Chapitre 4
Toulon - Quai Missiessy - SNA Saphir - 17 février 1986
Les deux remorqueurs accompagnaient le sous-marin vers son quai et le pacha pouvait entendre, du haut du kiosque, ses manœuvriers employer un langage des plus fleuris sur les compétences des deux navires. Il laissa couler, les hommes devaient aussi relâcher, comme son bâtiment, après une patrouille doublée d'un exercice.
L'exercice avait été, comme toujours, profitable, mais épuisant. Avec le Flore, le Saphir avait pour mission d'attaquer la TF625, composée du croiseur lance missile Colbert, du porte-avion Foch, des frégates Duquesne, Jean de Vienne et Dupleix et de deux avisos.
Celle-ci devait s'en prendre à une objectif au sud de la Sardaigne, ce qu'elle était parvenue à faire, en dépit des efforts des deux sous-marins, mais en y laissant des plumes.
Le Flore avait, d'ailleurs, été techniquement coulé par les Lynx du Jean de Vienne, après une longue traque, ce qui restait une performance pour une antiquité de plus de 20 ans, qui faisait le quart du poids du Saphir. Le vieux 800 tonnes avait bien sorti les rames pour cet exercice, dans un dernier sursaut d'orgueil avant la retraite. Cela lui rappelait qu'il devait un coup au capitaine du Flore, D'Orgeval, qui avait réussi à coller fictivement une torpille dans le flanc du Colbert.
Le Saphir, lui, avait réussi à se mettre en position pour "tirer" le Foch, avant d'avoir à s'écarter, le Dupleix s'approchant trop dangereusement, mais il n'avait pas été en mesure de marquer de points. Les Rouges avaient été à la hauteur de leur entraînement, mais le manque de chance et la dégradation des capacités du sonar à haute vitesse avaient joué contre eux.
Il lui fallait en tenir compte lors des prochains exercices et il l'avait repris dans son rapport.
Toutefois, même s'il n'avait rien coulé, le Saphir s'était comporté de façon agréable, en dépit de sa taille par rapport à ses concurrents russe, américains ou britannique ; le point négatif était sa vitesse. A 25 nœuds de vitesse maximale, il ne pouvait échapper à aucun de ses prédateurs naturels et ne pouvait compter que sur sa discrétion.
Le capitaine de Frégate Le Goff se morigéna ; après 15 ans à se traîner sur des diesels et à baver sur les bâtiments de ses alliés, il accédait enfin au commandement d'un des premiers SNA français et trouvait encore le moyen de se plaindre. Ni les Daphné, ni les Agosta ne soutenaient la comparaison avec un Rubis , que ce soit en vitesse ou en endurance et 25 nœuds, c'était bien suffisant pour chasser un Delta, voire un Yankee imprudent.
Le quai approchait alors que les deux poissons pilotes du Saphir, en dépit de toute la mauvaise foi de ses matelots, le guidaient doucement et il allait revoir la terre ferme. Non pas qu'elle lui ai particulièrement manquée , ses relations avec sa famille étaient quelque peu distendues, son épouse lui reprochait ses longues absences et il sentait bien que ses enfants, qui ne disaient rien, n'en pensaient pas moins.
Il lui semblait loin le temps où ils le regardaient avec des yeux plein d'étoiles quand il rentrait de ses déploiements ou lorsqu'ils l'avaient vu, pour la première fois, en haut du kiosque d'un Daphné.
Maintenant ... la marine, l'armée leur semblaient plus un repoussoir qu'autre chose et leur père, si peu présent, en pâtissait. De ses trois fils, aucun ne souhaitait une carrière militaire et seule sa fille aînée semblait déterminée à le faire. Mais pas pour rejoindre le fond des océans, comme son vieux père, non, Aline rêvait des airs et avait passé son brevet de pilotage à l'âge où certains ont leur première mobylette. Elle avait obtenu son brevet de base sans la moindre difficulté et en plus avec un brouillard qui s'était levé subitement pendant la pratique.
Il se revoyait tour à tour vert de peur et rouge de fierté devant ce petit bout de femme, incapable de faire autre chose que de la prendre dans ses bras pour la féliciter.
