Chapitre 10

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Marc referma la porte après avoir laissé entrer sa visiteuse et choisit de feindre la détente en enlevant son manteau et en le jetant nonchalamment sur une chaise. Un effet qui aurait été surement plus réussi si le manteau n'était pas tombé à côté de ladite chaise.

     - Nous sommes à l'intérieur, qui êtes-vous et que voulez-vous ?

     - Marc D'Estrée ?

     - Je pense que vous savez déjà mon nom  et cela aurait eu plus d'impact si vous l'aviez demandé dehors, avant vos questions sur la raffinerie ? Qui êtes-vous ?

Aude sortit sa carte d'accès qui mentionnait son nom, mais pas son appartenance à la DGSE.

     - Je suis analyste à la direction du renseignement de la DGSE et je dois vous parler de la raffinerie de Nijnevartovsk

     - De une, votre nom ne me dit rien, de deux, ce  sont des renseignements confidentiels et de ce que j'en vois pour l'instant, rien ne me prouve que vous appartenez aux services extérieurs, d'autant plus qu'ils ne sont pas censés intervenir sur le territoire national, c'est le rôle de la DST. Donc, si vous n'avez rien de plus à me dire, vous allez sortir.

Aude s'était attendue à tout, sauf à se faire rabrouer de la sorte par un pied-tendre.

     - Je crois que vous ne comprenez pas bien ...

     - Ce que je comprends, c'est que j'ai une fille qui m'attendait devant ma porte, que je ne connais ni d'Eve, ni d'Adam et  qui vient me parler d'éléments confidentiels sans s'être annoncée préalablement par la voie hiérarchique. Mettez-vous à ma place, vous feriez quoi ?

C'est ce qu'on appelait être séchée sur place. Et le pire était qu'il avait raison, il n'y avait que dans les films où un agent de renseignement se présentait comme de la CIA ou du MI6, elle n'avait rien sur elle qui puisse prouver ses dires. 

     - Ecoutez, je comprends, pouvez-vous venir demain à la Caserne des Tourelles, vous demandez Aude MacMahon, comme cela, vous saurez que je ne suis pas un agent étranger ?

Marc la regardait et se disait que tout cela était tellement mal emmanché qu'elle disait probablement la vérité, mais son briefing de sécurité lui rappelait aussi que les jeunes membres du quai d'Orsay étaient les premières cibles des agences de renseignement, amies ou ennemies.

- D'accord, demain matin, 8h .

Il lui ouvrit la porte, elle lui tendit la main de façon un peu rigide, ou maladroite, avant de se tourner et partir. Une chose était sûre, si c'était un agent de terrain, il y avait eu quelques ratés à l'entraînement. 

Refermant la porte, il l'entendit s'éloigner et se précipita vers  son téléphone, avant de se raviser. il reprit son manteau, attendit quelques minutes, sortit de son appartement et s'éloigna de quelques pâtés de maison avant de trouver une cabine téléphonique. Il mit quelques francs dans les fentes et appela le Quai, demandant le service de sécurité. 

     - Elle vous a donné rendez-vous, où ????

     - Au siège de la DGSE.

     - Et elle vous a donné son nom ??

     - En tout cas, elle m'a donné un nom, je ne pense pas que je prenne de gros risques à me présenter demain, sauf à ce qu'on se foute de moi et qu'on me vire. Vous m'appelez de chez vous ?

     -  Non, d'une cabine.

     - Voilà ce que vous allez faire, vous allez vous présenter demain et on verra si vous rentrez, si dans les deux cas, j'aurai un agent de la DST qui vous attendra au Relais des Tourelles, demandez juste un café serré au bar et il se manifestera à vous. Si jamais vous êtes jeté de la DGSE, c'est qu'on a affaire au pire agent étranger du moment, sinon, il ne faut pas négliger le risque d'une taupe.

     - Enfin, une taupe pas bien douée.

     - Oui, mais on ne sait jamais, en tout cas, vous avez eu le bon réflexe. Je préviens que vous serez en retard demain pour raison de sécurité.

     - A demain alors.

L'agent de la DST reposa le combiné en se disant que soit il péchait une taupe au sein de la DGSE, soit il se moquerait de la DGSE pendant quelques mois. Dans tous les cas, c'était bon à prendre. 

Le lendemain, à l'heure dite, Marc se présenta devant l'entrée monumentale de la caserne et s'approcha du guichet de la loge où un militaire le détailla de haut en bas avant de le regarder dans les yeux.

     - B... bonjour, j'ai rendez-vous avec Mme MacMahon. Ici...

     - Identité ?

