Chapitre 5
La sonnerie aigrelette du téléphone acheva de sortir Marc de sa torpeur et il agrippa le combiné d'un geste incertain.
- D'Estrée !
- Ici le standard, un Monsieur Delieu souhaite vous parler.
- Passez le moi !
Le silence se fit, avant quelques cliquetis et comme un bruit de vent.
- Marc ?
- Salut Laurent, toujours puceau ?
- Toujours, et toi, toujours à penser avec ta bite ?
- Toujours, comment ça se passe dans le grand capital ?
- Disons que la rémunération compense amplement l'absence de sentiment de service public.
- Si tu veux, j'ai une amie communiste à te présenter, tendance hussard noir, je suis qu'elle te plairait.
- Ecoute, niveau masochisme, j'ai fait l'ENA, je trouve que c'est suffisant. Cela étant, si ça t'intéresse de changer de branche, on a besoin de branleurs à grande gueule comme toi pour aller faire du lobbying de par le monde, au lieu de croupir à Paris, dans un bureau poussiéreux, sans considération.
Marc laissa échapper un rire sans joie.
- Non, je vais encore tirer quelques années, avant de vendre mon âme. Mais c'est pas le sujet, j'ai besoin d'un service.
- Je me disais bien que tu ne m'appelais pas par grandeur d'âme.
- Tu me connais, je vendrais mes enfants pour une bière.
- Pourquoi, t'as enfin accepté de les reconnaître ?
- T'as entendu parler de Nijnevartovsk ?
- Un peu mon neveu, ils sont ravis ici, les prix qui montent et un concurrent en moins pour des années. Les puits ont été touchés, la raffinerie est anéantie, il faut tout déboucher et reconstruire, en Sibérie en plus, avec tout ce que ça implique. C'est moche pour eux, mais bon pour nous.
- Comment êtes-vous au courant si vite de l'étendue des dégâts ?
- Les merveilles du capitalisme en secteur soviétique, tu serais surpris de ce qu'une poignée de dollars et la perspective de manger te procurent comme informations. Blague à part, quand je dis que c'est moche, c'est pas un vain mot, ça a un impact sur leur propre capacité à produire pour leur demande interne. Ils ne seront plus exportateurs pendant deux à trois années. Plus encore s'ils réparent avec leur efficacité habituelle. On dit que le Politburo s'est saisi personnellement du sujet, d'ailleurs, c'est assez étrange, le rapport a été classé alors que d'ordinaire, on l'a assez facilement.
- C'est pas habituel ?
- Ca dépend, on ne peut pas dire que les accidents soient chose rare en Union Soviétique, c'est le royaume des extrêmes, entre des progrès scientifiques de malade et des gens qui crèvent de faim. Donc, les accidents font partie du progrès socialiste dans sa lutte contre la vermine capitaliste, mais même s'ils ont tendance à planquer ça sous le tapis, en dehors des échecs militaires, ça ne va pas en secret défense.
- D'accord, je vois. C'est vraiment hard la Sibérie pour l'exploitation ?
- Pas que pour l'exploitation, il n'y a rien pour fabriquer, il faut tout amener et avec du matériel qui résiste au climat doux et tempéré du coin. Je ne parle même pas de faire venir des ouvriers qualifiés dans ce trou paumé, ce dont les Soviets manquent toujours. Après, pour l'exploitation, c'est un peu tendu, surtout pour l'entretien, mais moins que la construction.
- Donc, vraiment pas pour tout de suite, merci en tout cas.
- Je t'en prie, t'auras encore ton boulot après les élections ?
- Le boulot oui, le ministre non, j'avais déjà mis un certain temps à me faire à l'actuel, il va falloir faire avec un autre. D'après les noms qui circulent, on va quitter le raffiné élégant et mordant, à un mec du sérail, un diplomate pur sucre.
- D'accord, rien de flamboyant, tout dans les salons et dans la négociation feutrée.
- Moins de fun, plus de travail effectif, enfin, dans la limite des capacités des agents de l'Etat, bien sûr.
