Maman !
Je compte chaque nuit passée.
Cette sensation de repos simple est si rare que je la savoure. Je prends le temps de m’étirer, de réveiller mes muscles en douceur.
Ma chambre est une alcôve rustique mais cette odeur de bois traité me rassure dès le matin. Le fumet résineux emplit mes narines et me procure une joie sans précédent. Je pose mes pieds sur mon tapis en fausse fourrure. Les poils viennent chatouiller chacun de mes orteils. Une fois les rideaux ouverts, le soleil inonde la pièce de sa chaleur et d’une couleur sans pareille.
Je vois là l’annonce d’une journée exceptionnelle.
Je descends l’escalier, le grincement du bois rythme mes pas et je me surprends à danser. L’odeur du café fraîchement moulu et d’une brioche tout juste grillée me donne un appétit d’ogre.
Dans le salon, ma mère est assise dans le canapé, thé à la main, chat sur les genoux. Je fixe cette scène pour en photographier chaque détail.
Le soleil s’immisce timidement dans cette salle, lui donnant d’autant plus l’effet d’un cocon réconfortant.
Je m’installe au côté de ma mère et l’enlace. Elle me le rend bien volontiers. Nous discutons du programme de la journée tandis que mes doigts se perdent dans le pelage de notre matou. Il se délecte de ce moment, son ronronnement écrase même le son de la télévision.
Après plusieurs échanges de cancans sur le quartier, quelques moqueries sur les acteurs de son émission nanardesque et plusieurs rires, je prends la direction de la cuisine pour me faire couler un café bien tonifiant et profiter des brioches encore chaudes.
Sur le chemin, un frisson me parcourt l’échine.
J’ai oublié mes chaussons à l’étage, et le passage du bois doux et chaud au carrelage dur et froid a le don de me surprendre.
La machine à café martèle le plan de travail, l’odeur qui en émane est rassurante. Le beurre fond au moindre contact avec la brioche. Je m’empresse de dresser mon plateau pour m’installer sur une minuscule table ronde près du canapé. Il n’y a que deux chaises autour de cette table.
C’est notre petit coin, rien qu’à nous.
Je prends place, mais une demi-seconde d’hésitation me fait perdre l’équilibre.
Mon fessier s’écrase sur l’assise de la chaise, ma petite cuillère tombe en un fracas strident sur le sol.
Le bruit métallique prend de l’ampleur.
Son écho reste ancré dans les murs tandis que je me penche pour la ramasser.
Soudain, plus rien.
L’écho s’essouffle, les ronronnements du chat se stoppent net.
Je me relève avec prudence.
Une scène digne d’un tableau s’offre à moi : tout est figé.
Maman a le regard vide en direction d’un écran qui ne diffuse que de la neige en grésillant.
Le chat, roulé en boule sur ses genoux, reste immobile.
Je suis probablement mal réveillée, un bon café et tout ira mieux.
Je me redresse sur ma chaise pour entamer mon déjeuner.
Le café est déjà froid et s’est éclairci comme si je l’avais coupé d’eau.
Ma brioche est cramée et le beurre remplacé par des traces de moisi.
Une ombre se meut et attire mon regard.
Quelle erreur !
Je me retrouve face à une immense silhouette vêtue d’un costume trois pièces.
Il est si grand que je ne discerne pas son visage.
J’aurais préféré en rester là, mais l’inconnu se penche lentement vers moi.
Ce qui doit être son visage se précise sous mes yeux.
Ses yeux d’un noir profond ne me quittent pas.
Son absence de bouche ne laisse paraître aucune émotion.
Maman ?
Mon corps est aussi figé que le reste de la pièce, seul mon buste peut espérer bouger.
J’essaie de maintenir une distance avec ce croque-mitaine.
Il est si immense qu’il est contraint de tordre son corps pour continuer de se rapprocher.
Maman ?!
Je sens le sol dans mon dos.
Je ne peux pas fuir plus.
Son visage est si proche, j’entends ses cheveux frôler ses joues.
Je me sens transpercée par ses deux billes noires immobiles.
Maman !
Mon cœur bat si fort qu’il risque de briser mes os.
Ma respiration devient irrégulière, sonore.
J’essaie d’appeler de l’aide.
MAMAN !

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