourner entre ses doigts. Dedans, quelque part dans ces quelques centimètres de métal et de données, se trouvait ce pour quoi on les avait payés.
Il hocha la tête et posa le disque sur la console.
— Enclenche le saut Fynn.
— Bien reçu Capitaine.

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