Chapitre 4
La salle de réunion du neuvième étage brillait d’une blancheur clinique, du sol aux luminaires encastrés. On aurait pu y opérer un cœur ouvert.
Derrière la baie vitrée, New York s’étirait en une mosaïque de verre et d’acier, mais personne ne regardait la ville.
Tout le monde regardait William Bradford.
La soixantaine, costume anthracite parfaitement taillé, cheveux gris disciplinés, regard qui tranchait plus vite qu’un scalpel. Un homme qui n’avait pas besoin d’élever la voix pour imposer le silence : il suffisait qu’il respire.
À sa droite, Gabriel. Dos droit, épaules carrées, expression concentrée. Aujourd’hui, il ressemblait moins au directeur de la filiale qu’au fils d’un empire qui devait justifier sa place à la table de papa.
Plus loin, des directeurs de service alignaient leurs dossiers comme des boucliers.
Miranda, impeccable, tailleur beige coupé au laser, sourire affûté, yeux verts qui détaillaient la moindre fausse note.
Sofia arriva légèrement essoufflée, il était hors de question qu’elle soit en retard devant le PDG en personne.
Le battement de la climatisation sembla varier quand elle poussa la porte. Elle sentit les regards se tourner vers elle comme un radar changeant de cible.
William Bradford leva à peine les yeux, mais ce fut suffisant. En une fraction de seconde, il balaya sa tenue, sa posture, la façon dont elle tenait sa tablette, son menton un peu trop haut pour se donner de l’assurance.
Elle soutint le regard. Pas trop longtemps. Juste ce qu’il fallait pour dire : je sais où je suis, et je n’ai pas l’intention de trembler. Elle le salua d’un signe de tête, politesse élémentaire.
_ Mademoiselle Valencia, dit Gabriel, invitant d’un geste discret.
_ Monsieur, répondit-elle en s’asseyant à sa droite, légèrement en retrait.
Sa chaise glissa sur le sol avec ce bruit feutré typique des salles où les décisions valent plusieurs zéros.
Et Alex… entra avec un léger retard, téléphone à la main, sans la moindre trace de précipitation.
_ Monsieur Bradford, dit-il en inclinant simplement la tête.
N’importe qui d’autre aurait fini cloué au mur par un regard de William. Alex, lui, reçut juste un bref coup d’œil, sec, évaluateur… et rien de plus.
Noté : Rossi, passe-droit même avec le grand chef, pensa Sofia.
Gabriel prit la parole.
_ Nous commençons. Les équipes italiennes ont remonté plusieurs incohérences dans les projections T3, dit-il.
William tourna vers lui un regard glacé.
_ Inacceptable.
Un mot, un seul. Tranchant comme une lame.
Gabriel encaissa sans broncher, tel un enfant pris entrain de faire une bêtise.
_ Nous avons identifié l’origine, poursuivit-il. Mademoiselle Valencia a effectué l’analyse préliminaire. Je lui donne la parole.
Le cœur de Sofia fit un bref raté. C’était à elle, elle se leva en rassemblant tout son courage.
Les talons sur le sol poli firent un bruit net. Elle brancha sa clé USB et lança sa présentation. L’écran se couvrit de graphiques et de tableaux. Elle interdit à ses mains de trembler, pas aujourd’hui.
_ Bonjour, dit-elle d’une voix claire, latine comme dirait Miranda. Les anomalies se situent principalement dans les agrégations de données entre les filiales européennes.
Elle expliqua les erreurs, leur impact, montra les zones où les chiffres avaient été lissés un peu trop volontairement par certains services, proposa une méthode de correction simple, un protocole de contrôle, des alertes automatiques.
Chaque phrase était précise. Pas de jargon pour se cacher, pas de démonstration de style inutile. Juste de la clarté pour rattraper cette erreur.
Pendant qu’elle parlait, elle sentit le regard de William sur elle. Pas lourd, pas insistant, juste calculateur. Comme s’il testait non seulement ce qu’elle disait, mais la façon dont elle tenait la pression face à l’assemblée.
Gabriel, lui, la fixait du coin de l’œil. Il ne regardait presque plus l’écran, il la regardait elle et seulement elle. Il disséquait ses explications, jugeait sa façon de calmer les graphiques rebelles mieux que certains directeurs en poste depuis dix ans.
Elle termina par un slide synthétique, net, sans aucune fioriture:
_ Voilà. Je peux répondre à vos questions.
Un silence tomba. Pas le silence gêné, le silence qui suit quelque chose de solide. Ce fut William qui le rompit le premier.
