La récolte.
La chambre n’est jamais tout à fait sombre.
Il y a toujours cette lueur laiteuse qui filtre à travers les rideaux, celle qui donne aux meubles des formes de bêtes accroupies.
Je sais que le silence n’est pas vide. Il vibre.
Je sens l’odeur avant de l’entendre.
Une odeur de vieux linge humide et de métal froid.
C’est le signal.
Je m’enfonce sous la couette, je ferme les yeux si forts que des étoiles explosent derrière mes paupières.
Mais la couette ne protège de rien.
Le parquet ne craque pas.
Il gémit, une plainte sourde qui remonte jusque dans mon oreiller.
La porte de ma chambre s’entrouvre.
Ce n'est pas le vent.
Le courant d'air est trop lourd, trop épais.
Il s’approche.
Le Croque-mitaine ne griffe pas.
Il ne hurle pas.
Il s’assoit sur le bord de mon lit.
Je sens le matelas s'affaisser sous son poids, une pression lente, inévitable.
Une main se pose sur mon front.
Elle est brûlante.
Ses doigts sont longs, interminables, et je sens des pointes dures s'enfoncer légèrement dans mes tempes.
C’est là que l’aspiration commence.
Ce n’est pas une douleur physique.
C’est comme si on ouvrait une valve à l’intérieur de ma poitrine.
Quelque chose s’échappe.
Quelque chose de brillant, de chaud, de léger.
Ce soir, c’est le souvenir de la balançoire au parc, cette sensation de voler vers le ciel bleu.
Je sens le souvenir s’étirer, s’effilocher, puis disparaître dans la gorge du monstre.
Je veux crier, mais ma voix est une éponge sèche.
Je veux me débattre, mais mes membres sont en plomb.
Le Croque-mitaine se penche sur moi.
Je sens son souffle contre ma joue.
Il ne ressemble pas à un grognement ; c’est un soupir de satisfaction, un murmure de plaisir pur.
Le lendemain matin, le soleil me brûle les yeux.
Ma mère entre dans la chambre avec un plateau.
Elle porte une robe de soie claire qui ondule autour d'elle. Elle est tellement belle. Ses joues sont roses, rebondies, et ses yeux brillent d'une vivacité presque insolente à côté de mon intarissable fatigue ;
— Bien réveillé, mon ange ? demande-t-elle.
Sa voix est une mélodie parfaite.
Elle pose le plateau et se penche pour m'embrasser.
Elle sort de la pièce d'un pas léger, presque dansant.
La nuit suivante, je décide de rester éveillé.
Je ne veux pas perdre le souvenir du chien des voisins ou de la sensation du sable entre mes orteils.
Je cache un petit éclat de verre sous mon oreiller, serré dans ma main.
La douleur du tranchant contre ma paume doit me garder ici, parmi les vivants.
Minuit.
Le gémissement du parquet.
L'odeur de métal et de lavande.
L'ombre entre.
Elle ne se cache plus.
Elle se glisse vers moi avec une assurance tranquille.
Elle s'assoit.
Elle pose sa main sur mon cœur.
Je sens cette aspiration familière, ce vide qui s'installe, cette indifférence qui gagne du terrain sur ma joie.
Je ne bouge pas.
Je ne dis rien.
J'attends que ses doigts cherchent la base de mon cou, là où les pulsations sont les plus fortes.
C'est alors que je vois son visage dans un rayon de lune.
Ses traits sont les mêmes, mais ils sont tendus par une faim dévorante.
Elle ne porte pas de masque.
Elle n'en a pas besoin.
Ses yeux sont deux puits noirs qui boivent ma lumière.
Elle approche ses lèvres de mon oreille.
— Tu es si pur. Si délicieux. Ne m'en veux pas
Elle aspire une grande bouffée d'air au-dessus de ma bouche, et je sens mon dernier rire s'envoler.
Il part dans ses poumons à elle.
Elle se redresse, la poitrine gonflée, la peau rayonnante de cette vitalité qu'elle vient de m'arracher.
Elle se lève et s'en va sans un bruit.
Le matin, je ne sors pas de mon lit.
Je ne regarde pas les dessins sur les murs.
Je ne sais plus à quoi ils servent.
Ma mère entre, chantonnant un air joyeux.
Elle est radieuse.
Elle s'assoit près de moi et me caresse les cheveux.
— On dirait que tu grandis trop vite, mon chéri. Tu deviens si calme. Si sérieux.
Elle rit, un rire de petite fille, clair et sans tache.
Elle se lève et va vers la fenêtre pour ouvrir les rideaux.
La lumière inonde la pièce, mais pour moi, tout reste gris.
Elle se retourne, et pendant un instant, le soleil frappe son visage de plein fouet.
Sa peau est si tendue qu'elle semble transparente.
Je vois, sous la surface, les reflets de mes propres souvenirs qui s'agitent.
La balançoire.
Le sable.
Le chien.
Tout est là, piégé sous son épiderme parfait.
Elle m’ébouriffe les cheveux.
Je ne réagis pas.
— À ce soir, mon ange, dit-elle.

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