Chapitre 8

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Primis était tout ce qu'Altis promettait sans tenir.

Kael la vit par le hublot de la navette, une planète dense, lumineuse, ses continents couverts de villes qui se rejoignaient sans interruption, ses orbites encombrées de vaisseaux civils et militaires qui se croisaient avec la précision mécanique d'un système qui n'avait pas le droit de se tromper. Le siège de la confédération. Mille ans d'histoire compressés en un seul point sur la carte.

Il avait le cylindre entre les pieds.

Archibald était assis en face de lui dans la navette, les mains posées sur les genoux, le regard vers l'avant.

Kael laissa le silence s'installer jusqu'à ce qu'il pèse.

Il attendit. Pas par politesse.

— Les renforts impériaux. Vous les avez vus arriver à quel moment ?

Archibald ne bougea pas.

— Quarante minutes après votre entrée dans l'atmosphère de Marek. Trois vaisseaux de classe moyenne et un destroyer, formation d'interception. Mes positions n'étaient plus défendables.

— Quarante minutes.

— C'est ce que j'ai dit.

Kael tourna la tête vers hublot. Primis se dessinait dans le lointain, ses lumières encore diffuses à cette distance.

— Alors un destroyer était déjà dans le secteur quand on s'est posé sur Marek.

Archibald tourna légèrement la tête. Pas d'un coup, juste assez pour que ce soit visible.

— Les mouvements de l'empire dans ce secteur sont difficiles à anticiper. C'est pour ça que la mission devait être rapide.

— Elle l'était.

— Oui.

Le silence revint. Kael le laissa durer un moment, puis :

— Vous aviez des informations sur la flotte avant le départ de Paramat.

Ce n'était pas une question.

Archibald ne répondit pas immédiatement. Il regardait droit devant lui, les mains toujours sur les genoux. Il avait anticipé la question. Ça se voyait dans la façon dont il ne bougeait pas.

— Les mouvements de l'empire sont surveillés en permanence. Oui, nous avions des indicateurs. C'est pour ça que la fenêtre d'intervention était étroite.

— Des indicateurs ou des certitudes.

— Dans ce secteur la distinction est difficile à faire.

— Vous saviez que le destroyer serait là.

Archibald se retourna vers lui. Son regard était le même qu'il avait toujours eu, direct, sans excès, le regard d'un homme qui ne recule pas mais qui ne charge pas non plus.

— Je savais que la situation était volatile. J'ai pris une décision basée sur ce que j'avais. Mes positions n'étaient plus tenables.

— Et Fynn.

Le nom tomba entre eux.

Archibald ne cilla pas. Mais quelque chose, une tension dans la mâchoire, un imperceptible resserrement des mains sur les genoux, indiqua que le nom avait atterri là où Kael l'avait lancé.

— Ce qui s'est passé sur Marek est une conséquence de la mission. Pas une intention.

— Ce n'est pas ce que j'ai demandé.

Archibald tourna à nouveau la tête vers le hublot.

— Non, dit-il. Ce n'est pas ce que vous avez demandé.

Il n'ajouta rien.

Kael attendit. Une seconde, deux, trois. Archibald ne reprit pas la parole. Il avait dit ce qu'il avait à dire et tout ce qui aurait pu suivre n'aurait de toute façon pas changé ce qui s'était passé dans le brouillard orange.

Kael se retourna vers le hublot.

Primis grandissait lentement dans le vide.

La navette se posa dans un lent soupir mécanique qui avait pris la place du silence.

La porte de la navette s'ouvrit sur Olius.

— Capitaine. Je suis soulagé de vous voir.

Il baissa les yeux sur le cylindre.

— Et soulagé de voir ça.

Il fit un signe discret à un de ses gardes. Le garde s'était déjà levé avant que le signe soit terminé. Kael le laissa faire.

Olius se retourna vers lui.

— Fynn.

Il dit juste le prénom. Pas de formule, pas de préambule.

— Je sais. Archibald m'a informé dès que vous avez quitté l'orbite de Marek.

Il marqua une pause.

— Ce qu'il a fait dans ce couloir, revenir pour Djoké alors qu'il n'y était pas obligé, ce n'est pas le geste d'un pilote. C'est le geste d'un homme qui savait exactement ce qui comptait et qui a choisi en conséquence.

Kael ne répondit pas. Il se demanda brièvement qui lui avait décrit le couloir avec cette précision.

— Il a sauvé Djoké. Sans lui vous n'aviez pas la bombe et la guerre recommençait. Il le savait peut-être, peut-être pas.

