Chapitre 9
Le destroyer était en orbite basse au-dessus d'une planète sans nom, une roche grisâtre qui ne servait à rien d'autre que de point de référence sur une carte. Il ne bougeait pas encore mais ses moteurs principaux étaient actifs. Un vaisseau qui se prépare à sauter, pas un vaisseau qui attend.
Siana avait calculé l'angle d'approche.
— Par le flanc tribord. Il y a un angle mort entre les défenses et la salle des machines. Si on vise là on coupe le générateur principal. Plus de courant, plus de caméras, plus de communications internes.
— On éperonne la salle des machines.
— À pleine vitesse. Ça crée le chaos, ça les immobilise, et on entre dans la confusion.
Djoké ne quitta pas l’écran des yeux. Le destroyer, ses dimensions, l'insigne sur la coque.
— T'as un plan pour la suite ?
— On entre. On trouve les prisons. On récupère Léopold. On sort.
— C'est tout ?
— Les plans compliqués c'est un truc de Kael. Nous on est efficaces.
Djoké ne sourit pas mais quelque chose passa brièvement sur son visage.
— Les destroyers de cette classe sont tous construits sur le même modèle. Prisons au niveau trois. On connaît l'agencement.
— Alors on y va.
Il alla s'asseoir dans le siège de pilotage.
Siana s'arrêta.
— Tu pilotes ?
— Fynn m'a appris les bases. Il posa les mains sur le tableau de bord. Et toi tu seras meilleure que moi pour ce qui vient après.
Siana s'assit à la place de navigation sans ajouter quoi que ce soit.
L'Enthomos prit de la vitesse dans les derniers kilomètres.
Pas de discrétion, pas d'angle mort, juste une ligne droite vers le flanc tribord du destroyer à une vitesse qui ne laissait aucune ambiguïté sur les intentions. L'éperon de diverium pointé vers l'avant captait la lumière de l'étoile locale et la renvoyait en reflets gris striés de vert.
L'impact fut violent.
L'Enthomos fut projeté en arrière d'un coup, les structures gémissant sous le choc, et Djoké dut maintenir le cap avec les propulseurs latéraux pour ne pas dériver. Le générateur du destroyer céda sous l'éperon. On l'entendit depuis le cockpit, un son sourd et profond qui traversa les deux coques, puis le silence des systèmes qui s'éteignent.
Les lumières du destroyer disparurent.
Djoké regarda le tableau de bord de l'Enthomos. Quelques voyants d'alerte, rien de critique. Il coupa les propulseurs et se leva.
— Fynn t'aurait engueulé pour ça, dit Siana depuis la porte.
— Je sais.
Il n'y avait rien d'autre à dire.
Ils entrèrent par la brèche que l'éperon avait ouverte dans la coque.
À l'intérieur, le destroyer était plongé dans l'éclairage d'urgence, des bandes rouges au ras du sol qui découpaient les couloirs en ombres et en lumières basses. Sans caméras, sans communications internes, les soldats couraient dans tous les sens sans savoir encore d'où venait l'attaque ni ce qu'ils cherchaient.
Djoké et Siana avancèrent dans la confusion comme dans un couloir familier.
Deux soldats au premier croisement, désorganisés, qui réagirent trop tard. Djoké s'en occupa. Siana continua.
Le niveau trois était plus calme. Moins de circulation, des portes renforcées de chaque côté du couloir central, une lumière rouge au-dessus de chaque cellule.
Siana parcourut les panneaux d'identification jusqu'à trouver le bon.
La porte s'ouvrit.
Un soldat. Debout face à Léopold, dos à l'entrée. Il se retourna au bruit.
Djoké s'en occupa. Siana ne le regarda pas faire.
Léopold était assis sur sa couchette, les mains sur les genoux. Une lèvre fendue, un œil légèrement fermé. Il les regarda entrer avec le calme de quelqu'un qui avait déjà décidé comment se comporter dans cette situation avant qu'elle arrive.
Il récupéra ses lunettes sur la couchette et les posa sur son nez.
— Mercenaires. Pas l'empire.
— On est là pour vous sortir, dit Siana.
— Je vois ça.
Il se leva. Lentement, mais sans hésitation.
— Être prisonnier ici ou ailleurs ça ne change pas grand-chose fondamentalement. Mais je suppose que vous avez besoin que je vous aide à sortir.
— On connaît l'agencement du vaisseau, dit Djoké.
