Chapitre 8

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Hôtel de Matignon - 22 mars 1986

Ceux qui ne le détestaient pas l'appelaient le bulldozer, les autres, l'agité, tous reconnaissaient l'animal politique et son côté insubmersible face aux crises. Pour son deuxième mandat de premier ministre, il se trouvait confronté à une situation unique, il devait partager le pouvoir avec un Président de la République hostile, tout en parvenant à s'affirmer, avec en ligne de mire, la présidentielle de 1988.

Il entra dans la salle de réunion de Matignon, à grandes enjambées, avant de s'asseoir en bout de table et de jauger ses troupes. Quoiqu'on en dise, la victoire n'en était pas une, sa majorité était courte et reposait sur son alliance avec le centre. Le raz-de-marée annoncé avait été une modeste vaguelette et il se retrouvait en position dangereuse face au Président.

Il souffla nerveusement la fumée de sa cigarette, avant de l'écraser dans un cendrier et fit le tour de la table de son regard.

Lors de leur entretien, le Vieux avait tout de suite mis cartes sur table "Ma main tremble, car une fois que j'aurai signé, je ne pourrai plus vous déboulonner. Mais à la fin, je trouverai bien un moyen". Avec ça, il fallait compter sur les nominations en masse faites avant les élections, pour pouvoir freiner, handicaper, contourner les pouvoirs du nouveau gouvernement de cohabitation et préserver les capacités de nuisance de l'Elysée. Rien que de très normal, il aurait probablement fait pareil, mais il allait falloir se préparer.

Il toussota, pris cette aspiration si caractéristique chez lui quand il prenait la parole et commença.

     - Messieurs, nous sommes donc en guerre et ferons le siège de l'Elysée pour deux ans, avant d'essayer de le prendre d'assaut en 88. Notre consigne, on applique le programme et on évite les pièges.

Il se tourna vers le ministre des Finances, son fidèle duettiste depuis Pompidou.

     - Les socialistes ont laissé un champ de ruines avec leurs nationalisations et ont vidé les caisses, on vend autant qu'on peut, les banques, l'électricité, la 1ère chaine, on n'est, de tout façon, pas foutus de les gérer correctement.   

     - Les banques et la 1ère chaine ne poseront pas de difficultés, nous aurons des acheteurs sur le marché. Et Renault ?

     - On va déjà avoir assez de mal avec la CGT sans s'attaquer frontalement à eux, alors que nous n'avons qu'une majorité infime. Faisons tout ce que nous pouvons faire sans accroc, si on gagne en 88, on verra. Vous pouvez préparer le terrain, c'est tout. Sur l'Intérieur, priorité à l'anti-terrorisme, sinon, on se crame.

Le ministre de l'Intérieur hocha la tête, le Sphinx n'avait pas voulu de lui, à l'origine, mais c'est le seul nom sur lequel le Premier ministre n'avait pas lâché.  Retors, brutal, manipulateur, d'apparence affable avec son accent du sud, il était d'une poigne sans nom.  Le nouveau chef de gouvernement comptait sur lui pour appliquer une politique sécuritaire et une lutte brutale contre les groupes terroristes qui pullulaient dans l'Europe occidentale.  

     - Nous terroriserons les terroristes Monsieur le Premier Ministre.

     - Pour l'étranger, malheureusement, le Président m'a clairement signifié qu'il entendait exercer les prérogatives de la constitution et ce qu'il appelle son domaine réservé. Va falloir faire avec, "La Constitution, rien que la Constitution, toute la Constitution".

Le nouveau ministre des affaires étrangères n'était pas un perdreau de l'année, ambassadeur successivement en Pologne puis en URSS, il baignait dans la diplomatie internationale. Il avait surtout le mérite de n'être un concurrent pour personne, ni le Président, ni le Premier Ministre. Son poste, exposé, ne lui apporterait ni reconnaissance, ni visibilité nationale, d'autant plus qu'il serait entre les deux hommes forts de la République.

   - Je sais, Monsieur le Premier Ministre, mais ma première entrevue avec le Président me donne à penser que nous pourrons travailler de concert. Sur le Tchad et la Nouvelle-Zélande, nous n'avons pas de divergence et sur l'Est, ma foi, rien de nouveau.

Le Premier Ministre passa en revue l'ensemble des moments politiques et des questions avec ses ministres avant de conclure par un "Au boulot, messieurs" et de les congédier.

     - Raimond, attendez un peu.

Le ministre des Affaires Etrangères patienta, alors que le Bulldozer s'allumait une nouvelle cigarette et tirait nerveusement dessus.

   - Le Vieux va tenter de nous mettre en difficulté par tous moyens et j'ai bien l'intention de lui rendre la pareille, donc, j'ai besoin que vous ne fassiez pas de vagues et qu'on règle le cas du Rainbow Warrior aussi discrètement que possible. Nous avons de la chance, c'est la gauche qui a fait sauter le rafiot, si cela avait nous, je n'ose imaginer à quel point cela aurait empoisonné notre mandat. Faut sortir nos gars de là, rien à foutre de l'avis des Kiwis.

     - J'ai peut-être une solution, on va demander l'arbitrage de l'ONU.

    - Pardon ? On va se faire étriller.

     - Pas à l'assemblée générale ou au conseil de sécurité, on va demander l'arbitrage du Secrétaire général, comme cela sa décision ne sera que l'application du droit international et pas la France qui se couche.

     - Ca veut dire accepter qu'il soit arbitre et qu'on se soumette à sa décision...

Le Premier Ministre tira à nouveau sur sa Crown et souffla doucement la fumée.

     - Approchez le Secrétaire général, on peut partir sur cette voie et si cela se confirme, prévenez l'Elysée, ça donnera un os à ronger à l'autre camp.

     - Bien Monsieur le Premier Ministre.

Le ministre des Affaires Etrangères quitta Matignon et, en entrant dans sa voiture, se dit que son métier n'allait pas tant changer que cela. La question Néo-Zélandaise ne serait pas la plus compliquée, l'Iran et les otages seraient une autre paire de manche, sans parler de l'acte unique européen. Heureusement que les Soviétiques étaient calmes.

Arrivé au Quai d'Orsay, il dicta à sa secrétaire immédiatement  deux notes, une à destination de la délégation à l'ONU pour obtenir un rendez-vous discret avec le Secrétaire général et une seconde à destination du personnel, pour avoir une synthèse de la situation mondiale et vérifier que rien ne restait dans l'angle mort.

Il passa rapidement en revue les remontées avant de tomber sur deux notes, concernant l'Union Soviétique. Ils n'étaient marqués comme essentiel, mais les vieux atavismes ont la vie dure, on ne passe pas tant de temps de l'autre côté du mur sans développer un intérêt personnel pour ce qui s'y passe.

Les deux notes reprenaient des conclusions sur l'accident d'une raffinerie importante pour le pays et concluaient que la réaction du régime était "étonnante" au vu de la gravité et de la pénurie de pétrole que cela pouvait occasionner. Le ministre se gratta le nez en regardant, un risque de déstabilisation de l'Europe de l'Est, surtout avec la politique du nouveau secrétaire général soviétique.

 Rien d'urgent en tout cas, si ce n'est quelques perturbations sur les marchés pétroliers. Il demanda à son assistante de transmettre les deux notes à la DGSE, qui saurait peut-être en faire quelque chose, avant de reprendre le dossier des otages. 

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