Chapitre 7
— Fynn !
Kael sortit son sabre et fonça.
— Siana, démarre le vaisseau.
Le commandant se retourna. Il avait le temps, la posture légère de quelqu'un qui n'avait pas fini. Kael le savait, il le savait avant même que la première passe confirme ce qu'il craignait. Il était plus faible que son adversaire. Pas de beaucoup, peut-être, mais suffisamment pour que chaque échange coûte plus qu'il ne rapportait, suffisamment pour que Kael sente que tenir était tout ce qu'il pouvait faire.
Derrière lui, il entendit Djoké s'agenouiller dans le brouillard orange.
— Je te tiens. Tu m'entends ?
— Je préfère peut-être rester allongé là. Fynn avait la voix légèrement décalée de quelqu'un qui parle depuis un endroit lointain. Vu comment tu conduis un vaisseau d'habitude j'imagine que Siana c'est pas mieux.
— Ferme-la.
Les moteurs de l'Enthomos montèrent en puissance derrière eux.
Le commandant fit une feinte, Kael para trop tard, la lame frôla son avant-bras, l'armure légère racla sans céder. Le commandant n'avança pas. Il attendait, il jouait.
— Kael ! Cria Djoké.
Kael fit un pas en arrière. Puis un autre. Le commandant ne le suivit pas, il resta là, la lame en garde basse, et les regarda reculer dans le brouillard, amusé.
Djoké avait Fynn dans les bras. Il montait déjà la rampe.
Kael monta derrière eux.
La rampe se referma.
L'Enthomos décolla.
Djoké posa Fynn sur la table centrale du pont.
Le manteau trop grand s'était imbibé sur le côté droit, le tissu sombre et lourd, et Fynn avait les yeux fermés depuis la rampe.
— Il a perdu connaissance.
Siana était déjà à genoux avec la trousse de soin. Elle l'ouvrit sans regarder à l'intérieur, ses mains qui trouvaient ce qu'elles cherchaient par habitude. Elle écarta le manteau, vit la blessure, et son visage se ferma.
Elle se mit au travail quand même.
Kael prit les commandes sans un mot. Les instruments de navigation tremblaient encore sous l'effet du champ magnétique, les lectures instables, il pilota à l'instinct, les yeux sur les écrans, les mains qui faisaient ce qu'elles avaient à faire pendant que derrière lui Siana travaillait.
Il n'écoutait pas. Il essayait de ne pas écouter.
Le champ magnétique se dissipa progressivement, les instruments se stabilisèrent, et l'Enthomos sortit de l'orbite de Marek.
Derrière lui, les mains de Siana ne s'arrêtaient pas.
Elle changea d'approche. Puis encore. Chaque tentative plus précise que la précédente, plus concentrée, une obstination qui masquait autre chose que de la compétence. Le refus de laisser les faits être ce qu'ils sont. Djoké restait à côté de la table, une main posée sur l'épaule de Fynn, immobile, et il ne disait rien, il n'y avait rien à dire.
Fynn reprit conscience une fois.
Brièvement. Les yeux qui s'ouvrent à moitié, qui cherchent quelque chose, qui trouvent Djoké au-dessus de lui.
Il ouvrit la bouche.
Rien ne sortit. Juste sa respiration, courte, irrégulière, le souffle de quelqu'un qui dépense ce qui reste sans savoir combien il en reste.
Djoké serra légèrement l'épaule.
Fynn ferma les yeux.
Siana posa ses mains à plat sur la table. Le sang avait séché dans les plis des jointures, là où ça ne partait jamais complètement. Elle avait su à quel moment arrêter, pas parce qu'elle avait abandonné, mais parce que les faits s'étaient imposés avec cette clarté froide qu'elle reconnaissait et qu'elle détestait. La trousse était ouverte à côté d'elle. Elle ne la referma pas tout de suite.
Kael entendit le silence changer derrière lui.
