Chapitre 2

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Le ministre des relations extérieures prit place alors que le Président de la république invitait tous les autres ministres à s'asseoir. L'essentiel du conseil des ministres fut consacré aux attentats revendiqués par un obscur "Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient". La revendication, quoique vague, semblait pointer cependant vers les mouvements chiites iraniens, mais de l'aveu des services de renseignements, la traque s'annonçait longue. 

Les services ne partaient pas de rien, la DST était déjà sur les dents depuis plusieurs mois et l'implication du régime iranien se précisait. Il fallait bien dire que le Guide de la Révolution iranienne faisait un peu figure de coupable idéal pour toutes les opérations terroristes du moment. 

D'autres pistes étaient pourtant explorées, contrairement à un ennemi déclaré sur le champ de bataille, le terrorisme était un adversaire lâche, qui ne prospérait que dans la clandestinité. Son père avait été qualifié de terroriste à une époque,  de traitre aussi, avant de payer de sa vie son dévouement à la France. 

Le Sphinx, ainsi qu'on appelait le chef de l'Etat, écoutait les propos du ministre de l'intérieur, les mains jointes, les yeux mi-clos. Certains y auraient vu une forme de prière, ceux qui connaissaient l'homme percevaient une mante religieuse en position de frapper. Et il ne quittait pas des yeux le ministre.

     - Monsieur le Ministre de l'intérieur, nous avons deux otages parmi notre personnel diplomatique, des attentats depuis l'année dernière, nous savons très bien que cela est lié à notre politique au Liban et à nos ventes d'armes au régime irakien. Il me semble que dans ces deux cas, il y a un point commun, que faites-vous pour protéger le territoire national ?

Le chef de l'Etat était redouté, à raison, pour son intelligence féroce, sa vaste culture et sa parole venimeuse et le ministre de l'intérieur en faisait, douloureusement, les frais. La question était toutefois légitime, la France allait accueillir la non moins redoutable première ministre britannique, afin de lancer le  chantier  de construction du tunnel sous la Manche et il n'était pas question qu'une bande de poseurs de bombes fassent courir le moindre risque à cette cérémonie, et plus grave encore, indisposent le Président.

L'esprit du ministre divergea alors que son collègue énumérait les mesures de sécurité prises pour éviter le moindre accroc aux précieuses relations franco-britanniques et les foudres de la dame de fer. Son regard se posa sur le ministre de la justice, qui semblait très en retrait, lui d'ordinaire si fougueux, il faut dire qu'il était sur le départ, avec une retraite dorée offerte au Conseil constitutionnel.

Quand au Premier ministre, lui aussi était sur le départ, les élections qui approchaient et le raz-de-marée qui s'annonçait pour l'opposition ne laissaient guère de doute sur l'issue. Ils allaient tous devoir se trouver de nouvelles occupations, le plus jeune Premier ministre de France ne faisait pas exception. Même s'il donnait l'impression d'avoir encore fermement les commandes en mains.

Il fut brutalement rappelé à la réalité par la voix du Président.

     - Et au Tchad, Monsieur le Ministre, quelle est la situation ?

    - Les troupes libyennes et leurs alliés insurgés avancent toujours Monsieur le Président, le président tchadien a plus investi dans son confort personnel et l'éradication de ses opposants que dans la compétence de ses officiers généraux et son armée ne parviendra pas à les arrêter, j'en ai bien peur. Les hommes du 2ème RIMA seront sur place demain pour encadrer l'armée tchadienne et les 3ème et 4ème compagnies du 2ème REP vont compléter le dispositif sous peu. Nous avons également déployé des chasseurs et des bombardiers à N'Djaména.

     - Aucun espoir que le capitaine Libyen puisse respecter la parole qu'il vous avait donnée de ne pas franchir le 15ème parallèle ?

     - Je crains que non, comme tous les dictateurs, sa parole a une date limite de consommation assez courte.

     - Ce sera donc une opération militaire, Monsieur le Ministre de la défense, l'opération a-t-elle un nom ?

     - Ce sera Epervier, Monsieur le Président.

     - Devoir encore soutenir un soudard qui s'accroche à son poste, vingt ans après la fin de la décolonisation. Ce n'est pas comme cela que je voyais notre politique africaine.