_ Bon travail, Mademoiselle…, il semblait chercher son nom, Valencia.
Les mots, dans sa bouche, valaient plus qu’un standing ovation. On aurait presque entendu Miranda se crisper sur sa chaise.
Les directeurs hochèrent la tête, certains soulagés, d’autres un peu trop conscients d’avoir été pris en flagrant délit de paresse méthodologique.
La RH serra les lèvres dans un sourire contrôlé.
Alex eut un infime rictus, presque tendre, vite masqué derrière sa main.
Gabriel, lui, ne bougea pas mais quelque chose brisa son stoïcisme. Une admiration nette.
Elle venait d’impressionner l’homme que presque personne n’impressionnait. Ça avait un prix, dans cet univers-là, ça équivalait à un oscar de la finance.
La réunion se poursuivit sur d’autres sujets. Sofia reprit sa place, le corps parfaitement maîtrisé, mais à l’intérieur c’était tumultueux.
La cafétéria débordait de monde. Bruit de plateaux, éclats de rire, bourdonnement de conversations et odeur mixée de café, de friture et de plats réchauffés.
Sofia avait trouvé une petite table à l’écart, près de la baie vitrée, avec son repas maison : riz, légumes sautés, poulet. Un coin de normalité dans un empire de costumes hors de prix.
Elle venait à peine de piquer sa deuxième bouchée qu’un plateau se posa en face d’elle.
_ Je peux ? demanda une voix qu’elle connaissait trop bien.
Elle leva les yeux au ciel. Il tombait toujours comme un cheveux sur la soupe et elle ne savait pas si ça l’agaçait ou si elle commençait à apprécier ses interruptions.
_ C’est une table libre, Monsieur Rossi, répondit-elle. Techniquement.
_ Techniquement ? répéta-t-il, amusé, en s’asseyant déjà. Je suis très sensible aux formulations techniques.
Il posa son verre, son plat, le tout avec une décontraction qui tranchait avec l’agitation générale.
_ Vous avez fait une entrée remarquable ce matin, dit-il sans préambule.
_ Je n’ai fait que mon travail, répondit-elle.
Elle n’avoua pas que « son travail » avait demandé des heures de préparation, de répétition et de prises de tête en tout genre.
_ Non, corrigea-t-il. Vous avez dominé la salle. Même William Bradford vous a écoutée. Ça n’arrive jamais pour quelqu’un qui n’est pas tout en haut de l’organigramme.
Elle fixa son assiette, comme si un grain de riz pouvait la sauver de l’effet que cette phrase produisait en elle.
_ Je… remercie mes statistiques, lâcha-t-elle simplement.
Un coin de sa bouche se releva. Encore ce sourire en coin, celui qu’il faisait lorsque quelque chose l’amusait mais qu’il ne voulait afficher un sourire franc.
_ Et Gabriel, ajouta-t-il tranquillement.
Elle releva la tête.
_ Quoi, Gabriel ? demanda-t-elle un peu trop vite.
Elle se mentit un peu à elle-même en pensant qu’elle n’avait à cœur que d’impressionner son patron.
Alex piqua un morceau de poulet, prit tout son temps pour mâcher en faisant durer le suspense puis répondit :
_ Il était déséquilibré.
Elle sentit ses doigts se crisper sur sa fourchette.
_ Je crois que vous analysez trop, Monsieur Rossi, dit-elle pour se rassurer.
_ Je n’analyse jamais trop, répliqua-t-il. J’observe.
Il la regarda, pas seulement avec malice mais avec cette attention tranquille qui la gênait plus que n’importe quelle approche directe.
_ Vous troublez plus de monde que vous ne le pensez, ajouta-t-il calmement, satisfait de son effet.
Elle releva les yeux, agacée qu’il s’exprime toujours en Da Vinci Code.
_ Je ne trouble personne.
Il se pencha légèrement au-dessus de la table. Le brouhaha de la cafétéria se fit plus lointain autour d’eux.
_ Vous me troublez moi.
Elle se raidit, son agacement monta d’un cran. Ses petits jeux étaient lassants.
Alex recula aussitôt, comme pour lui rendre de l’air.
_ Détendez-vous, dit-il. Je vous taquine… un peu.
Elle prit son verre d’eau, but une gorgée trop longue pour se calmer les nerfs.
_ Mais faites attention, ajouta-t-il, plus sérieux. Quand le sol commence à trembler sous vos pieds… il faut savoir où marcher.
Elle le fixa, perplexe.
_ C’est votre version dramatique de “restez concentrée” ?