Il ne se retourna pas tout de suite. Il garda les yeux sur les instruments, les mains sur les commandes, le cap maintenu vers la limite, et il laissa passer quelques secondes de trop avant de faire ce qu'il savait qu'il devait faire.
Quand il se retourna, Djoké avait posé sa main sur le visage de Fynn, doucement, les quatre doigts et l'absence du cinquième.
Siana regardait par le hublot.
Le manteau trop grand avait glissé d'un côté de la table. Sur son col on pouvait voir les initiales D.G, on avait griffonné sur le D pour qu’il ressemble à un F avec peu de réussite.
Personne ne bougea pendant un moment.
Puis Djoké se pencha vers Fynn. Il détacha le manteau lentement, les gestes calmes de quelqu’un qui fait quelque chose d’important et qui veut le faire bien. Il le plia une fois, le déplia, et l’enfila.
Trop petit. Les épaules tiraient, les manches s’arrêtaient trop haut. Il avait arrêté de le porter pour cette raison, il y avait longtemps, dès qu’il avait pu s’en acheter un autre.
Il le porta quand même.
Il resta debout devant Fynn un moment, les mains le long du corps. L’odeur arriva progressivement, discrète, celle qu’on ne remarque pas tant qu’on y est habitué et qui revient d’un coup quand on l’a perdue. De l’huile de mécanicien, cette odeur grasse des sessions où Fynn disparaissait dans les entrailles de l’Enthomos pendant des heures et en ressortait avec les mains noires et l’air satisfait. Elle était dans les fibres du tissu, incrustée depuis assez longtemps pour ne plus partir.
Djoké glissa une main dans la poche intérieure.
Ses doigts trouvèrent quelque chose.
Il sortit la main. Dans sa paume, trois dattes séchées sous vide, celles qu’on trouvait dans les marchés couverts de la bordure frontalière, celles qu’on volait au vieux Parren dans le district sud de Vorn quand on avait faim et pas d’autre option.
Il les fixa un moment.
Puis il prit la main de Fynn et les glissa dedans, doucement, et referma les doigts autour.
Siana avait récupéré sa guitare dans sa cabine sans que personne le lui demande ni le lui interdise. Elle s’était assise sur le sol du pont, le dos contre la cloison, à quelques mètres de Fynn, et elle avait commencé à chercher le morceau.
Les trois notes du cuivre, cette ligne sinueuse qui montait puis se posait sans conclure. Elle les trouva. Les perdit. Les retrouva sur une corde différente. Les perdit encore.
Elle recommença.
Les cordes résonnaient dans le silence du pont avec cette qualité des sons qui n’ont pas d’écho pour les absorber. Djoké l’entendit et ne dit rien. Kael l’entendit depuis l’autre bout du pont et ne dit rien non plus.
Elle ne jouait pas bien. Elle le savait. Elle continuait quand même, les doigts qui cherchaient, la ligne mélodique par fragments
Kael était assis aux commandes sans piloter.
Le cap était maintenu en automatique. Les instruments fonctionnaient. Il n’y avait rien à faire de ses mains, alors il les avait posées sur les genoux et il regardait les écrans sans les voir vraiment.
Il essayait de reconstituer la séquence.
Archibald qui leur propose la soirée au Céleste. Le briefing à bord de son vaisseau en orbite de Paramat, la flotte impériale détectée, la décision de partir seuls. Lui qui défend ce choix face à Siana. Lui qui dit qu’Archibald tiendra sa position.
Il essayait de trouver le moment où il aurait pu voir que ça finirait comme ça.
Il n’en trouvait pas. Ce n’était pas rassurant.
Les notes de la guitare de Siana arrivaient depuis le fond du pont, hésitantes, la même phrase reprise et reprise encore, et Kael les écoutait sans se retourner.
Les heures passèrent comme ça.
Ce fut le terminal de navigation qui émit un signal.
Kael le lut. Le lut une seconde fois.
