Chapitre 3

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Marc arriva en sueur devant la porte du ministère, le contraste entre la chaleur, humide et animale, du métro et le froid polaire lui faisait encore plus regretter de n'avoir pas emporté son pardessus lorsque le ministre l'avait alpagué pour l'accompagner au Conseil des ministres. Il remonta péniblement dans son bureau, rêvant alternativement d'un café brûlant et d'une glace.

- Alors, le Golden Boy, c'était comment l'excursion ?

Pierre Le Guen, un des autres conseillers de son étage, plus âgé que lui de deux ans, son secteur était le Moyen-Orient, inutile de dire que le calme dans son secteur relevait du pur fantasme. Pourtant, il s'épanouissait dans ce chaos permanent, collectait tout ce qu'il y avait à savoir, et tenait des fiches d'une telle précision sur la situation géopolitique que cela en devenait inquiétant.

A se demander quand ce géant normand arrivait à dormir ou s'il n'était pas une machine venue du futur. 

- Comme d'habitude Terminator, Le confort de la République à l'aller et le retour en camion à bestiaux.

Une voix féminine claqua comme un coup de fouet.

     - Parce que le métro n'est pas assez bien pour Monsieur le comte?

Ariane Di Meco - Jeanne d'Arc comme elle était surnommée ici - ferait passer le secrétaire général du parti communiste soviétique pour un profiteur capitaliste. Fille de deux instituteurs, hussards noirs de la république, elle avait été élevée tant dans la foi de son pays, que dans celle d'un communisme rigoriste. Elle s'était engagée dans la diplomatie comme on entre en religion, avec l'espoir de sauver le monde et vénérait le chef de l'Etat comme un saint homme. Un poil ironique pour une athée, quand même. 

Elle travaillait principalement sur l'Europe de l'Est, soit tout ce qu'il y avait au-delà du mur, avec une conscience et une honnêteté intellectuelle qui forçait l'admiration, pour une socialiste invétérée, cela s'entend.

Marc, avec son patronyme, fut immédiatement suspecté d'être un de ces nobles élevé dans la soie sur le sang des honnêtes laboureurs et était devenu sa tête de turc favorite.

     - Que veux-tu Aria, on a du mal à trouver des prolétaires serviables et corvéables à merci de nos jours, le petit personnel, vraiment.

Il évita de justesse une gomme, il fallait bien reconnaître qu'il ne faisait pas grand chose pour améliorer les choses.

Il rejoignit son petit bureau, si on pouvait appeler ainsi ce qui ressemblait à une librairie du quartier latin après le passage d'une tornade. Fort heureusement, le patron ne passait guère, car le fatras de papiers en tous genres l'aurait, probablement, quelque peu crispé. Comme toute personne vivant par et pour le désordre, Marc s'y retrouvait, la plupart du temps et après avoir écarté une pile de sa chaise, il s'y écroula en soupirant.

La petite tête brune d'Aria apparut dans l'encadrement de la porte, gomme à la main.

 - Tu tentes un second tir ?

     - Ce serait comme tirer sur un morse qui bronze au soleil, où est le plaisir ? Le vieux t'a laissé du boulot quand même ?

     - Oui, je dois bosser sur cette raffinerie qui a explosé en Union Soviétique.

     - C'est pas le boulot de la DGSE plutôt ?

     - Le ministre veut savoir si cela peut avoir un impact d'une quelconque façon.

     - Economique ou général ?

     - Général, je pense, économique, on va voir une hausse des cours, mais d'après les types du commerce extérieur,  rien qui ne conduise à un choc pétrolier.

     - Non, mais cela va avoir des conséquences sérieuses au sein du Pacte de Varsovie, ta question m'intéresse.

     - Pourquoi des conséquences ?

     - En dépit de gaspillages sans nom, l'Union Soviétique est un des grands exportateurs de pétrole, qu'elle envoie notamment à ses sbires à l'est du Mur. Cette raffinerie était flambant neuve et devait assurer presque un cinquième du raffinage de brut dans le pays. Si le Politburo se trouve brutalement sevré de cette quantité, c'est tout le pays qui sera touché, mais pas seulement.

     - Si l'URSS n'en a pas assez pour elle, elle n'en aura pas du tout pour ses satellites.

     - Exactement, Ploiesti n'est plus en  capacité de couvrir les besoins de ses voisins avec le tarissement de ses puits. 

     - C'est toute la région qui va avoir soif alors.

     - La question est, pour combien de temps ? Car ce n'est pas que la raffinerie qui a été détruite, les puits y sont passés aussi et il faut tout reconstruire, avec un climat hostile. Ca, je ne peux pas dire pour combien de temps il y en a.

     - Attends, j'ai peut-être un contact, un mec de ma promo  de sciences po, qui a obliqué vers X et qui est parti  tout de suite après le concours de sortie, chez Elf Aquitaine. Les mecs lui avaient fait un pont d'or et avaient même payé sa pantoufle sans rechigner.

Il commença à fouiller les tiroirs de son bureau.

   - Un mec de sciences po à l'X ?? 

    - Le type est un petit génie, il trouvé que son école d'ingénieur ne lui donnait pas assez de travail, alors il a fait un cursus en sciences politiques, comme ça, pour la détente. On est devenu potes quand il a démonté le cours du prof qui nous parlait de guerre économique, forcément, je l'ai tout de suite adopté. Ah ! Le voilà !

Marc sortit un petit carnet d'une vague couleur rougeâtre et qui semblait avoir connu divers outrages à base de liquides variés et douteux.

      - Laurent ... Avant même sa sortie de l'X, il était courtisé par un paquet de boîtes, mais il lui a été fortement conseillé d'aller travailler pour une entreprise publique et il voulait voyager, donc, le pétrole, c'est devenu sa vie. On se voit encore de temps à autre, mais il est toujours entre deux avions.

Il agrippa son téléphone et composa le numéro.

    - Oui, Laur... pardon Madame, je cherche à joindre Laurent Delieu ... Il est à l'étranger, d'accord. Non, nous sommes amis, je sais qu'il est rarement à son bureau, est-ce que vous sauriez dans quel hôtel il est descendu ? ... Sur une plate-forme pétrolière !??? Est-ce que vous avez un moyen de le contacter, je travaille au ministère des relations extérieures et nous aurions besoin d'un avis de sa part ? Je vous remercie infiniment.

     - Sur une plate-forme pétrolière, il aime vivre entre mecs ton pote ?

     - Clairement non, aux dernières nouvelles en tout cas, mais on vit des temps incertains..

     - En même temps, en faisant X et Sciences Po, le temps disponible doit être restreint.

     - Quand même, de temps en temps, pour l'hygiène.

     - Tu es sale, tu le sais ? Donc, ils savent le joindre ?

     - Il rentre dans une semaine au siège, avant de repartir, mais elle m'a promis de lui passer le message. 

     - OK, Monsieur le Comte, son avis m'intéresse aussi, je mets à jour la note sur les prévisions économiques en Europe de l'Est et cela va avoir un effet sur ce qu'on prévoit.

     - Si tu es gentille avec moi.

La gomme atteignit sa cible cette fois.

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