Chapitre 6
Il était cinq heures du matin lorsque Gabriel ouvrit les yeux naturellement, sans réveil avec une lucidité brutale qui venait le chercher quand une idée devenait trop insistante. Sofia.
Il resta allongé quelques secondes, les yeux fixés au plafond de sa chambre. Le penthouse était impeccable, silencieux, parfaitement rangé, tout était à sa place. Tout, sauf lui.
Tu perds le contrôle. La pensée le heurta plus fort qu'il ne l'aurait admis.
Il se leva, traversa la chambre à pas mesuré, se doucha longtemps, enfila une chemise et un costume comme on revêt une armure. Bouton par bouton, il redevint Gabriel Bradford, directeur général, héritier d'un empire. Pas l'homme qui perdait le sommeil à cause d'une employée.
Pieds nus sur le parquet froid de la cuisine, il lança la machine à café. Le ronflement familier l'enveloppa. Il s'adossa au comptoir, bras croisés, regard perdu dans les vitres encore obscures.
La veille revint par fragments : la voix d'Alex, trop sûre d'elle, dans son bureau. La phrase qu'il avait laissée échapper : « Ce n'est pas la même chose. » Et surtout, le regard de Sofia et la question qui l'avait désarmé : « Et vous, Gabriel, je dois garder mes distances aussi ? »
Il aurait dû dire oui et mettre un terme définitif à ces enfantillages. Mais il ne l'avait pas fait.
La machine émit un bip. Il prit son café sans vraiment regarder ce qu'il faisait.
Il n'avait jamais mélangé travail et sentiments. Jamais laissé quelqu'un dérégler cet équilibre qu'il avait construit à coups de sacrifices. Il n'avait jamais permis qu'une employée occupe autant d'espace dans son esprit.
Et pourtant il revit Sofia, penchée sur un dossier, concentrée, la bouche légèrement plissée quand elle reformulait une phrase, cette façon d'attraper le sens d'un texte. Sa précision, sa droiture. Et cette fragilité infime dans ses yeux qu'il avait repérée rapidement. Le genre de fragilité dissimulée sous un masque de force.
_ Ça ne peut pas continuer comme ça, murmura-t-il.
C'était faux, il savait très bien que ça continuerait parce qu'il était incapable d'agir avec elle comme avec n'importe quel employée.
Il attrapa ses clés, descendit au parking où le chauffeur l'attendait déjà. La voiture glissa dans les rues presque vides de New York, entre lampadaires et vitrines encore sombres pour s'arrêter devant les portes battantes de Bradford & Co.
Le hall silencieux, à cette heure, sentait encore le produit d'entretien. Il traversa l'espace en quelques pas, prit l'ascenseur et remonta vers l'étage de direction. En tournant au coin du couloir, il s'arrêta.
Sofia était là. Accoudée à la fontaine à eau, un mug vide à la main. Sa tenue était sobre et ses cheveux encore légèrement humides dessinaient une courbe sombre sur ses épaules. Ses yeux, eux, avaient ce mélange de fatigue et de vigilance qu'il commençait à reconnaître. Gabriel se flagella mentalement de la détailler de la sorte.
Elle se redressa immédiatement.
_ Monsieur Bradford.
Sa voix était polie, maîtrisée... un peu trop neutre pour être totalement naturelle. Gabriel sentit son rythme cardiaque déraper.
_ Sofia.
Le prénom lui échappa plus bas qu'il ne l'aurait voulu. Il se reprit à moitié.
_ Vous êtes matinale, constata-t-il.
Elle haussa une épaule.
_ J'avais besoin d'avancer sur les dossiers italiens, répondit-elle. Et puis, à cinq heures du matin, soit on fait du yoga, soit on vient travailler. J'ai choisi l'option réaliste.
Un éclat discret traversa son regard. Un humour sec qui la caractérisait et dont il avait prit l'habitude.
_ Vous aussi, on dirait, ajouta-t-elle. Pour les insomnies.
