Chapitre 4
Le matin, le soleil d'Altis n'avait jamais eu la réputation d'être discret.
Il entrait par les hublots de l'Enthomos avec l'indifférence totale d'une étoile qui ne sait pas ce que c'est que l'Ystorine et ce que ça fait à un être humain après une certaine quantité. Kael avait tiré sa veste sur son visage quelque part au cours de la nuit. Elle n'avait pas suffi.
Des pas sur la passerelle. Lourds, réguliers, trop assurés pour appartenir à quelqu'un qui avait bu la veille.
Archibald monta à bord sans frapper, comme la première fois, et parcourut le pont principal du regard. Fynn était affalé dans le siège de pilotage dans une position qui ne semblait pas anatomiquement viable. Siana était assise à la table de navigation, les deux mains autour d'un café, les yeux à moitié ouverts. Djoké se tenait debout près de la cloison, l'air à peu près présentable, mais à peu près seulement.
Kael se redressa sur sa couchette et passa une main sur son visage.
Archibald resta un moment sans rien dire. Quelque chose dans son expression indiqua qu'il avait vu exactement ce à quoi il s'attendait.
— Quelqu'un souhaite vous voir. Les quatre.
— Maintenant ? dit Fynn sans ouvrir les yeux.
— Maintenant.
Fynn ouvrit un œil. Le referma.
— Donnez-nous dix minutes.
Archibald ne répondit pas. Il s'appuya contre la cloison et attendit, debout, les mains dans le dos, avec la patience d'un homme qui sait depuis longtemps que certaines choses ne s'accélèrent pas.
Siana finit son café d'une longue gorgée et se leva.
— Fynn.
— Je suis debout.
— T'es pas debout.
— Je suis mentalement debout.
Djoké passa derrière le siège de pilotage et posa une main ferme sur l'épaule de Fynn. Fynn se leva sans se battre davantage.
Dix minutes plus tard ils descendirent la passerelle dans la lumière trop franche d'Altis, légèrement froissés, légèrement absents, mais debout. Archibald les précéda sans un mot en direction du palais.
Le trajet à travers le palais se fit en silence. Des couloirs hauts de plafond, des sols en pierre sombre polie, des gardes en armure aux carrefours dont les boucliers d'éther scintillaient faiblement sous les lustres. Archibald marchait trois pas devant, ni trop vite ni trop lentement.
Fynn regardait le couloir, les gardes aux carrefours, la pierre polie sous leurs pieds.
— On nous a demandé d'attaquer un vaisseau impérial. Pas d'intercepter un convoi, pas de voler une cargaison, un vaisseau militaire de classe intermédiaire. Il marqua une pause. Ce genre de mission ne vient pas d'un commerçant qui veut des renseignements sur la concurrence.
— Fynn, souffla Siana.
— Je réfléchis à voix haute. Il baissa le ton.
— Altis. Il dit le nom comme s'il le posait sur une table. Une planète entière qui appartient à une famille depuis le début de la conquête. On se pose dans le port privé d'un palais et on marche dans ses couloirs.
Kael le regarda.
Fynn haussa les épaules. Il leva légèrement les yeux vers Archibald qui marchait devant eux.
— Grand chancelier Olius. Non ?
Archibald ne se retourna pas mais ses épaules bougèrent d’un rien.
Djoké regarda Fynn du coin de l'œil. Un coup de menton léger. Fynn l'encaissa avec la même désinvolture.
Le bureau d'Olius donnait sur les jardins suspendus du palais, une pièce qui n'avait pas besoin de crier sa richesse ni de se justifier. Des bibliothèques du sol au plafond, une table de travail en bois sombre, des cartes holographiques de la bordure projetées en suspension au-dessus d'un socle central. Tout ici respirait l'autorité tranquille de quelqu'un dont la famille possédait cette planète depuis le début de la conquête.
Olius était déjà debout quand ils entrèrent, pas le geste de quelqu'un qui se lève pour accueillir, plutôt celui de quelqu'un qui attendait et qui avait décidé depuis longtemps comment cette conversation allait se dérouler. La projection holographique était déjà active au-dessus de la table. Les données du disque dur flottaient dans l'air, triées, organisées, annotées. Un travail titanesque pour un seul homme en une seule nuit.
Il tendit la main à Kael avec le sourire chaleureux d'un homme qui sait exactement l'effet que son sourire produit.
— Capitaine. Il laissa son regard passer sur les autres avec la même chaleur calibrée. Asseyez-vous, je vous en prie.
Archibald prit position près de la porte. Ni dedans ni dehors.
Olius contourna sa table, contempla son œuvre une seconde puis fit pivoter la projection vers eux sans préambule.
— J'ai une nouvelle mission pour vous, il y avait plus de choses sur ce disque que ce que nous espérions. Il fit défiler les données jusqu'à un nom : Léopold. Vous connaissez ce nom ?
