Cours !
Mes yeux s’ouvrent, le froid environnant me lacère les joues. L’iode emplit mes narines, le bois humide épouse la forme de mes doigts qui prennent appui pour me relever. J’accorde ma respiration avec le grincement de la planche. Devant moi, la troisième planche est courbée, je ne dois plus trébucher dessus. Une bourrasque de vent arrive, lui aussi. Le volet de l’unique fenêtre se referme en un fracas sec contre l’encadrement, ma poitrine se serre, mes tripes me disent de fuir. Je contourne le clou rouillé proche de la poignée, le métal est froid, il m’a déjà brûlé. Cette fois, je rabats ma manche pour ne pas entrer directement au contact du métal. La porte s’ouvre, les gonds sautent en un claquement sec et brut. Mon souffle se coupe, je suis à l’affût du moindre bruit.
Je passe doucement la tête à l’extérieur et observe cet éternel port brumeux, habité par des navires grignotés par une mousse grisâtre, des squelettes de bois parfaitement alignés sur cette eau sombre. Rien ne devrait flotter, et pourtant…
J’ai déjà exploré ce port des centaines de fois. Devant moi, les eaux noires s’étendent à perte de vue. Le ciel épouse la couleur de l’eau, il est impossible de discerner l’horizon. À ma droite, les bateaux s’entassent, leur marchandise aussi. Circuler y est impossible, même l’air ne s’y aventure pas. À gauche, les pontons s’emmêlent en une suite de dédales illogiques. Derrière moi, c’est ma dernière option. J’ai tout exploré, sauf la zone d’où provient le vent. Le paysage est à peine perceptible, la brume s’épaissit à mesure que je m’aventure dans cette nouvelle zone. Il peut arriver de tous les côtés, je ne vois rien. Le bois pourri sous mes pieds disparaît petit à petit pour laisser place à une substance gluante. Chacun de mes pas est accentué par un clapotis visqueux. L’iode se dissipe mais l’humidité persiste. Le froid ne me quitte pas, il semble avoir fusionné avec mon sang et raidit mes mouvements.
Le vent s’amplifie, mes cheveux me fouettent les yeux, volant le peu de vision qu’il me reste. Il se rapproche. Un rire strident perce le bruit du vent, la tétanie est immédiate. Je le cherche, il est là. Au loin, des yeux gris transpercent la noirceur de l’air. Il avance avec la lenteur d’un prédateur prêt à bondir. Son visage de craie prend forme dans la pénombre, je peux presque sentir son souffle. Il s’arrête à quelques centimètres de mon visage. Il n’a jamais été aussi près. Il penche sa tête tout doucement, son regard m’écrase. Il me tend quelque chose. Je baisse doucement les yeux vers ses mains : des gants, autrefois blancs, rongés par l’usure et l’humidité, me tendent une veste. Je ne comprends pas… Je prends délicatement cette veste, peut-être n’est-il pas aussi dangereux qu’il en a l’air. Elle tache mes mains d’un liquide rouge, aussi visqueux que le sol. Merde !
Je plonge brutalement mon regard dans le sien. Il n’a pas bougé, mais des lambeaux de peau s’arrachent en un sourire tranchant. Sa voix rauque me sort de mon hébétude : « Cours ! ». Il se met à rire, si fort que mes tympans semblent éclater. Je perds mes sens, je ne sais où aller ni que faire. Une chose est sûre : je veux vivre. Cette volonté viscérale réchauffe mon corps, mon sang migre dans mes jambes et je me mets à courir. Je l’entends rire. Je me permets un coup d’œil, je n’aurais pas dû. Sa bouche s’agrandit en un plus large rictus, les lambeaux de peau ne tiennent qu’à un fil. Le vent tourbillonne autour de lui pour finalement fusionner. Son rire persiste, la tornade fonce droit sur moi.

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