— Vous connaissez l'agencement standard. Le commandant m'a interrogé sur le pont principal avant de me renvoyer ici. J'ai observé pendant les transferts. Le couloir nord du niveau deux est condamné, le sas de secours tribord ne fonctionne plus, et il y avait huit soldats supplémentaires au commandement avant que vous coupiez le courant. Vous avez besoin de moi.
Siana et Djoké échangèrent un regard.
— Alors on y va, dit Siana.
Ils remontèrent par l'escalier de service, Léopold entre eux, les couloirs partiellement plongés dans l'éclairage d'urgence. Deux soldats tentèrent de leur couper la route au niveau deux. Siana s'en occupa sans ralentir.
Le commandant les attendait au niveau un.
Il était seul dans le couloir, les bras écartés, la lame de diverium en garde basse. Son insigne captait vaguement la lumière d'urgence. Il regarda Djoké avec l'amusement de quelqu'un qui vient de recevoir une bonne nouvelle inattendue.
— Vous étiez plus nombreux sur le satellite.
Djoké s'arrêta.
— Siana.
— Non.
— Léopold doit sortir d'ici.
— Je sais. Elle ne bougea pas. Je t'attends. Si tu reviens pas on repart pas. J'ai pas envie de finir cette mission avec une personne en moins.
Le commandant les regardait tous les deux avec le même amusement.
Djoké se retourna vers lui.
— Emmène-le, dit-il à Siana en lui faisant dos. Je vous rejoins au sas.
Siana prit Léopold par le bras et recula dans le couloir derrière elle. Elle ne courut pas. Elle s'arrêta à l'angle et attendit.
Le commandant était meilleur que la dernière fois.
Ou peut-être que Djoké était plus fatigué.
La première passe confirma ce qu'il craignait. Le commandant était patient, entrainé, il ne cherchait pas à en finir vite. Il cherchait à durer. À épuiser. C'était sa méthode et elle avait failli fonctionner sur Marek.
Djoké ne chercha pas à la contrer. Il laissa l'échange s'allonger, absorba ce qu'il pouvait absorber, rendit ce qu'il pouvait rendre. Ses épaules pesaient. Ses genoux pesaient. Tout pesait.
Le commandant le savait. Il souriait légèrement depuis la troisième passe.
Quatrième passe. Cinquième. Le commandant cherchait l'usure, le même plan que sur Marek, attendre que le corps cède avant la volonté. Il avait failli gagner cette fois-là.
Il n'attendit pas la sixième passe. Il entra dans la lame, encaissa le coup sur l'épaule plutôt que de l'esquiver, et dans l'espace que ça lui donnait il saisit l'épaulière du commandant à deux mains et tira.
L'armure de diverium céda dans un arrachement métallique.
Le commandant perdit l'équilibre une fraction de seconde.
C'était suffisant.
Ce qui suivit ne ressemblait pas à un combat. Djoké frappa avec l'épaulière arrachée, une fois, deux fois, trois fois, jusqu'à ce que le commandant soit à terre et que le sol du couloir soit couvert de ce qui ne se regardait pas.
Il se redressa.
Ses mains tremblaient. Il les fixa. Une goutte tomba sur la gauche, un mélange de larmes, de sang et de sueur.
Il ferma la main. La rouvrit.
Le manteau tirait toujours sur ses épaules.
Il jeta l'épaulière et repartit chercher Siana.
Siana et Léopold s’étaient arrêtés à l’angle du couloir et attendaient.
De l’autre côté de la porte, au bout du couloir, les bruits du combat de Djoké arrivaient par vagues. Des impacts, des pas lourds, le son des tonfas de diverium qui traversaient les boucliers. Régulier. Djoké tenait.
Léopold était debout à côté d’elle, les bras croisés, les lunettes de lecture sur le nez. Il regardait le sol.
Siana le regardait lui.
Il avait ce calme qui n'appartenait pas à quelqu'un qui venait de passer des jours en cellule. Quelqu'un qui savait trop de choses sur trop de sujets et qui avait survécu assez longtemps pour apprendre à ne pas les dire toutes en même temps.
Elle aurait pu s’en débarrasser. L’idée lui avait traversé l’esprit, brève et froide, dans la cellule, pendant que Djoké neutralisait le soldat. Léopold avait construit la bombe. Léopold savait comment elle fonctionnait. Et Léopold était un homme qui avait des alliances avec des gens qui voulaient faire exploser une planète.
Elle ne l’avait pas fait.
Elle n’était pas tout à fait sûre de pourquoi.
— Vous pensez à quoi, dit Léopold sans lever les yeux.
— À rien.
— Vous me regardez depuis trois minutes.
— Je surveille.