Marc entendit une courte pause à l'autre bout de la ligne, avant que Laurent ne reprenne.
- Après, cela ne me regarde pas, je bosse pour la victoire du libéralisme et l'exploitation du peuple par le capital, mais, pour un truc aussi grave, je trouve que les Russes ne paniquent pas beaucoup.
- C'est à dire ?
- Imagine que le quart de la production de champagne disparaisse, d'un coup, tu vois la panique chez nous ? Les Soviétiques ont leurs défauts, mais lorsqu'il s'agit de faire bouger quelque chose, ils savent y faire, avec toute la brutalité ou la finesse requise. J'aurai imaginé qu'ils déploieraient des troupes en masse pour déblayer, quitte à en perdre des centaines. Juste pour préparer le terrain. Et ensuite, aller acheter de l'Allemand ou même nous pour remette les puits en état.
- On n'a rien de tout cela ?
- De la panique, il y en a eu, à ma connaissance, au niveau des organes supérieurs et ils ont cassé quelques gars, histoire de montrer qu'ils sont toujours les patrons. Mais pas de grand projet ouvert ou de grand programme d'économie, histoire d'alléger la consommation interne. Ca colle pas.
Marc se pencha dans son fauteuil en mordillant un malheureux bic qui en avait déjà trop vu.
- Tu penses qu'ils ont un plan de secours ? Un autre endroit pour forer et exploiter ?
- Un plan de secours, oui, mais pas de construction ou équivalent, on les aurait vu bouger s'ils voulaient et Nijnevartovsk est un fruit bien trop juteux pour le laisser tomber.
- Ouais... T'as raison. Merci beaucoup en tout cas, je vais gamberger là-dessus et faire un rapport, même si je n'aurai pas de réaction à cause des élections.
- Ca, le mercato, c'est toujours la période un peu gonflante.
- Je ne te le fais pas dire, tu rentres bientôt en France ?
Un petit rire, qu'il pourrait qualifier de gourmand, retentit à l'autre bout de la ligne
- Non, j'ai accepté une prolongation à l'étranger, les filles sont pas farouches ici et on me paie bien trop cher pour que j'y renonce.
- Si tu fais un crochet, tu m'appelles ou tu me préviens, je te dois au moins une bière.
- Tu me dois au moins une cuite.
- Ca roule pour moi.
- Ciao.
Marc raccrocha en souriant. Le surnom de Puceau collait à Laurent depuis sciences po au moins, une conséquence de sa tête de premier de la classe, de ses lunettes, de ses résultats faramineux aux concours et de son absence de participation aux fêtes récurrentes. Avant qu'on ne s'aperçoive que le discret Puceau s'était envoyé en l'air, entre autres, avec la femme du directeur de l'ENA pendant toute sa scolarité et avait séduit un certain nombre de professeures et intervenantes dans son cursus. Comme quoi, le livre, la couverture ...
Le scandale avait été bien vite étouffé et n'était pas pour rien dans le fait que toute la haute fonction publique avait été soulagé de le voir partir à la concurrence.
Marc, qui n'avait rien vu ou su des épiques aventures de son ami et peinait lamentablement à séduire une condisciple, avait pris la cuite de sa vie en l'apprenant, non sans avoir engueulé Laurent et de tout lui faire raconter dans les moindres détails.
Mais ce qu'il lui avait dit avait piqué son intérêt. Le dossier n'était pas si secondaire qu'il avait pu en avoir l'air. Certes, il n'était pas à l'abri que toute l'histoire ne soit que la conséquence de la légendaire incurie soviétique, mais cela méritait d'être creusé.
il leva les yeux et repéra Pierre qui retournait vers son bureau, il se glissa dedans à sa suite.
- T'as une minute ?
- Pas spécialement, mais comme je n'en aurai jamais une vraiment, dis toujours.
- C'est à propos de Nijnevartovsk et du pétrole russe, j'ai un contact qui me dit que les Soviets agissent comme s'ils avaient une solution de secours, un plan qui réglerait tout. Ca te parle ?