Ce n'était pas une question, juste un constat.
Il lissa sa cravate pour se donner contenance. Pour une fois, il décida de ne pas mentir complètement.
_ Je n'ai pas beaucoup dormi, admit-il.
Sofia cligna des yeux, surprise par la franchise.
_ Tout va bien ? demanda-t-elle, d'une voix plus douce que d'ordinaire lorsqu'elle s'adressait à lui.
Sa gorge se serra.
_ Oui, répondit-il trop vite. Enfin...
Il laissa échapper un souffle discret.
_ C'est une période... compliquée.
Elle le regarda simplement. Pas de curiosité malsaine, pas de pitié. Juste cette présence tranquille qui, chez elle, tenait presque de la compétence professionnelle. Il détourna le regard une seconde trop tard.
_ Si vous avez besoin de quelque chose ce matin, n'hésitez pas, reprit-il, revenant sur un terrain plus sûr. Les chiffres, les priorités, peu importe.
Sofia posa son mug.
_ Merci, Monsieur.
Ils repartirent en même temps, dans la même direction. Ils se retrouvèrent face à face, un peu trop près. Le couloir paraissait soudain plus étroit. Elle inspira plus doucement, lui aussi. Gabriel se décala le premier, un léger pas de côté, presque embarrassé.
_ Je vous en prie, dit-il.
_ Bonne journée, Monsieur.
_ Bonne journée, Sofia.
Elle s'éloigna vers son bureau. Il la suivit du regard une seconde, pas plus. Une seconde de trop puis il se força à avancer, chaque pas sonnant comme une tentative de reprendre un contrôle qui lui échappait déjà.
Plus tard dans la matinée, Sofia était plongée dans un tableau Excel, le regard oscillant entre chiffres et annotations en marge. Elle commençait à peine à oublier les images de l'aube quand on frappa à sa porte.
_ Entrez.
Gabriel apparut, un dossier épais en main.
_ Vous avez un moment ? demanda-t-il.
_ Oui, bien sûr.
Il entra, referma la porte derrière lui, créant une bulle sur eux et posa le dossier sur son bureau.
_ Rapport trimestriel de nos partenaires italiens, expliqua-t-il. J'aimerais revoir certains passages avec vous.
Elle hocha la tête.
_ Très bien. Vous préférez que je travaille dessus seule et que je vous envoie une version, ou... ?
_ Ici, dit-il, sans réfléchir.
Il tira une chaise et s'assit à côté d'elle. Pas en face, à côté. Très bien, pensa-t-elle. On va faire comme si c'était parfaitement anodin d'être assise à trente centimètres de son patron.
Elle ouvrit le dossier, tourna les pages.
_ Ici, dit-elle en désignant un paragraphe. La tournure est trop vague, je peux resserrer le sens.
_ Faites, répondit-il.
Son ton était calme. Mais il suivait chacun de ses gestes avec une attention qui dépassait largement le cadre professionnel.
Sofia se pencha, stylo en main, et commença à reformuler. Gabriel suivait les mots, mais ses yeux revenaient sans cesse à son profil, à la concentration dans ses traits, au léger plissement entre ses sourcils lorsqu'elle cherchait la tournure juste. Il détourna le regard à la seconde où elle parla.
_ Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle tranquillement, sans lever les yeux.
Il se racla la gorge, un autre aurait piqué un fard d'être pris en flagrant délit.
_ Non. C'est... très précis.
Elle releva la tête, surprise. Il ne donnait jamais ce genre de commentaire en plein travail.
_ Merci, dit-elle simplement.
Ils continuèrent, page après page. À un moment, en tournant une feuille, Gabriel posa la main sur le bord du dossier au même instant qu'elle et leurs doigts s'effleurèrent. Un courant électrique passa entre eux. Sofia retira sa main un rien trop vite. Gabriel fit de même, un rien trop lentement.
_ Pardon, dit-il.