Il hocha la tête lentement, comme si la réponse confirmait quelque chose qu’il avait déjà supposé.
— Vous avez raison de ne pas me faire confiance, dit-il. Je n’ai pas de bonne raison de vous en demander.
Siana ne répondit pas.
— J’ai travaillé pour lui pendant deux ans, continua Léopold. Il m’a donné un laboratoire entier, des ressources, du temps, la liberté de travailler sans rendre de comptes à personne. C’est rare. C’est suffisamment rare pour qu’on ne pose pas trop de questions sur les raisons. C’était une erreur.
— Pas une erreur. Une décision.
Léopold leva les yeux vers elle.
— Oui, dit-il. Une décision.
Un impact plus fort que les autres résonna depuis le couloir. Puis le silence d’un instant. Puis ça reprit.
— Le laboratoire travaillait sur autre chose, dit Léopold. En parallèle de la bombe.
— Une matière vivante. Quelque chose qu’on avait prélevé dans l’extérieur, sur une planète à quatre jours de saut de Marek. Un organisme microscopique capable de modifier sa structure pour s’adapter à n’importe quel environnement. Température, pression, composition atmosphérique. On ne comprenait pas encore comment. On observait.
— Et celui qui a financé le laboratoire le sait.
Léopold croisa les mains dans le dos.
— Il a financé cette recherche aussi. Je ne sais pas ce qu’il en prévoit. Je ne sais pas non plus si les échantillons sont encore sur Marek ou s’ils ont déjà été récupérés.
Siana tourna la tête vers le bout du couloir.
— Pourquoi vous me dites ça.
— Les bruits se sont arrêtés. Léopold se redressa. Votre ami a fini.
Elle se redressa et tendit l’oreille vers l’angle du couloir.
— Il arrive, dit-elle.
Ils montèrent dans l'Enthomos.
Djoké détacha l'éperon de la coque du destroyer et Siana mit les propulseurs à pleine puissance.
Le destroyer rétrécit dans le hublot arrière.
Léopold s'assit sur une des caisses de la soute et croisa les mains sur ses genoux.
— Vous venez de la part d'Olius, dit-il. Ce qui veut dire qu'il a la bombe.
— Il l'a détruite, dit Siana.
— C'est ce qu'il vous a dit.
Siana ne répondit pas tout de suite.
— C'est ce qu'il a dit à notre capitaine.
— Et votre capitaine est avec Olius en ce moment.
— Oui.
Léopold hocha la tête lentement, avec l'expression de quelqu'un qui vient de comprendre quelque chose qu'il avait espéré ne pas avoir à comprendre.
— Alors on a un problème.
Léopold ne reprit pas tout de suite.
Il prit le temps d'essuyer le sang sur son visage et de remettre ses lunettes en place.
Il regarda par le hublot de la soute, la coque du destroyer qui rétrécissait dans le vide. Siana s'était rassise aux commandes, les yeux sur les instruments sans vraiment les lire. Djoké s'appuya contre la cloison et croisa les bras.
— Olius a fondé le laboratoire. Il m'a trouvé, il m'a financé, il m'a donné les moyens de construire ce que personne d'autre n'aurait pu construire. Il m'a dit que la bombe servirait à détruire le diverium d'Eden. Les deux moitiés en même temps. Plus de diverium, plus de guerre.
— Vous l'avez cru, dit Siana.
— Pendant deux ans j'ai cherché une raison de ne pas le croire. Je lisais tout ce qui passait par les systèmes du laboratoire. Olius ne faisait pas attention à ce qu'un directeur de recherche pouvait voir dans les communications internes. C'est comme ça que j'ai trouvé le nom de Varek.
— Varek, dit Djoké lentement. Pourquoi ce nom me dit quelque chose.
— Un général de l'empire. Des échanges réguliers, des transferts de diverium, une alliance établie bien avant qu’il m'ait contacté. Il ne voulait pas détruire la bombe. Il voulait la contrôler.
Siana ne regardait plus les instruments.
— Quand vous avez compris vous avez refusé de livrer la bombe.
— J'ai refusé et j'ai cherché un moyen de partir avec. Vous m’avez trouvé avant que je puisse sortir du laboratoire.
— Et il a envoyé des mercenaires plutôt qu'une opération militaire, dit Djoké.
— Une opération dans l'extérieur aurait entraîné des questions des autres chanceliers, engager des mercenaires et personne n’en pose.
Djoké regarda Siana.
Siana regarda Djoké.
— Kael est avec Olius sur Primis.
— Oui.
— Et Olius a la bombe.
— Oui.
— Alors il est en danger.

Annotations
Versions