- A part envahir le Golfe Persique ?
- Ils ne seraient pas si cons, ils ont déjà pris une dégelée en Afghanistan, là, avec le monde occidental qui dépend du pétrole, ils sont sûrs de se prendre les Américains sur le coin de la fiole.
- Je suis d'accord, sans parler de l'horreur des guerres dans cette région et du cauchemar logistique. Mais honnêtement, je ne vois pas quel plan de secours ils pourraient avoir, sauf à avoir mis la main sur des filons dont on ignore tout. Leurs raffineries actuelles sont au maximum de ce qu'elles peuvent produire, sans investissements massifs. Sauf à intervenir dans la guerre Iran-Irak pour favoriser un camp et mettre la main sur la manne pétrolière du vaincu ou du vainqueur, mais même cela, c'est hautement improbable et dangereux.
- Ils feraient pencher la balance dans un sens assez rapidement, pourtant.
- Oui, mais dans combien de temps, sans parler de la nécessité de remettre aussi en état les puits et les installations dans l'un ou l'autre pays. Ce serait surement aussi long que rafistoler Nijnevartovsk. Non, c'est pas un plan de secours crédible, enfin, sauf s'ils nous manquent des infos.
- Mais nous ne serions pas le ministère des relations étrangères s'il ne nous manquait pas en permanence la moitié des informations nécessaires pour faire notre boulot. Merci en tout cas.
- De rien. Mais si tu fais un rapport, je le veux bien.
- Ca marche
Marc regagna son bureau avec encore plus de questions qu'avant de discuter avec le grand Normand. Est ce que Laurent se faisait des idées ? Il pris une feuille et commença à jeter les premières idées d'une note pour le ministre.
Il fouilla dans les derniers rapports économiques de l'URSS et repris la production annuelle soviétique, soit environ 575 millions de tonnes de brut affichés. Dans leur économie centralisée, la destination de la production n'était pas un mystère, La moitié allait à l'armée, toutes causes de consommations reprises, un tiers allait à la production d'énergie au sein du pays, le reste était réparti entre les différents usages industriels, chimiques et pour l'exportation intra pacte de Varsovie et à l'étranger.
Avec la perte de la raffinerie, le Kremlin allait devoir décider de faire des coupes, le choix le plus simple serait l'armée, 1er poste de consommation, mais compte tenu du caractère notoirement paranoïaque du Politburo, cela restait le choix le moins probable. Couper l'exportation priverait le pays de devises dont il avait cruellement besoin, ainsi que d'un levier sur ses états satellites ou clients qui ne manqueraient pas de remuer.
Sinon, c'est la population russe qui trinquerait et aurait froid, car si le pouvoir allouait moins aux industries ou à l'agriculture, ce serait des salaires en moins, ou des baisses de production, alors qu'ils avaient bien du mal à nourrir le pays, même avec l'appoint de la partie "privée" de l'agriculture russe.
Il compléta sa note en tentant de simuler l'impact de chaque solution sur la politique étrangère directe de l'Union Soviétique que ce soit dans ses relations avec ses états satellites qu'avec le monde occidental. Sa conclusion était que sans aide extérieure, le pays ne parviendrait pas à équilibrer ses besoins en pétrole et les ressources à disposition, ce qui impliquerait, nécessairement des troubles, internes et externes.
Il relut son mémo, corrigea quelques fautes et le mis au propre, avant d'en faire une copie officieuse pour Terminator sur la photocopieuse. Le ministère était calme, à peine troublé par le passage des services de sécurité qui saluèrent Marc en passant. Faire des heures supplémentaires n'était pas spécialement bien vu dans l'administration, surtout par ceux qui mettaient un point d'honneur à partir à l'heure, mais, s'il était honnête, avait-il mieux à faire ?
Il ramassa son manteau, déposa les enveloppes chez Pierre et au tri courrier du ministre et entrepris de rentrer chez lui.

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