Chapitre 10

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Les quartiers militaires de Primis n'avaient pas été conçus pour être confortables. Des couloirs droits, des portes identiques, un éclairage qui ne faisait pas de différence entre le jour et la nuit. Un endroit pour dormir entre deux missions, rien de plus et où on n'apporte que ce qu'on peut porter.

Kael posa son sac et ses armes sur la couchette et s'assit en face. Il les regarda un moment. Pas avec méfiance, pas avec satisfaction, juste avec la concentration de quelqu'un qui prend le temps de mesurer ce qu'une chose représente avant de passer à la suite.

La bombe avait été détruite. Olius l'avait dit et Kael n'avait pas de raison de ne pas le croire. Ce qui comptait maintenant c'était ce qui venait après.

Il sortit son jeu de cartes.

Il les battit trois fois et les étala sur la couchette à côté de son sabre, les gestes mécaniques, la tête ailleurs. Il pensait à l'offre d'Olius. Pas comme mercenaire. Comme quelqu'un qui a des raisons personnelles d'être là. Il y avait dans cette formulation quelque chose qui sonnait juste, la reconnaissance que ce qu'ils faisaient depuis vingt ans n'était pas que du travail, que Vorn avait laissé quelque chose dans les corps et dans les décisions que l'argent n'expliquait pas entièrement.

Il posa la première carte.

Il pensait à Djoké. À Siana. À ce que ça voulait dire de continuer, pas pour une mission mais pour quelque chose de plus long, de plus structuré, avec un homme comme Olius derrière eux. Des ressources, des informations, un cap qui ne changeait pas à chaque port spatial. Ce n'était pas ce qu'ils avaient prévu. Ils n'avaient jamais vraiment prévu quoi que ce soit au-delà de la prochaine mission. Mais peut-être que c'était le moment où les choses prenaient une forme différente.

La deuxième carte. La troisième.

Il pensait à Fynn moins directement qu'avant, pas parce que c'était moins présent, mais parce que ça avait trouvé une place. Fynn était mort pendant une mission qui avait mené à quelque chose. Ce n'était pas suffisant pour effacer quoi que ce soit. Mais c'était quelque chose.

Il continua à poser les cartes.

À un moment il s'arrêta et regarda Primis à travers la fenêtre.

Il se demanda où étaient Djoké et Siana. Il ne savait pas. Il n'avait pas de signal depuis qu'il avait quitté l'Enthomos. Le champ magnétique de Marek avait tout coupé et depuis ils naviguaient chacun de leur côté sans pouvoir se parler.

Il reprit les cartes.

La dernière tomba à sa place.

Kael regarda le résultat. Puis il rassembla les cartes et les remit dans sa poche.

Il se leva, alla à la fenêtre. Le jardin en bas, les arbres bas, l'allée de pierre. La brise tiède de Primis qui bougeait les feuilles comme si rien n'avait jamais brûlé nulle part.

Il s'apprêtait à se retourner quand il entendit des pas dans le couloir.

Trois personnes. Il reconnut le poids de Djoké avant même que la porte s'ouvre.

Il se retourna.

Siana. Djoké derrière elle. Et derrière Djoké un homme qu'il ne reconnut pas immédiatement, petit, les cheveux gris, des lunettes de lecture sur le nez, avant de comprendre.

— Léopold.

— Capitaine, dit Léopold..

Elle entra dans la pièce, referma la porte derrière elle, et posa sur la couchette le terminal sur lequel elle avait travaillé depuis le destroyer.

— Regarde.

Les communications interceptées. Le nom de Varek. Il parcourut les échanges sans rien dire.

— C'est Léopold qui nous a expliqué le reste, dit Siana. Olius a fondé le laboratoire. Il a financé la bombe depuis le début. Et il a une alliance avec un général impérial.

— Pour arrêter la guerre, dit Kael.

— Il a convaincu le conseil, il a des preuves que l'empire avance vers Eden, il a fait voter les chanceliers pour envoyer les armées confédérées. C'est exactement ce qu'il fallait faire pour empêcher l'empire de prendre le contrôle total du diverium.

— Ce n'est pas pour ça qu'il l'a fait, dit Siana.

Kael reprit le terminal.

— Ces documents montrent une alliance avec un général impérial. Ça peut vouloir dire beaucoup de choses. Ça peut vouloir dire qu'il avait un contact à l'intérieur pour négocier un retrait.

— Kael.

— Je l'ai vu devant le conseil. J'étais là. Il ne jouait pas.

— Personne ne dit qu'il jouait, dit Siana. Je dis qu'il ne leur a pas dit ce qu'il prévoyait vraiment.

Léopold s'éclaircit la voix.

Kael se retourna vers lui.

— Vous avez construit cette bombe, dit Kael. Vous m'avez dit sur le satellite qu'elle pouvait arrêter la guerre en détruisant les réserves d'Eden. Olius voulait la même chose.

— C'est ce qu'il m'a dit, oui.

— Alors où est la différence.

— Les deux armées sur Eden en même temps, dit Léopold. Elle est là la différence. Pas pour se battre. Pour être là quand la bombe explose. Il ne veut pas détruire le diverium pour arrêter la guerre. Il veut détruire les forces militaires de la confédération et de l'empire en même temps. Tout le monde sur Eden, un seul point d'impact.

