Chapitre 1

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PARIS - PALAIS DE L'ELYSEE - 5 février 1986

Le Conseil des ministres était l'occasion où chacun des ministres et le Premier ministre de la Ve République se voyaient rappeler leur subordination - voire leur obéissance - au Président de la République. Le premier marqueur en était le lieu et le moment, le Conseil se tenait chaque mercredi, non pas à l'Hôtel de Matignon, résidence du Premier Ministre, mais bien au Palais de l'Elysée, tanière du chef de l'Etat.

En ce glacial matin de février, le ministre des relations extérieures du pays, flanqué de son conseiller, traversait la cour intérieure, tout en se faisant briefer sur les dernières nouvelles importantes du monde et en digressant sur diverses considérations.

Où qu'ait pu être le centre du pouvoir français -Paris, Versailles, Londres - la politique y avait toujours prospéré avec délice. Ce n'est pas faire affront à tout un peuple que de dire que personne n'aime autant la politique que les Français, avec l'impression parfois que le jeu supplante le fond dans l'intérêt qu'ils y portent. Et, en ce lieu, les carrières politiques ou autres se font et se défont en quelques jours ou heures dans un jeu politique sanglant et permanent.

- Un jeu, c'est tout ce que c'est ?

- Ecoutez Marc, autant je trouve votre naïveté tout à fait rafraichissante à certains moments, autant elle m'insupporte lorsque vous me dispensez des banalités creuses et sans intérêt. La politique est probablement le plus ancien métier du monde avec la prostitution. N'allez pas donc croire que vous allez changer quoi que ce soit d'important, par votre seule existence. Vous me tenez informé pour que moi, je puisse faire quelque chose, c'est déjà beaucoup.

Le jeune conseiller aux affaires étrangères encaissa le coup, presque sans ciller. Plusieurs mois à travailler avec le ministère des relations extérieures lui avaient appris à ne pas rétorquer à ses saillies les plus venimeuses ou condescendantes, sauf à vouloir en attirer d'autres, bien pires.

Le ministre n'avait d'ailleurs pas tort, la France a toujours été un haut lieu de la manœuvre politique, alliance, contre alliance, trahison, révolution. Si elle était une discipline sportive, le pays serait certain de remporter une médaille à chaque olympiade. Et avec les législatives prévues dans un petit peu plus d'un mois, avec une large majorité promise à la droite dans les sondages, ils risquaient de bientôt connaître la première cohabitation de l'histoire de la Vème République. En d'autres termes, l'Elysée était, en permanence, une fourmilière en ébullition.

- J'ai regardé le briefing, sur le Tchad, où en est-on ?

- La situation continue de se dégrader, Monsieur le Ministre, l'armée tchadienne est dans l'incapacité de repousser l'offensive libyenne. Les forces d'intervention prévues sont en position pour intervenir dès que l'ordre sera donné.

- On se doutait qu'Habré était un parfait salaud et un corrompu, mais en plus il est incompétent... Enfin, à tout le moins, c'est un salaud qu'on connaît. Epervier aura donc lieu. Autre chose ?

- Rien de vraiment particulier, sauf peut être l'explosion de la raffinerie de Nijnevartovsk, en URSS, on parle d'un accident.

- J'ai cru voir passer une note de la DGSE, c'est une de leurs plus grosses raffineries, non ?

Marc repris ses notes rapidement.

- Oui, elle est situé sur le plus gros gisement pétrolier du pays, un tiers de la production de brut, presque un cinquième de sa production de pétrole raffiné, l'explosion a été repérée par les satellites américains. On ne sait pas encore clairement ce qui s'est passé là-bas . L'agence TASS parle d'un dysfonctionnement des mécanismes automatiques de sécurité.

- Encore un brillant exemple de la supériorité technologique de nos amis soviétiques sur l'Occident décadent. On doit s'inquiéter de quoi que ce soit sur nos approvisionnements ?

- Le service économique estime qu'il faut s'attendre à un renchérissement des cours du brut, sauf si l'OPEP décide de compenser, Nijnevartovsk était leur plus récente raffinerie et sa remise en service, sans parler de la reconstruction, prendra des années. J'ai pris la liberté de vous glisser une note, le Politburo a pris la chose très au sérieux, avec une réunion d'urgence de tous les membres.

- S'il y a une chose pour laquelle les Soviétiques sont efficaces, c'est bien tenir des réunions pour savoir qui blâmer et sanctionner. Suivez cette histoire de près, je ne vais pas avoir le temps de m'en occuper avec le Tchad et l'acte unique européen.

- Bien Monsieur le Ministre. A ce propos, je me demandais si je pouvais vous accompagner à Luxembourg pour la signature.

- Je vous confie une mission importante et vous essayez déjà de vous en débarrasser pour partir en voyage ?

- Non, absolument pas, je vous prie de m'excuser.

Marc tendit à son ministre la pochette comprenant ses notes, alors que celui-ci sortait de la voiture. Il avait, jusqu'au bout, espéré pouvoir accompagner le ministre pour la signature de l'acte unique européen, mais son patron venait de doucher ses espoirs. Quel pouvait être l'intérêt d'une raffinerie qui brûle en Sibérie, alors que l'Europe allait se construire ?

Il soupira, avant de sourire.

- L'ambition, c'est bien, mais quelques mois après être sorti de l'ENA, tu rêvais un peu mon gars. J'espère que je ne me suis pas complètement grillé.

C'est ça le problème, quand on sort de la botte, on commençait à péter plus haut que son cul, comme le rappelait son grand-père, à chaque visite. L'Ecole ne mettait guère en avant l'humilité et vantait, au contraire, le caractère exceptionnel de leur formation, à tort ou à raison.

Pour autant, il n'avait pas trop à se plaindre, sans être cadre Orient, il était affecté sur les questions relatives à l'économie de l'Union Soviétique, grâce en soit rendu à sa mère qui avait insisté pour qu'il fasse russe en seconde langue étrangère. C'était moins excitant qu'envisagé, pointer la gabegie de la production russe et l'incongruité des préconisations des plans dans des notes et rapports, avait un côté assez répétitif. Mais sans provoquer l'ivresse, cela assurait d'avoir accès à de l'information de premier plan, surtout s'il envisageait le concours Orient (1).

Un bref toussotement de Lucien, le chauffeur du ministre, le ramena à sa triste réalité, c'était la voiture du ministre, pas la sienne et il allait donc devoir marcher et prendre le métro pour rentrer au Quai d'Orsay, un plaisir ineffable vu le temps de février sur Paris et cette subite vague de froid.

Après s'être excusé et avoir salué le chauffeur, Marc D'Estrée sortit de la Renault ministérielle, puis par la grande porte du Palais, avec un bref hochement de tête aux gendarmes contrôlant l'entrée. Il allait quand même rater les événements diplomatiques les plus importants de l'année, pour cette histoire de raffinerie - ronchonnait-il, en se dirigeant vers la station Champs Elysée Clémenceau.

(1) Concours Orient : Les conseillers des affaires étrangères du cadre d'Orient étaient, contrairement à leurs homologues du cadre général, recrutés par un concours spécifique organisé par le ministère des Affaires étrangères, distinct de l'école nationale d'administration (ENA). Extrêmement sélectif, il permettait ( et permet toujours) aux promus une immersion immédiate dans les ambassades en zone de tension.

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