Il se leva et alla vers le pont principal où Djoké était toujours debout devant Fynn, le manteau trop petit sur les épaules, et Siana posait sa guitare sur ses genoux sans la ranger.
— Archibald. Des vaisseaux de l'empire sont arrivés en renfort. Il n'était plus en mesure de tenir la position. Il est retourné en orbite de Paramat.
Le silence qui suivit fut différent des autres.
— Il est retourné en orbite de Paramat, répéta Siana.
— Oui.
— Pendant qu'on était sur le satellite.
— Oui.
Siana se leva. Elle avait encore le sang de Fynn sur les mains et elle ne semblait pas s'en rendre compte ou ne pas s'en préoccuper.
— Je t'avais dit. Je t'avais dit qu'on ne confie pas ses arrières à un inconnu. Que quarante-huit heures et une conversation sur des cartes ça ne suffit pas pour savoir à qui on peut faire confiance.
— Je pensais —
— Il est mort à cause de toi. Tu lui as fait confiance et Fynn est mort.
La phrase resta dans l'air.
Kael regardait le terminal. Le message d'Archibald. Les mots simples et militaires d'un homme qui rendait compte d'une situation sans s'excuser d'en être la cause. Il aurait pu répondre quelque chose. Il aurait pu dire que personne ne pouvait prévoir les renforts impériaux, que la décision était la seule logique dans les circonstances, que Siana le savait aussi bien que lui.
Il ne dit rien.
Il n'avait rien à dire.
Siana le regarda encore un moment, cherchant peut-être une résistance, une réponse, quelque chose contre quoi pousser. Elle ne trouva rien. Elle se détourna et disparut dans un couloir.
Sa cabine était petite. Elle l'avait toujours été.
Siana posa la guitare sur ses genoux et chercha quelque chose qu'elle n'avait pas joué depuis longtemps. Pas le cabaret. Avant ça. Une chanson du district sud de Vorn, quelque chose qu'une femme chantait dans le marché couvert, une mélodie simple et répétitive que tout le monde connaissait sans savoir d'où elle venait.
Elle trouva les premières notes sans chercher.
Elle joua.
La mélodie était courte, quatre phrases qui se répétaient. Sur Vorn elle l'avait entendue des centaines de fois. Elle n'avait jamais pensé qu'elle en aurait envie à nouveau.
Elle arriva à la fin de la troisième phrase et s'arrêta.
Le silence après était froid. Pas le silence de quelqu'un qui cherche la suite. Juste la fin.
Elle posa la guitare contre la cloison et resta assise un moment, les mains ouvertes sur les genoux.
Puis elle se leva et retourna sur le pont.
Djoké n'avait pas bougé.
Le manteau trop petit sur ses épaules, debout devant son frère.
L'Enthomos filait vers la limite dans le silence de trois personnes qui ne savaient pas encore comment continuer à être ce qu'elles étaient.
Le message d'Archibald arriva quelques heures plus tard.
Court, militaire, sans préambule. Il les attendait en orbite de Paramat. Cap sur Primis dès que possible. La bombe devait être remise en mains propres.
Kael lut le message deux fois puis alla trouver Siana aux commandes.
Elle l'entendit arriver et ne se retourna pas.
— Archibald nous attend en orbite de Paramat, dit-il. Il faut se diriger vers Primis pour remettre la bombe à Olius.
— Je sais lire.
— Siana.
— Non.
Un seul mot. Elle le dit sans élever la voix, sans se retourner, avec la certitude froide de quelqu'un qui a décidé et qui n'a plus rien à expliquer.
— Je n'irai pas sur ce vaisseau. Je n'irai pas voir Archibald et je n'irai certainement pas voir Olius.
— Je comprends.
— Non tu ne comprends pas. Elle posa les mains à plat sur le tableau de bord. Fynn est mort. Et toi tu veux qu'on aille livrer la bombe à l'homme qui nous a envoyés là-bas avec des garanties qu'il n'a pas tenues.