_ Ce n'est rien, répondit-elle, professionnelle. Je suis déjà payée pour survivre aux rapports trimestriels, je suppose que le contact humain est un bonus.
La phrase lui avait échappé, pince-sans-rire. Il eut un infime sourire, presque surpris.
_ Vous êtes... différent aujourd'hui, dit-elle alors, plus sérieuse.
Il se figea.
— Différent comment ?
Elle le regarda, sincère.
_ Moins... automatique.
Le mot resta suspendu entre eux, on ne lui parlait jamais avec autant de franchise. Ses yeux se baissèrent un instant, malgré lui.
_ C'est le manque de sommeil, admit-il finalement. Ça me fait paraître plus humain, dit-il taquin.
Sofia écarquilla les yeux. Grabriel sait plaisanter ? Elle n'eut pas le temps de répliquer qu'on frappa alors à la porte. Deux coups secs. Gabriel se tendit avant même que la poignée ne tourne. La porte s'ouvrit sur Alex. Il passa la tête, puis entra, sourire en coin, dossier à la main.
_ Ah, je vous dérange pas j'espère ? dit-il, secrètement ravi de déranger. Parfait, je vous trouve tous les deux !
Sofia se redressa légèrement. Gabriel posa la main à plat sur le dossier, comme pour s'ancrer, toute trace d'humour l'ayant définitivement quitté.
_ Que veux-tu, Alex ? demanda-t-il sèchement.
_ Apporter ça, répondit Alex. Le rapport de Milan. On m'a dit que tu voulais le revoir avec Mademoiselle Valencia. Je vois que... la collaboration est déjà bien avancée.
Son regard glissa de Gabriel à Sofia en analysant leur proximité.
_ Nous travaillons sur le trimestriel, corrigea Gabriel. Milan attendra.
_ Bien sûr, concéda Alex en analysant toujours la situation.
Il contourna le bureau pour déposer le dossier se plaçant exactement à mi-distance entre eux, brisant ainsi leur semblant de complicité.
_ Sofia, ajouta-t-il, j'espérais vous voir pour un point rapide, si vous êtes disponible.
Elle prit une seconde de plus que nécessaire pour reprendre le contrôle de son propre rythme cardiaque, consciente de la proximité d'Alex et de l'agacement de Gabriel.
_ Je termine avec Monsieur Bradford et je suis à vous, dit-elle.
Elle serra les dents, sa phrase avait été mal tournée et Alex ne laissa pas passer l'occasion.
_ Et vous êtes à moi... parfait.
Il se dirigea vers la porte, s'y appuya une seconde, comme s'il donnait à la scène un petit air de théâtre.
_ Gabriel, dit-il, attention tout de même.
Il désigna Sofia d'un léger mouvement de tête.
_ Si tu la fais travailler à ce rythme, elle va finir par te dépasser.
_ Alex, sors, répondit Gabriel, la voix plus coupante.
Alex inclina la tête, comme s'il venait de gagner une manche à laquelle les autres n'avaient pas vu qu'ils jouaient.
_ À tout à l'heure, Sofia.
La porte se referma et le silence, lui, s'abattit lourdement. Gabriel resta immobile quelques secondes, le regard fixé sur le dossier sans en lire une seule ligne.
_ Ne lui accordez pas trop d'importance, dit-il enfin. Alex adore provoquer.
Sofia hocha la tête, mais quelque chose en elle avait bougé. Il hésita un instant puis reprit :
_ Il n'a pas toujours été comme ça.
Elle releva les yeux. Il ne parlait jamais d'avant, de la cause de leur rivalité. Et Sofia ne comprenait pas pourquoi malgré tout, il faisait appel à lui. Des consultants doués en finance, New York n'en manquait pas.
_ On a étudié ensemble, dit-il. À Harvard, nous étions amis. Il était brillant. Il l'est toujours.
Un pli amer marqua son front.
_ Il a un talent pour voir... les failles, ajouta-t-il.