— Non, ça c’est Gabriel. Moi, c’est ma version réaliste de “bienvenue chez Bradford & Co”, répondit-il.
Il se leva, prit son plateau.
_ À plus tard, Sofia.
Son prénom glissa entre eux comme une évidence désormais et il s’éloigna vers une autre table comme si que la sienne n’avait été qu’un stop.
Elle resta immobile, le cœur un peu trop rapide et l’appétit largement en berne. Son plat avait de toutes façons refroidi.
Très bien. On va rajouter “Rossi, facteur de émotionnel” à la liste des risques professionnels.
En début d’après-midi, un mail l’envoya récupérer des documents au rez-de-chaussée. Elle prit l’ascenseur, traversa le hall, signa sur la tablette du coursier.
Elle détailla l’enveloppe kraft en retournant vers les ascenseurs mais elle s’arrêta net.
Miranda, collée à Alex près d’une colonne, dans une zone où l’on passait mais où personne ne s’attardait vraiment. Elle avait une main posée sur son avant-bras, les doigts bien ancrés sur la manche de son costume. Son rire, doux et parfaitement calibré, arrivait jusqu’à Sofia.
_ Tu sais que j’adore travailler avec quelqu’un d’aussi brillant, disait Miranda, voix mielleuse.
Sofia aurait dû continuer sa route, ce n’était pas ses affaires. Au lieu de ça, ses pieds se plantèrent dans le sol.
Super. Immobilisation involontaire par scène potentiellement insignifiante. Diagnostic : ridicule aigu.
Alex répondit quelque chose qu’elle n’entendit pas mais elle voyait de là où elle se trouvait son sourire séducteur. Il tourna la tête, et ses yeux la trouvèrent immédiatement. Son sourire s’agrandit.
Elle sentit son ventre se serrer d’une manière qu’elle n’aimait pas du tout.
Miranda se tourna à son tour.
_ Sofia ! lança-t-elle avec visage carnassier. Vous êtes pâle. Tout va bien ?
Le ton sonnait comme “on dirait que vous venez de surprendre quelque chose que vous n’auriez pas dû voir”.
_ Très bien, répondit Sofia, un peu trop vite.
Alex continua de la regarder en silence. Son sourire avait disparu. Il… prenait note, ou il observait comme il aimait le dire.
_ Vous êtes sûre ? demanda-t-elle.
_ Je vais parfaitement bien, dit-elle. Beaucoup trop sur la défensive pour être crédible.
Ses joues chauffaient. Fantastique. Il ne manquait plus que l’option tomate mûre.
Alex esquissa finalement un sourire qui voulait dire « très convaincant ».
Sofia voulut ouvrir la bouche pour parler, quelque chose comme “retirez cette main, Miranda” quand une présence se matérialisa derrière elle.
Gabriel. Il ne manquait plus que lui.
Elle le sentit avant de le voir. Légère tension dans l’air, changement de température dans le hall. Les collaborateurs baissaient d’un ton le volume sonore de leurs conversations.
Il évalua la scène en un coup d’œil : Miranda trop près d’Alex, la main sur le bras. Sofia, plantée là, enveloppe serrée contre elle comme pour se raccrocher à quelque chose. Le regard d’Alex sur elle.
Une fraction de seconde. Et dans cette fraction, sa mâchoire se contracta.
_ Mademoiselle Valencia, dit-il d’une voix lisse. J’ai besoin de vous dans mon bureau.
Pas un mot sur Miranda, pas un sur Alex. Mais son ton ne souffrait aucune discussion.
_ Bien sûr, Monsieur, répondit-elle un peu trop vite.
Elle suivit Gabriel vers l’ascenseur, consciente du regard d’Alex dans son dos. Un regard qui n’était ni amusé, ni surpris. Juste calculateur. Comme quelqu’un qui venait de comprendre quelque chose de fondamental dans une équation.
Gabriel se tenait debout devant la baie vitrée quand elle entra dans son bureau après être allée récupérer quelque chose dans le sien. La skyline s’étalait derrière lui, grise et brillante.
_ Vous avez les documents pour l’Italie ? demanda-t-il sans se retourner.
_ Oui. Les voici, répondit-elle.
Il se retourna vers elle. Lentement. Ses yeux la fixèrent avec une attention qui n’avait rien à voir avec un suivi de dossier. Elle n’arrivait pas à déchiffrer son langage corporel.
_ Concernant votre présentation de ce matin… dit-il.
Elle se redressa légèrement.
_ C’était remarquable, poursuivit-il.
Le mot, dans sa bouche, semblait presque étrange. Gabriel n’était pas avare de vérité, mais il l’était de compliments, surtout lorsque c’était accompagné d’un regard… doux ?!