— La flotte impériale...
— Je m'en fous de la flotte impériale.
Le silence dura.
— Je livrerai la bombe seul, dit Kael. Toi et Djoké vous restez à bord.
Siana se retourna enfin. Elle le regarda, il pouvait voir dans ses yeux autre chose que de la colère, quelque chose de plus triste.
Elle ne dit rien. Elle se retourna vers les commandes.
C'était suffisant.
Kael ne répondit pas tout de suite.
Djoké attendait dans le couloir.
Kael s'arrêta devant lui.
— Je veux que tu restes avec elle.
Pas de question, pas d'objection. Il hocha la tête.
— Elle a besoin de quelqu'un, dit Kael. Et toi aussi.
Djoké ne répondit pas à ça.
Kael tendit la main. Djoké l'ignora et le prit par l'épaule, une accolade courte qui pesait quand même. Kael lui rendit la même chose.
Ils se séparèrent sans un mot de plus.
Le vaisseau d'Archibald était en orbite basse au-dessus de Paramat quand l'Enthomos s'en approcha. Une navette fut envoyée. Kael descendit la rampe avec le cylindre, le brouillard de condensation de l'atmosphère encore dans ses vêtements, et monta à bord sans se retourner.
La navette décolla.
Par le hublot de la navette, il vit l'Enthomos s'éloigner dans la direction opposée.
Siana attendit que le signal du vaisseau d'Archibald disparaisse des instruments avant de se lever.
Elle était revenue aux données de navigation depuis un moment, depuis qu'il n'y avait plus rien d'autre à faire que comprendre. Les relevés de la flotte confédérée pendant qu'ils étaient sur le satellite, les trajectoires, les positions, les chronologies. Elle avait reconstitué l'ensemble du mouvement des deux flottes depuis leur départ de Paramat jusqu'à leur retour.
La flotte impériale n'aurait pas dû atteindre le satellite de Marek, pas aussi vite selon elle.
Elle chercha plus loin. Dans le fouillis des capteurs codés par Fynn elle retrouva celui qu'ils avaient utilisé pour traquer le transporteur de l'empire une semaine plus tôt.
C'est là qu'elle trouva la communication.
Un échange entre deux vaisseaux impériaux, capté par les instruments de l'Enthomos pendant leur sortie de l'orbite de Marek. Un nom revenait dans le texte décrypté.
Léopold.
Capturé. Vivant. Transféré à bord du destroyer qui avait laissé dans les données de navigation une trace suffisamment claire pour qu'on puisse le localiser.
— Djoké.
Il était là en quelques secondes.
Elle lui montra l'écran sans explication. Il se pencha, lut, et son regard s'arrêta sur l'insigne en bas du message. Un aigle tenant dans son bec un soleil.
Il le reconnut immédiatement.
— C'est le sigle qu'avaient les hommes de l'empire dans le labo. Un destroyer militaire. Il regarda la trajectoire sur la carte. Il regarda Siana.
— C'est lui.
— Il est encore dans le secteur.
— Pas pour longtemps.
Djoké se redressa.
— Un vaisseau de cette classe sera forcément sous la direction d'un commandant.
— Si ce vaisseau rentre en saut on perd Léopold. Et si l'empire lui fait construire une autre bombe.
— Je sais.
Elle avait déjà les mains sur les commandes.
— On les intercepte maintenant ou on ne les intercepte plus.
Djoké posa une main sur le dossier du siège de navigation. Il regarda la trajectoire du destroyer une dernière fois.
Siana resta immobile une seconde devant l'écran. Léopold vivant entre les mains de l'empire, elle avait vu ce que ça donnait, des gens qui savaient trop de choses et qui finissaient par les dire. Pas par lâcheté. Par épuisement. Elle n'avait pas besoin de savoir ce qu'il dirait, ni quand. Elle avait besoin de savoir si elle pouvait encore changer quelque chose.
— Cap sur le destroyer.

Annotations
Versions