Personne ne répondit. Ce n'était pas vraiment une question.
— Léopold dirige un laboratoire de recherche indépendant. Olius laissa passer une seconde. Dans l'extérieur.
Le mot tomba dans la pièce. L'équipage ne bougea pas mais quelque chose changea un rien dans la façon dont ils occupaient leurs chaises.
— On parle de quelle distance ? demanda Fynn. Parce que l'extérieur c'est vague, ça peut être deux jours de saut ou deux semaines selon où vous pointez sur la carte.
Olius s'arrêta une fraction de seconde. Son visage, lui, était resté parfaitement calme.
— Trois jours de saut jusqu'à Paramat, puis il faut naviguer. Les coordonnées précises sont sur le disque.
— Trois jours. Fynn hocha la tête. Ça se gère.
Olius reprit.
— Ce laboratoire a développé une bombe capable d'émettre une onde qui déstabilise la structure interne volatile du diverium. Il laissa passer une seconde. Ce qui veut dire que sur la bonne cible, elle ne détruit pas seulement ce qu'elle touche. Elle peut déclencher une réaction en chaîne sur les réserves de diverium d'une planète entière, ses armes, ses vaisseaux, ses installations militaires. Tout ce qui dépend du diverium explose avec elle.
Il laissa le temps à l'information de s'installer.
— L'empire a eu vent de son existence. Si elle tombe entre leurs mains et qu'ils s'en servent contre nos planètes les plus stratégiques, nos défenses tombent. Toutes. D'un coup. Il croisa les mains sur la table. Ce ne serait plus une guerre froide, capitaine. Ce serait une guerre perdue avant d'avoir commencé.
Silence.
Kael regardait les données. Fynn regardait Kael. Siana regardait Olius, pas les données, Olius.
— Vous voulez qu'on aille la chercher avant eux.
— Je veux que vous la rameniez ici pour que mes hommes puissent la détruire. Olius croisa les mains sur la table. Volez-la, peu importe la méthode. Ce qui compte c'est qu'elle n'arrive jamais entre les mains de l'empire.
— Et Léopold ?
— Il sera sur place. Directeur de recherche, concepteur du prototype. Olius marqua une pause. Ce que vous en faites ne me regarde pas.
Siana croisa les bras. Pas ostensiblement, un mouvement lent, presque naturel, la façon qu'avaient les politiques de parler des pires horreurs avec calme l'avait toujours dérangée. Djoké, appuyé contre le mur en retrait, le vit. Il ne dit rien.
Kael se leva et fit quelques pas vers la carte holographique de la bordure. Il la fixa un moment. Les territoires confédérés d'un côté, les territoires impériaux de l'autre, Eden, la source du diverium, coupée en deux au centre comme une plaie mal refermée, et au-delà de tout ça le vide cartographié de l'extérieur.
Ses yeux glissèrent vers la zone frontalière, cette bande étroite entre les deux puissances, parsemée de petits points lumineux qui sur la carte ressemblaient à n'importe quoi d'autre. Il s'arrêta sur Paramat.
Puis il se retourna vers Olius.
— Une mission dans l'extérieur. Un laboratoire dont on ne sait rien. Une bombe dont on ne comprend pas la moitié des schémas. Il fit une pause. C'est beaucoup d'inconnues.
— C'est pour ça que je vous demande à vous et pas à quelqu'un d'autre.
Kael se retourna vers son équipage. Siana avait les bras croisés. Fynn tapotait silencieusement la table du bout des doigts. Djoké regardait la carte holographique par-dessus l'épaule de Kael, il avait déjà décidé. Il attendait les autres.
— Si l'empire met la main sur cette bombe et qu'ils s'en servent… Kael ne finit pas sa phrase.
— Nos défenses tombent, dit Fynn. Partout en même temps. Il cessa de tapoter la table. Et après ça c'est plus une guerre froide.
Le silence qui suivit n'avait pas besoin d'être rempli.
Kael regarda Olius.
— On a besoin de temps pour préparer la mission.
— Vous aurez ce qu'il vous faut, Archibald vous escortera jusqu'à Paramat. Olius se leva et tendit à nouveau la main. De là je vous fais confiance capitaine.
Kael serra la main.
Archibald, près de la porte, ne bougea pas. Ses yeux passèrent une dernière fois sur l'équipage.
Ils ressortirent dans le couloir du palais, la lumière d'Altis trop franche après l'intimité du bureau.
Personne ne parla pendant un long moment.
— L'extérieur, dit finalement Fynn.
— Ouais, confirma Djoké.
Kael haussa les épaules.
— On a déjà fait pire.
Siana remonta le col de sa veste.
— Alors on y va.
Fynn imita Siana et embraya son pas.

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