Olius sourit. Ce sourire qu'il avait depuis le début. Kael ne sut pas quoi en faire.

Olius récupéra le cylindre et fit signe à ses gardes de se retirer.

Il resta seul avec Kael et Archibald.

— Les onze Grands chanceliers sont sur Primis pour la commémoration des 90 ans du massacre de Remo. J'ai convoqué un conseil d'urgence.

Il posa les yeux sur le cylindre que son garde venait d'emporter.

— Les armées impériales sont en train de se diriger en masse vers Eden, il faut convaincre les autres chanceliers d'agir.

— Agir comment, dit Kael.

— Envoyer les armées confédérées sur Eden avant que l'empire en prenne le contrôle total. Si nous arrivons les premiers, ils n'auront pas d'autre choix que de reculer. Personne ne veut une guerre ouverte. Pas eux, pas nous. Mais quelqu'un doit bouger en premier.

Archibald regardait droit devant lui.

— Je voudrais que vous assistiez au conseil, dit Olius. Ce que votre équipage a fait pour rendre ça possible, vous méritez de voir à quoi ça sert. Fynn mérite ça.

Il dit le prénom simplement, sans appuyer dessus.

Kael ne répondit pas tout de suite.

— D'accord.

La salle des chanceliers était plus grande que ce à quoi Kael s'était attendu.

Haute de plafond, sobre dans ses ornements, conçue pour que les voix portent sans effort. Onze sièges disposés en arc de cercle autour d'une estrade centrale, onze familles dont les noms correspondaient à onze planètes dont les noms correspondaient à onze histoires que Kael n'avait jamais eu de raison d'apprendre. Des gardes le long des murs, des conseillers en retrait, et au fond de la salle, là où la lumière était la plus faible, Archibald qui lui fit signe de rester à côté de lui.

Kael s'y tint.

Olius prit l'estrade.

Il n'avait pas de notes. Kael le remarqua immédiatement. Pas de terminal, pas de feuilles, rien entre ses mains et la salle. Un homme qui avait préparé ça suffisamment longtemps pour ne plus avoir besoin de support. Il commença par la commémoration, par les noms, par ce que la confédération avait perdu pendant la montée de l'empire et ce qu'elle avait construit depuis. Il parla comme quelqu'un qui se souvient, pas comme quelqu'un qui récite.

Depuis le fond de la salle, Kael le regardait travailler.

Parce que c'était ça. Un travail. Pas au sens péjoratif, pas encore, juste la reconnaissance de quelqu'un qui a passé vingt ans à lire les situations que ce qu'Olius faisait là-dedans était direct. Il savait où regarder en parlant. Quand ralentir et quand accélérer. Que la troisième rangée de sièges était celle des chanceliers les plus prudents et il leur donnait plus de temps que les autres, juste assez pour qu'ils se sentent entendus sans que ça ralentisse le discours. Il savait qu’un court silence après une phrase forte valait mieux que dix mots supplémentaires.

Kael avait vu des marchands faire ça dans les ports de la bordure. Des commandants militaires avant une opération difficile. Des négociateurs dans des pièces fermées où personne ne voulait être le premier à reculer.

Il n'avait jamais vu quelqu'un le faire avec cette économie-là.

Puis il fit apparaître les cartes.

Les mouvements de l'armée impériale. Les concentrations de troupes. Les trajectoires convergentes vers Eden. Des données sourcées et présentées avec suffisamment de détails pour que personne dans la salle n'ait envie de les contester.

— Si l'empire prend le contrôle total d'Eden, du diverium. nos boucliers tombent. Nos vaisseaux deviennent inutiles. Pas dans dix ans. Maintenant. Leurs armées sont déjà en route.

Les objections arrivèrent rapidement.

Un chancelier au centre du demi-cercle se leva le premier, un homme âgé aux épaules tombantes qui parlait avec la lenteur de quelqu'un qui a appris à ne jamais dire plus que nécessaire. Il demanda des garanties sur les sources, sur les délais, sur ce qui se passerait si la confédération bougeait ses armées et que l'empire interprétait ça comme une déclaration de guerre.

Olius répondit à tout. Pas immédiatement. Il laissa passer une seconde après chaque objection, juste assez pour que la réponse semble réfléchie plutôt que préparée. Ses sources étaient vérifiables, ses délais documentés, et sur la question de l'interprétation impériale il cita trois précédents historiques où l'inaction confédérée avait été lue comme une faiblesse plutôt que comme une retenue.

Kael se dit qu'un homme qui a trois précédents historiques prêts pour cette objection l’avait envisagée depuis longtemps.

