Menteur.
Le brouillard reste dans la chambre même quand la fenêtre est ouverte.
Il s’accroche aux rideaux, au bois du lit, aux draps trop blancs.
Il sent le papier jauni et un sirop trop sucré.
Je viens tous les Mercredis, pour mon Grand-Père.
Maman dit souvent qu'il est « ailleurs ».
Je m’assois près de lui.
Je lui prends la main.
Sa peau est si fine qu’on dirait du papier de soie prêt à se déchirer.
Je l'aime de toutes mes forces, ce vieux monsieur qui pleure parfois sans raison en regardant par la fenêtre.
— Raconte-moi encore, Grand-Père. Raconte-moi la Guerre.
Il tourne ses yeux délavés vers moi.
Il me parle de foules de gens squelettiques, de spectres en pyjamas rayés, d'enfants qu'on arrachait à leurs mères sur des quais de gare balayés par le vent.
— C'était affreux, balbutie-t-il, les joues inondées de larmes qui me font monter les miennes. Le froid, la faim… comment l'Homme a-t-il pu devenir un loup pour l'homme ? Je les aimais tant, ces gens. J'aurais voulu tous les sauver.
L'infirmier, à côté, s'arrête de noter.
Il y a un silence étrange, lourd, comme si l'air devenait solide.
Je serre la main de Grand-Père plus fort.
Il se redresse dans son lit.
Le brouillard pesant casse d’un coup.
Son regard change.
Ses jambes, qu'on disait mortes, le portent soudain.
Il se lève avec une force qui me fait peur.
Il ne me voit plus.
Il est poussé par une pulsion.
Je lâche sa main.
Il se dirige vers le fond de la chambre, vers cette armoire massive en chêne sombre.
On n’a jamais le droit de s’en approcher.
Maman dit qu’elle est trop vieille, trop fragile.
Ses doigts ne tremblent plus.
Ils fouillent sous le socle, trouvent une clé cachée.
Le métal tourne dans la serrure avec un déclic sec.
Je reste pétrifiée au bord du lit.
J'ai envie de l'aider, mais quelque chose me crie de reculer.
Les battants s'ouvrent.
L’odeur qui s'échappe me pique le nez.
Ce n’est pas la poussière.
C’est une odeur de cuir noir et de laine froide.
Il déchire une housse d'un geste sec.
L’uniforme est là.
Il est gris-vert, avec des boutons d’argent qui brillent comme des yeux de reptiles.
Sur le col d'ébène, il y a des éclairs d'argent.
Je ne sais pas ce que c'est, mais la malveillance qui s'en dégage me glace le sang.
Il ne pleure plus.
Il caresse le tissu.
— Je me souviens, murmure-t-il.
Sa voix a changé.
Elle est devenue tranchante, précise.
Il ne parle plus de sauver les gens.
Il parle de gare.
Il parle d'un fouet.
Il parle d'un registre qu'on remplit avec des noms qu'on efface.
Il se revoit jeune, fier, ajustant cette casquette devant un miroir, impatient de participer à une « grande épuration ».
Je sens une nausée me monter à la gorge.
Il se plie en deux, une main sur son cœur, l'autre agrippée à la manche de l'uniforme.
Il s'écroule à l'intérieur de la penderie, le visage enfoui dans cette laine grise qui sent la mort.
Je dois appeler l'infirmier.
Je dois crier.
Mais je suis clouée au sol.
Je le regarde mourir là, au milieu de ses fantômes.
Je vois ses lèvres remuer contre une boucle de ceinturon où brillent des mots que je ne comprends pas, mais qui sonnent comme une damnation.
Il rend son dernier soupir dans un râle étouffé.
Je ne prends pas sa main cette fois.

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