Le silence dura.

— Ce qui reste après ça, continua Léopold, c'est deux hommes avec des forces intactes. Olius et Varek. Personne d'autre en mesure de s'opposer à eux.

Kael posa le terminal.

Il ne dit rien pendant un moment. Djoké n'avait pas bougé de la cloison. Siana le fixait.

— Le vote du conseil, dit Kael lentement. Les preuves qu'il a présentées. Les mouvements de l'armée impériale vers Eden.

— Fabriqués ou arrangés avec Varek, dit Siana. Pour s'assurer que les chanceliers votent dans le bon sens.

— Et la bombe que j'ai livrée.

— Il ne l'a pas détruite.

Kael se leva. Il fit quelques pas vers la fenêtre et s'arrêta.

— Fynn… Il nous a envoyé chercher sa bombe, dit-il. Il nous a laissés y aller seuls parce qu'une opération militaire aurait posé des questions. Il a laissé Archibald abandonner sa position pour qu’on se concentre sur la menace de l’empire. Et moi j'ai serré sa main deux fois.

Siana ne répondit pas.

Kael se retourna.

— Le vaisseau d'Archibald part dans deux heures. Olius veut que je sois à bord.

— On sait, dit Siana.

— La bombe est sur ce vaisseau. Il l'envoie vers Eden avec Archibald pendant que les armées se positionnent.

— Oui.

— Alors je monte.

Il se tourna vers Djoké.

— Kael.

— La bombe est sur ce vaisseau, répéta-t-il. Si je monte je peux la localiser. Je vous transmets les coordonnées, vous abordez, Léopold la désamorce.

— Et toi tu es seul sur le vaisseau d'Archibald.

— Il a besoin que je monte. Sans moi, le plan ne tient pas.

Siana le regarda longtemps.

— C'est toi qui dis ça.

— Oui.

Kael ne répondit pas.

Djoké se redressa contre la cloison. Il croisa le regard de Kael une seconde, puis baissa les yeux sur le sol.

— Deux heures, dit-il.

Les quartiers militaires de Primis donnaient sur un jardin intérieur.

Kael ne l’avait pas remarqué en arrivant. Il le remarqua en ressortant dans le couloir après que Siana, Djoké et Léopold eurent refermé la porte derrière eux, quand il se retrouva seul.

Il sortit.

Le jardin était petit, encadré par les bâtiments militaires de chaque côté, mais quelqu’un avait pris la peine d’y planter des choses qui n’avaient aucune utilité stratégique. Des arbres bas aux feuilles larges, des buissons qui bordaient une allée de pierre, de l’herbe courte et dense sous les pieds. La brise de Primis était tiède, légèrement parfumée, un air qu'il ne connaissait pas des planètes frontalières où l’atmosphère avait toujours ce goût de métal et de carburant recyclé.

Kael s’assit sur un banc au bout de l’allée et ne fit rien.

Il pensa à Fynn.

Pas au brouillard orange, pas à la rampe de l’Enthomos ou au manteau. Au Fynn des commandes, aux mains qui couraient sur le tableau de bord avec cette lenteur calculée qui cachait tout ce qu’il savait faire. Au Fynn qui avait dit on y est, ça a marché avec le soulagement de quelqu’un qui n’en était pas tout à fait sûr jusqu’à la dernière seconde. Au Fynn dans son manteau trop grand qui prenait trop de place dans un cockpit trop petit et qui s’en excusait jamais.

Il pensa à Vorn.

Il n’y était pas retourné depuis qu’il était parti. Vingt ans. Il ne savait pas exactement à quoi ça ressemblait maintenant, si les rues du district sud avaient changé, si le marché couvert du vieux Parren existait encore. Il imaginait que non. Les choses qui ressemblaient à ça ne duraient pas longtemps sous une occupation militaire.

La brise bougea les feuilles au-dessus de lui.

Il pensa à une maison quelque part. Pas sur Vorn, pas forcément, juste quelque part qui ne soit pas un vaisseau. Un endroit avec une fenêtre qui donne sur autre chose que le vide ou un port spatial. De l’herbe comme ici, ou quelque chose d’équivalent, quelque chose qui pousse sans qu’on lui demande rien. Une cuisine où Djoké pourrait cuisiner ses plats sans nom. Siana dans une pièce quelque part avec sa guitare, la porte fermée, la même ligne mélodique reprise jusqu’à ce qu’elle la trouve.

Il y avait quelque chose d’étrange à penser à ça maintenant, ici, avec Archibald qui préparait son vaisseau de l’autre côté du port.

Il y avait quelque chose d’étrange à penser à ça et à trouver que c’était possible.

Ce n'était pas pour tout de suite, il le savait, mais pour la première fois depuis longtemps il ne cherchait pas à s'en convaincre.

Il resta assis jusqu’à ce que la brise change de direction, jusqu’à ce que l’ombre des bâtiments avance sur l’allée et couvre le banc. Puis il se leva, retraversa le jardin, rentra dans les quartiers militaires.

Son sabre l'attendait sur la couchette.

Il le regarda un moment.

Puis il le ramassa, le glissa sous son bras, et sortit.

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