Trois autres voix s'élevèrent dans la même direction. Pas d'hostilité ouverte, pas de refus catégorique, juste cette résistance prudente des gens qui ont appris à leur dépens ce que coûte une décision prise trop vite. Ils voulaient du temps, des vérifications, d'autres avis.

Olius les écouta tous.

Il avait une façon d'écouter qui ressemblait à du respect et qui produisait le même effet que du respect sans en être nécessairement. Il hochait la tête aux bons moments. Il reformulait les objections avant d'y répondre, ce qui donnait à chaque chancelier l'impression d'avoir été compris avant d'être contredit. Kael connaissait cette technique. Il l'avait utilisée lui-même dans des négociations difficiles.

Il était bon, pensa Kael.

Puis il pensa que Fynn était mort la veille.

Puis il se dit qu'il ne pouvait pas se permettre de laisser ça colorer sa lecture de ce qui se passait dans cette salle.

Puis il se retourna vers Olius et continua d'écouter.

Olius se pointa vers les cartes et montra la trajectoire de la flotte impériale une dernière fois.

— Le temps est exactement ce que nous n'avons pas.

La salle avait compris. Personne ne parla.

— Je demande un vote, dit Olius. Ceux qui approuvent l'envoi immédiat des armées confédérées sur Eden.

Sept mains se levèrent.

Quatre restèrent baissées.

Olius hocha la tête.

— C'est suffisant.

Kael regarda les sept mains. Il regarda les quatre qui n'avaient pas bougé. Il pensa à Fynn, au brouillard orange, au manteau trop grand. Il pensa à Vorn et aux dattes séchées et aux hommes qui n'étaient pas partis et qui ressemblaient maintenant à des hommes deux fois plus vieux.

Il avait aussi pensé, très brièvement, qu'Olius était trop bon. Que personne ne répond à des objections qu'il n'a pas préparées, en tout cas pas aussi bien. Qu’il savait écouter, ou au moins comprendre ce qu’il doit entendre.

Mais Fynn était mort la veille.

Et Olius venait de faire voter sept chanceliers sur onze.

Il regarda droit devant lui.

Olius le retrouva après la réunion dans le couloir qui longeait la salle.

Il n'y avait personne d'autre. Les chanceliers partaient vers leurs conseillers, vers leurs vaisseaux, vers les décisions qui découlaient de ce qu'ils venaient d'entendre. Archibald était resté à l'intérieur.

Olius marcha à côté de Kael un moment sans parler.

— Vous avez vu leurs visages, dit-il enfin. Ils vont voter pour envoyer les armées sur Eden. L'empire ne pourra pas tenir face à une alliance générale. Ils reculeront.

Il s'arrêta.

— C'est ce pour quoi Fynn s'est battu ce soir-là dans ce couloir.

Kael s'arrêta aussi.

— Je ne l'aurais pas formulé comme ça.

Le couloir était silencieux autour d'eux.

— J'ai besoin d'hommes comme vous, dit Olius. Ce qui vient ne ressemble pas à ce qu'on a connu. L'empire va reculer ou l'empire va se battre, et dans les deux cas il faudra des gens capables de faire ce que les armées régulières ne peuvent pas faire. Des gens qui connaissent la bordure, qui savent s'y déplacer, qui n'ont pas besoin qu'on leur explique pourquoi ça compte.

— Et la bombe ?

Olius releva la tête.

— Elle n'existe plus. Pendant que les chanceliers débattaient j'ai fait procéder à sa destruction. Personne n'a posé de questions, personne ne regardait dans cette direction.

Il fit une légère pause.

— C'était le bon moment. Le seul moment où ça pouvait se faire discrètement.

— Vous en êtes sûr.

— Capitaine. Si cette bombe avait existé encore une heure de plus sur Primis et que quelqu'un l'avait appris, tout ce qui vient de se passer dans cette salle n'aurait servi à rien. Je n'avais aucun intérêt à attendre.

Olius sourit, la même chaleur qu'à Altis, la même évidence tranquille d'un homme qui n'a jamais eu à forcer les choses pour qu'elles aillent dans la bonne direction.

— Joignez-vous à nous. Pas comme mercenaire. Comme quelqu'un qui a des raisons personnelles d'être là.

Il tendit à nouveau la main.

Kael ne répondit pas tout de suite.

Il pensa à Siana. À Djoké. À ce qu'ils étaient en train de faire quelque part dans le secteur de Marek pendant qu'il était dans ce couloir. Il pensa à où irait l’Enthomos après. Il serra la main.

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