_ Merci, dit-elle simplement.
Il hésita une demi-seconde.
_ C’était… plus que ça en fait, ajouta-t-il.
Elle releva la tête, estomaquée. Leurs regards se croisèrent et une tension discrète, mais impossible à ignorer, s’installa entre eux.
Il se reprit immédiatement, refermant mentalement une porte qu’il venait d’entrouvrir.
_ Bien, conclut-il en se rasseyant. Nous verrons le reste demain.
Elle se dirigea vers la porte. Sa main toucha la poignée.
_ Sofia ?
Elle se retourna. Ce n’était plus Mademoiselle Valencia, c’était Sofia.
Le regard de Gabriel avait perdu un peu de sa distance contrôlée. Juste assez pour laisser voir l’homme derrière le DG.
_ Ne laissez personne… vous déstabiliser, dit-il.
Il marqua une pause. On aurait dit que les mots lui brûlaient la langue.
_ Pas même moi.
Elle resta un instant immobile. Son cœur tapa contre sa cage thoracique, très fort, très clair. Elle eut envie de répondre quelque chose de sarcastique, mais elle ne pouvait pas à son chef.
_ Je n’ai pas l’intention de me laisser déstabiliser, répondit-elle doucement.
Il hocha la tête.
_ Tant mieux, dit-il.
Elle sortit sans demander son reste.
Gabriel resta seul, les mains posées à plat sur le bureau. Il ferma les yeux une seconde, irrité contre lui-même.
Il aimait les esprits brillants. C’était son point faible. Et celui de Sofia venait de franchir une ligne invisible : de l’admiration professionnelle… à de l’admiration tout court.
De l’autre côté de la porte, Sofia tenta de retrouver un rythme cardiaque normal. Son cerveau ne le savait pas encore mais ses sens savaient que Gabriel glissait doucement vers le côté obscur de la force.
L’appartement était plongé dans le noir quand elle rentra chez elle. Elle n’alluma pas tout de suite. Elle posa son sac dans l’entrée, se débarrassa de ses chaussures, traversa le salon en laissant ses doigts effleurer le dossier du canapé comme un point d’ancrage familier.
Elle alluma seulement la lampe du coin, lumière chaude qui adoucit les angles. Le contraste avec la blancheur clinique de Bradford & Co la fit presque vaciller.
Elle s’assit sur un tabouret de la cuisine, le coude sur le plan de travail, le front dans la main.
La scène du hall tournait en boucle dans sa tête.
Miranda trop près d’Alex. La main, le sourire. Les yeux d’Alex sur elle, la voix de Gabriel, derrière.
Elle alla ouvrir fenêtre. L’air un peu froid entra, portant des bruits de circulation lointains.
— Madre mía… Je deviens folle, murmura-t-elle.
Une petite voix, très agaçante, très lucide, répondit à l’intérieur : Non. Tu deviens juste… impliquée. Ce qui est pire.
Elle pensa à la façon dont ses doigts s’étaient crispés en voyant Miranda toucher Alex et à la façon dont son corps avait réagi à la phrase de Gabriel : “Pas même moi.” Ces deux là avaient trop souvent tendance à s’inviter dans ses pensées post travail.
Elle alla dans la salle de bain, se rinça le visage, fixa son reflet dans le miroir usé au dessus de son lavabo. Cheveux défaits, traits tirés, regard trop éveillé pour quelqu’un qui prétendait ne vouloir que travailler.
— No. Stop, dit-elle à haute voix. Tu es là pour bosser, pas pour jouer à la telenovela.
Son reflet la regarda sans compassion. Elle soupira, s’adossa au lavabo.
La vérité, là, dans ce petit appartement trop silencieux, se formula sans son accord :
Elle était troublée. Par Alex, son intensité tranquille, sa manière de voir à travers elle, de jouer avec ses nerfs. Par Gabriel, sa rigueur, ses failles qu’elle commençait à deviner derrière le costume de créateur. Par elle-même, surtout. Par cette capacité idiote à sentir son cœur s’emballer au moment le moins opportun, à sa façon de vouloir analyser la moindre phrase, le moindre geste comme si tout était truffé de sous-entendus.
Elle se dirigea vers sa chambre en pilote automatique et se laissa tomber sur le lit, sans même se déshabiller complètement. Elle tira la couette sur elle, ferma les yeux très fort, comme si elle pouvait ainsi couper le bruit et les images.
Mais le trouble resta jusqu’à ce qu’elle put enfin s’endormir.

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