Elle avait, fort logiquement, enchaîné avec celui de pilote d'hélicoptère, profitant des relations de son paternel pour enquiller les heures de vol, les bons plans et même tout un été à bricoler sur les hélicos de la marine.
Si sa mère était terrifiée à chaque fois qu'elle s'envolait, Le Goff ne pouvait réprimer une petite pointe de fierté. Il restait foncièrement vieux jeu - voire un poil superstitieux comme tout marin qui se respecte - et pensait toujours que cela portait malheur, mais il se disait aussi que la Marine se privait de talents en ne s'ouvrant pas plus. Les femmes pouvaient presque tout faire désormais, alors pourquoi leur fermer l'armée ?
Tous ceux qui affirmaient que jamais un homme n'obéirait à une officier femme, n'avaient pas connu sa propre mère. Que le paternel soit là ou en mer, les ordres, c'était elle qui les donnaient et personne n'aurait osé moufter, pas même le patriarche, pourtant réputé pour ses colères tempétueuses.
Le choc de la coque contre les bouées du quai le rappela à ses obligations et il regarda ses matelots assurer les aussières rapidement. Il ne fallut que quelques minutes pour amarrer solidement le sous-marin. il redescendit au poste opérations pour préparer le débarquement et le passage de relais. Le Saphir repartira, un fois prêt, avec l'équipage bleu et Le Goff devait s'assurer que tout soit en ordre avant de passer en revue l'équipage.
Mais avant cela, il était une tradition à laquelle il était hors de question de déroger, l'équipage se rassemblait bruyamment sur le pont arrière, pour fêter comme il se doit le retour définitif à la terre du Maître Severin, atteint par la limite d'âge. Certains disaient qu'il avait passé plus de temps sous l'eau qu'au-dessus, de préférence lorsqu'il n'était pas à portée d'oreille. Surnommé Haddock pour sa ressemblance avec un certain capitaine - et son caractère -, il arrivait à se faire obéir au doigt et à l'œil par tous, en dépit de sa petite taille.
Haddock avait fait toute sa carrière dans les sous-marins d'après-guerre et avait même demandé à repousser sa limite d'âge pour pouvoir embarquer sur le Saphir, son dernier bâtiment.
- Maître Severin, quelle est cette odeur que je sens ?
- C'est l'odeur de la terre capitaine.
- Je ne parlais pas de cela, depuis quand n'avez vous pas pris de douche Severin ?!
- Longtemps capitaine !
- Messieurs, je pense que nous n'allons pas pouvoir supporter cela longtemps, il est temps pour le Maître Severin de prendre ... un BON BAIN !
Son dernier mot fut ponctué par un grand bruit d'éclaboussures alors que l'équipage envoyait à l'eau le sous-officier. Haddock émergea de l'eau en toussant et s'accrocha difficilement à la coque du Saphir.
- Ne me dites pas que vous ne savez pas nager Severin !
- C'était pas demandé quand je me suis engagé capitaine !
- Heureusement que nous n'avons pas coulé alors. Ca a été un honneur de naviguer avec vous Maître Severin et nous vous regretterons.
Les autres membres d'équipage sortirent un crachotant Haddock de l'eau.
- Je lui trouve un petit gout de fioul capitaine.
- Pour cela, le Saphir n'est pas responsable Monsieur Severin.
- Honneur partagé commandant, permission de descendre à terre, pour la dernière fois ?
- Permission accordée, Haddock, Bon retour à terre, j'ai déjà signé votre livret de plongée.
Le vieux marin sourit et fit un salut impeccable, quoiqu'un peu dégoulinant.
Deux autres marins eurent le droit au bain, pour embarquer sur d'autres bâtiments ou parce qu'ils avaient choisi un poste à terre, plus compatible avec une vie de famille. Le Goff se dirigea vers la passerelle pour achever sa mission.
Un tour de plus sur sa carte, il avait pouvoir faire un peu relâche, enfin, entre les entraînements, obligations du rang et autres joyeusetés.

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