     - Au moins, c'est NOTRE soudard, Monsieur le Président.

     - On se console comme on peut. Quoiqu'il en soit, hors de question que la Lybie continue à déstabiliser la région et ait des rêves de grandeur. Mesdames, Messieurs les ministres, Monsieur le Premier ministre, je vous remercie.

Alors que les participants se retiraient, le ministre vit le Premier Ministre lui faire signe.

 - J'ai entendu parler de l'explosion de la raffinerie chez les Soviétiques, on doit s'inquiéter pour notre approvisionnement ?

     - Pas spécialement, nous n'échapperons pas à un flottement sur les cours du pétrole, mais les premiers indices en provenance de l'OPEP laissent penser qu'ils compenseront l'éventuel manque par une production supplémentaire. C'est l'Europe de l'Est qui risque d'avoir les répercussions les plus fortes.

     - Un risque de déstabilisation du régime ?

     - Rien qui ne puisse se régler par une balle dans la nuque dans une geôle de la Loubianka, à mon avis. Nous ne sommes pas encore sûrs des causes, la DGSE a des éléments de réponse tendant vers un attentat, mais on ne peut exclure une glorieuse incompétence catastrophique ayant mené au drame. J'ai mis un de mes collaborateurs sur le sujet, histoire de surveiller.

     - Tenez-moi au courant, en cas d'évolution.

     - Oui, Monsieur le Premier ministre.

Pauvre imbécile pompeux, un vrai énarque jusqu'au trognon, celui-là, toujours avoir l'air d'être au courant de tout, exigeant des notes et des fiches sur tout. Heureusement qu'il était solidement tenu en laisse par le Président. Après tout, ce n'est pas la première fois que quelque chose explose en URSS, et sûrement pas la dernière fois. Mais il allait quand même demander au gamin de creuser le sujet, cela donnera un os à jeter à l'autre.

Les vapeurs du Premier ministre n'étaient pas le plus important pour l'heure, il devait aller signer dans quelques jours l'acte unique européen au nom de la France et faire glisser son nom dans l'histoire. Une ironie sans borne, d'ailleurs, car dans la liste des fervents européens et partisans de l'amitié franco-allemande, il pointait régulièrement aux dernières places.

Il comprenait l'idée sous-jacente, en étant allié, on ne se fait pas la guerre et la France s'était écharpée avec l'Allemagne à trois reprises, en moins d'un siècle, dans des guerres dont deux avaient ébranlés le monde dans son ensemble et brisé l'Europe. Le Président voulait reconstruire ce qui avait été brisé, toujours sa vision à long terme, parsemée d'éclairs de génie, comme lorsqu'il avait saisi la main du chancelier allemand à Verdun. 

Se posait-il parfois le prix de cette marche forcée vers ... vers quoi d'ailleurs ? Les Etats-Unis d'Europe, le Saint Empire Romain d'Europe, une belle blague alors que cette Europe est coupée en deux, avec les démocraties à l'ouest et des régimes à peine meilleurs que les Nazis à l'est. Encore du carburant pour les discussions nocturnes avec le Sphinx, comme lorsqu'il l'avait convaincu d'être ministre des affaires européennes, puis de prendre le Quai d'Orsay. 

Il avait pourtant dit non au Président, mais il n'avait pu que dire oui à l'ami.

Ce n'est pas qu'il détestait les Allemands, dans l'absolu et l'actuel chancelier était indéniablement un homme de dialogue et de paix, pour autant, c'est bien l'Allemagne Nazie qui avait fait arrêter et fusiller son père. Le pardon a toujours ses limites, quoiqu'on en dise.

Il traversa la cour, ne répondant que d'un sourire aux questions de quelques journalistes que le climat n'avait pas découragés, avant d'entrer dans sa voiture, bien au chaud, perdu dans ses pensées.

Son chauffeur sortit de la cour de l'Elysée, s'inséra dans la dense circulation parisienne et se dirigea vers le Quai d'Orsay, alors qu'il commençait à prendre des notes pour ses prochaines interventions à Luxembourg. A l'est, rien de nouveau.

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