Arielle

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Nous fûmes réveillés par la lueur aveuglante de la torche d’Isaac au bout de ce qui m’avait semblé une trentaine de minute bien qu’il affirmait que nous avions dormi pendant presque neuf heures. Mlle Mameaux s’était réveillée, aveugle mais vivante. Nous sortîmes de la tente pour aller la voir et passèrent devant celle d’Hermione, toujours intacte. Lorsque nous arrivâmes, Carmen avait pris le soin de mettre des vêtements à Mlle Mameaux. Elle tremblait et ses yeux, blancs, étaient écarquillés, comme cherchant la lumière alors qu’elle ne le pouvait plus. Avait-elle seulement compris que cette obscurité n’était pas seulement due à la « demeure » ? Je restai planté devant elle alors que tout le monde s’occupait à la consoler dans une cacophonie de faisceau lumineux. Je ne savais pas quoi faire, pas quoi dire. Mais où était donc passé l’explorateur aguerri qui revenait tout juste d’une escalade des Alpes avec Hermione. Qui venait tout juste. Ça faisait déjà plus d’un mois que nous avions trouvé, tous les deux, la porte d’entrée de cet endroit étrange et qu’Aude m’avait supplié de la laisser venir avec nous. Découvrant l’ampleur de l’endroit, une équipe plus grande s’était imposée. J’avais récupéré Isaac ainsi que Bill, Dimitri, Gildas et Lionel : des hommes de confiance. De son côté, Hermione avait insisté pour que Carmen et Arielle Mameaux, comme elle me les avait présentées, se joignent à nous. Les deux jumelles étaient apparemment très compétentes, l’une chirurgienne, l’autre médecin, on n’est jamais trop prudent. Aude nous avait fait remarquer que si nous n’étions jamais trop prudents, il fallait peut-être quelqu’un pour surveiller la porte d’entrée. Alors que je m’étais apprêté à l’y envoyer, Hermione l’avait sauvée d’un ennui éternel en me présentant Hans, son ami d’enfance. Je relevai la tête vers Arielle. Arielle. A force de l’appeler « Mlle Mameaux », j’en avais presque oublié son prénom. Il sonnait bizarre sur ma langue. Et ses yeux me regardaient bizarrement. Non, ils ne me regardaient pas, c’était bien le problème. Je partis pour aller chercher ce dont nous avions besoin à l’extérieur de la « demeure », comme je m’étais dit de le faire hier. Je sortis de la petite salle et allumai ma lampe pour pouvoir traverser le couloir jusqu’à la porte d’entrée. Ces bouts de jours artificiels, auxquels nous tenions tant, étaient de plus en plus hésitant à déchirer l’obscurité. Je m’approchai et m’asseyais attendant 8h, l’heure habituelle à laquelle nous récupérions ce dont nous avions besoin. Pour passer le temps, je sortis une feuille arrachée d’un carnet arrachée et un crayon de ma poche pour écrire la description d’Aude. Je fis de mon mieux malgré le peu d’éclairage à ma disposition mais abandonnai le côté élogieux pour retranscrire ma femme sur le papier de la manière la plus fidèle possible. Pour ne pas la vexer, je décidai don de ne faire qu’une description physique. Je regardai ma montre : 8h tout pile Je toquai doucement à la porte. Le reflet sur la poignée tourna et une lumière aveuglante entra d’un coup, délimitée par le battant de la porte. Derrière, la tignasse blonde en désordre d’Hans, la mine ravie. J’eus la soudaine envie de lui rendre son sourire, de le prendre dans mes bras. Pour lui, ce serait la preuve qu’on était en vie, tous. Je n’osai pas lui parler de Mlle Mameaux... Et encore moins d’Hermione et son équipe. Il me demanda si tout allait bien. Je lui assurai que oui et fit un pas dehors pour goûter à ce soleil si bon, qui projetait ces rayons tièdes sur la peau et à cet air si pur. J’aurais pu faire n’importe quoi, enfin libéré de la paralysie du noir. Mes yeux me piquaient un peu. Je les fermai. La lumière arrivait quand même à passer à travers mes paupières et, bon Dieu, ce n’était pas cette lueur blanchâtre qui nous faisait tous ressembler à des cadavres. Je me mis à rigoler et à pleurer en même temps. C’était fou ce que cet « demeure » pouvait nous faire. J’eus beaucoup de mal à prendre une des caisses devant l’ouverture et à re rentrer dans cette horreur pour aller prévenir les autres. J’éteignis ma lampe, devenue inutile : le soleil inondait le couloir de ses rayons jusqu’à la petite pièce où était le campement. Aude me sourit lorsque j’entrai. Elle prit Mlle Mameaux dans ces bras, de toute évidence, pour la faire sortir d’ici. Je comprenais cette décision, sûrement prise par Carmen, mais je ne pus m’empêcher de penser que dans la « demeure », notre camarade devenue aveugle n’était pas plus handicapée que nous. Je posai la caisse à côté des tentes et suivit Aude et Arielle jusqu’à la sortie. Isaac et Carmen m’avaient suivi. Le visage d’Hans, qui nous attendait, se décomposa : « Qu’est ce qui lui est arrivé ?

— Rien de grave, elle est juste... aveugle. Lui répondit Aude qui avait eu du mal à finir sa phrase.

— Et Hermione ? Demanda Hans qui s’était mis à pleurer, s’attendant au pire. »

Personne ne lui répondit, forcément, c’était logique, qui voulait annoncer à quelqu’un qu’on avait perdu sa meilleure amie parce qu’elle était partie chercher un pauvre mur et qu’on n’avait toujours pas de nouvelles ?! On ne savait même pas ce qu’il lui était arrivé exactement, si ça se trouve, elle était morte. De faim, tuée par la bête qui habitait dans la « demeure ». Ou alors, elle n’avait même pas encore trouvé le mur tellement il était loin. Ou peut-être même qu’elle avait trouvé quelque chose de tellement incroyable qu’elle avait préféré rester. La lumière du soleil me semblait maintenant si crue. Après des jours de lueur blafarde et de faisceaux tremblants, cette clarté dorée était presque obscène. Elle révélait tout : la saleté sous nos ongles, les cernes creusés dans nos visages, les taches de sang séché sur les vêtements de Mlle Mameaux. Nous étions des épaves échouées sur le seuil de deux mondes. Comme si de rien n'était chacun s’avança pour aller chercher une caisse et revint à l’intérieur pour aller les entreposer près du campement, laissant Hans tout seul, les yeux écarquillés. Comme si lui aussi, venait de passer une semaine et demie dans le pire endroit de tout l’univers. Je m’en allai avec les autres poser la caisse. Elle était lourde, elle devait contenir les piles. Je la posai avec les autres, regardai Aude un instant, puis me redressai pour aller chercher une autre caisse. Le couloir me parût soudain très sombre. La porte s’était refermée. Sûrement à cause du vent.

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