Elle sentit son ventre se serrer. Alex voyait trop vite, trop clair. Elle en avait déjà fait l'expérience.
_ Et vous ? demanda-t-elle doucement. Qu'est-ce qu'il a vu chez vous ?
Il eut un rire bref, sans joie.
_ Que je veux tout contrôler.
Son regard trouva le sien. Ce regard-là, Sofia ne l'avait jamais reçu de sa part. Il y avait dedans une fatigue ancienne. Et... autre chose. Quelque chose qu'il retenait depuis des jours.
_ Et vous... commença-t-il.
Le mot mourut sur ses lèvres mais elle vit néanmoins sa nuque se tendre.
_ Moi... ? souffla-t-elle.
Gabriel prit une inspiration courte. Comme s'il franchissait une limite consciemment.
_ Vous n'êtes pas comme les autres, Sofia, dit-il
Le temps se suspendit. Elle sentit la chaleur monter, du ventre jusqu'au visage. Son premier réflexe fut de chercher une pirouette, une blague, quelque chose comme je sais, je suis un bug dans la matrice mais rien ne vint.
Il détourna les yeux presque aussitôt en mettant fin à ce moment de confidences, comme s'il s'était surpris lui-même.
_ C'était... inapproprié, dit-il, la voix redevenant plus formelle. Je vous prie de m'excuser.
Elle le regarda longtemps. Les mots ne pouvaient plus être retirés, il le savait, elle aussi.
_ Je l'ai entendu, dit-elle calmement. C'est trop tard pour vous excuser.
Il releva la tête. Ses yeux semblaient plus sombres que d'habitude.
_ Alors... faites comme si je ne l'avais pas dit, proposa-t-il.
Un léger éclat passa dans son regard à elle.
_ Je ne pense pas en être capable, répondit-elle.
Ils restèrent ainsi quelques secondes, prisonniers d'une vérité dont ils ne savaient que faire.
Gabriel referma le dossier d'un geste sec. I,Robot, le retour.
_ Reposez-vous cinq minutes, dit-il. Ensuite, envoyez-moi vos corrections.
_ Bien, Monsieur.
Il quitta la pièce. La porte se referma doucement et Sofia, elle, avait l'impression d'avoir reçu un choc en plein plexus.
Elle se retrouve une nouvelle fois dans son appartement pour une introspection routinière. Elle referma la porte, s'y adossa, yeux clos. Elle n'avait même pas posé son sac.
Les scènes de la journée se rejouèrent en accéléré : La fontaine à eau à l'aube, les chaises trop proches, le contact furtif de leurs doigts, les confidences. Alex, sourire en coin, toujours à l'affût. Et cette phrase :
« Vous n'êtes pas comme les autres, Sofia. »
Elle marcha jusqu'à la cuisine, se servit un verre d'eau, le garda dans la main sans boire. Ce n'était qu'une phrase. Quelques mots de plus dans un bureau où tout se dit trop poliment. Mais c'était lui et c'était elle.
_ Ay, Dios... no empieces, murmura-t-elle en posant le verre.
Elle pensa à son carnet noir. À la page suivante, encore vierge. Ce soir, elle n'osa pas l'ouvrir, elle n'était pas prête à voir, noir sur blanc, ce qu'elle sentait se former dans sa poitrine.
Elle s'appuya au plan de travail, la tête baissée. Une chaleur sourde vibrait encore en elle, comme une braise incandescente.
Ça ne veut rien dire. Rien du tout. Il a juste constaté que je fais mon travail correctement. Tu dramatises, Sofia, tu analyses trop.
Elle se dirigea vers sa chambre, retira sa veste dans la semi-obscurité. En passant devant le miroir, un détail la figea :
Elle souriait. À peine un trait discret au coin des lèvres. Ce sourire suffit à l'arrêter net.
_ Pourquoi ça m'atteint autant ? chuchota-t-elle.
Elle n'avait plus envie de prétendre que ça ne lui faisait rien.

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