     - Marc D'Estrée, je travaille au Quai d'Orsay, j'ai été contacté par Mme MacMahon qui m'a donné rendez-vous ici.

Il mit la main dans sa poche intérieure, un peu trop vite sûrement car il vit le gendarme agripper aussitôt son arme de poing.

      - Je sors juste ma carte du ministère, pardon.

Il sortit doucement son portefeuille et présenta sa carte au militaire qui se détendit légèrement, et commença à compulser une liste, tout en vérifiant la carte. Sans plus de mot, il déclencha l'ouverture de la porte et fit un signe de tête à Marc. Passée la lourde porte, il entra dans le poste de garde où deux militaires le fouillèrent minutieusement avant de lui remettre un badge de visiteur et de le faire attendre.

La grande asperge de la veille se présenta rapidement et lui tendit la main, cette fois, il la prit. 

     - Je vous dois des excuses semble-t-il.

     - Non, c'est moi qui n'ai pas bien jaugé la prise de contact.

     - Nous sommes quittes alors.

Ils franchirent la seconde porte, débouchant dans la cour d'honneur de la DGSE et les bâtiments massifs des services secrets français, pierre de taille, avec pour seule couleur, quelques briques rogues autour des fenêtres. Rien à voir avec le style Second Empire du Quai. Seuls le bruit de leurs pas dans le gravier de la cour troublait le silence particulier qui régnait. 

Aude le fit entrer dans l'un des bâtiments et il l'a suivi dans une série de couloirs aussi gris et anonymes les uns que les autres, avant de l'amener dans un petit bureau sans fenêtres. A un moment, le jeune homme se dit qu'il s'était peut-être jeté dans la gueule du loup et que trois barbouzes attendaient de le passer à tabac.

L'analyste revint seulement porteuse de café et d'un dossier.

     - Désolée, il n'est pas très bon, mais c'est tout ce que nous avons.

     - J'ai du boire bien pire, rassurez-vous, vous vouliez parler d'une raffinerie.

     - Oui, j'ai lu votre note et celle de Mme Di Meco sur l'incendie de la raffinerie de Nijnevartovsk et vous avez conclu que la réaction soviétique était inhabituelle, le terme exact étant anormale.

     - C'est exact.

     - J'ai vu également que vous aviez obtenu de sources extérieures la confirmation  de cette anormalité.

     - Où voulez-vous en venir, je connais ma note, si c'est pour la relire, nous perdons notre temps tous les deux.

     - Je pense comme vous et mon chef de bureau aussi, les Rouges n'auraient pas du être aussi ... mous. Qu'est ce qui vous a décidé à recommander de surveiller ?

     - Je dirais bien mes tripes, mais cela ne fait pas très sérieux.  Les Russes ont régulièrement des accidents d'une ampleur conséquente et, à chaque fois, c'est une débauche, voire un gaspillage de moyens pour résoudre le problème, ou l'aggraver de manière impensable. Le pétrole est le sang de leur industrie, de leur armée et un de leurs moyens d'influer sur le monde. Si on ajoute à cela le fait que tout a été classé secret défense par le pouvoir, ce n'est pas cohérent.

     - Je suis d'accord avec vous et c'est pour cela que j'ai voulu vous rencontrer, il y a bien quelque chose, et j'ai besoin de travailler avec vous pour nous assurer que ce n'est que l'inefficacité russe à son paroxysme et pas autre chose.

-   Autre chose comme ?

    - Comme se fournir en pétrole chez des voisins pas spécialement bien armés pour les arrêter.

     - Mais protégés par les Américains, ce serait idiot alors qu'ils peuvent acheter sur le marché mondial.

     - Je sais, mais on m'a demandé de creuser et ...

     - Ok, de quoi avez-vous besoin ?

     - Je suis analyste, je traite des données, vous en recevez en quantité, juste de partager.

Il baissa la tête, réfléchit un instant

     - Qui sera au courant ?

     - Mon chef, moi, et probablement votre chef, il va surement suivre la voie hiérarchique.

Il lui tendit la main.

     - Je marche. Mais il faudra que vous me fassiez remonter, aussi, les infos, c'est donnant-donnant. 

     - Dans la mesure de mes moyens, je vous le promets.

En sortant de la caserne, Marc avait encore plus de questions qu'en y entrant, ce qui était une source d'ennui le détournant de sujets plus importants était devenue un point saillant et avec une question, à qui en parler. Il se dirigea avec le Relais des Tourelles pour rencontrer l'agent de la DST et lui confirmer qu'il n'y avait pas matière à aller plus loin. 

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