Ce n’est plus drôle.
Le rire de mon père résonne dans le jardin, un son clair qui semblait chasser les derniers nuages. On se chamaille pour un ballon, un jeu stupide qui se termine toujours de la même façon : par un plaquage amical sur l’herbe fraîche.
— Je te tiens ! lance-t-il en s’écroulant sur moi pour m'empêcher de bouger.
On rit tous les deux.
C’est l’été, l’herbe, fraîchement tondue, dégage une odeur agréable.
Le poids de ses mains sur mes épaules est, pour moi, une preuve de sécurité.
Mais le jeu dure une seconde de trop.
Puis deux.
Soudain, son corps ne semble plus être fait de chair et d’os.
Il devient dense, froid, comme si mon père se transformait en une statue de plomb.
Le rire s’éteint dans ma gorge.
L’herbe sous moi disparait, remplacée par quelque chose de dur, d’inflexible.
— Papa… arrête. Tu es trop lourd.
Il ne répond pas.
Il continue de peser sur ma poitrine, de plus en plus fort.
L’air ne parvient plus à descendre dans mes poumons.
La panique monte, une marée noire.
— Papa, s’il te plaît… je ne peux plus respirer ! Tu me fais mal !
Je me débats, mais mes bras sont cloués au sol par une force titanesque.
L’image de mon père commence à se troubler, à s'effilocher comme une vieille photographie que l'on brûle.
Ses yeux rieurs deviennent deux trous sombres.
Mes yeux s’ouvrent d'un coup.
Le jardin a disparu.
Le poids, lui, est resté.
Je ne suis plus dans l'herbe.
Je suis dans le noir complet.
Un noir saturé de poussière et d'une odeur de bois humide et de sève.
Je veux hurler, appeler ma mère, mais j’hyperventile.
Autour de moi, le néant.
J’entends des cris, des bruits de pas précipités qui font trembler le sol sous moi.
— Il est ici ! Quelqu’un aidez-moi, il est dessous !
C’est la voix de ma mère.
Une voix que je ne lui connais pas : brisée, aiguë, au bord de l'implosion.
— Maman... je murmure dans ma tête. Dis à papa de s'enlever... Il m'écrase...
Je veux la prévenir, lui dire que ce jeu n’est plus drôle.
Mais mon esprit est encore prisonnier du rêve.
Dans ma confusion, je crois vraiment que c’est lui, là, dans l'ombre, qui refuse de me laisser respirer.
Un large morceau de plastique glisse contre mon visage.
Je comprends alors que le néant était dû à une bâche qui me recouvrait.
Ce que je prends pour les bras de mon père est en réalité une masse rugueuse, couverte de mousse et de terre.
Le pin centenaire, foudroyé par la tempête, s’est couché sur notre lieu de repos.
Seules les ridelles l’empêchaient de me broyer.
Le tronc massif me presse contre le matelas.
Chaque fois que j’essaie d'expirer, le bois semble gagner quelques millimètres, m'interdisant de reprendre mon souffle.
J’aperçois le visage de mon père au-dessus de moi.
Il n’est pas l'oppresseur du rêve.
Il est défiguré par la terreur, ses mains griffant inutilement l'écorce du géant abattu pour tenter de le soulever.
Mon sang bat dans mes tempes avec une intensité devenue aussi peu supportable que ma cage de bois.
Il n'y a pas de craquement, pas de libération héroïque immédiate.
Il n'y a que de longues minutes de suffocation silencieuse, à regarder les étoiles à travers les branches qui m'emprisonnent.
Ils finissent par me sortir de là.
La forêt rend sa proie.
Mais elle a gardé une partie de moi.

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