Chapitre 12

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On dit que parfois le corps réagit avant même que le cerveau ne donne consciemment l'ordre, le produit d'instincts rudimentaires ou d'un entraînement méticuleux. Au cri de Vigie 1, Blaireau embarqua son F1 dans un virage serré et balança les leurres. Derrière lui, une épaisse traînée de fumée trahissait le missile, probablement un R-23, désignation OTAN AA-7 Apex. Une grosse saleté, heureusement pas très agile.

Le virage brutal alors qu'il était à haute vitesse, et les 7 g qui l'accompagnaient, lui firent descendre le sang dans les chaussettes. Mais cela suffit à tromper l'AA-7 qui détonna dans le nuage de chaffs. L'explosion était suffisamment loin pour ne pas envoyer au tapis le F1CR, mais le pilote sentit l'onde de choc qui secoua son oiseau. 

     - De Vigie 1, j'engage le client qui a tiré, cible accrochée, départ 530 ! Vigie 2, tu prends l'autre.

Le missile français se décrocha, alluma son propulseur, mit 10 secondes pour atteindre Mach 4,5 et monta vers le MiG. Les 20 km furent avalés en autant de secondes, le MiG tenta bien de virer, mais sa vitesse et son inertie jouaient contre lui. La fusée de proximité du 530 déclencha l'explosion et l'appareil libyen se changea en flammes et lumières.

     - De Vigie 2, je prends l'autre client et ... putain, pourquoi ils ne décrochent pas !! Départ 530 ! Photo 2, ROMPEZ, IL TIRE !!

Photo 2 qui avait déjà obliqué pour s'écarter de son leader, largua des chaffs et vira sèchement, mais trop tard. La charge de l'AA-7 détonna à une cinquantaine de mètres de lui, criblant son Mirage. A l'intérieur du cockpit, le tableau de bord se changea en arbre de Noël, alors que le manche devenait soudain rigide entre les mains du pilote.

     - J'ai plus d'hydraulique, le zinc est mort, EJECTION - EJECTION - EJECTION

Photo 2 tira sur la poignée entre ses jambes, avant de se retrouver plaqué contre son siège Martin-Baker lorsque celui-ci le sortit de son avion en perdition.

Le MiG ne l'emporta pas au paradis, la déflagration du 530 de Vigie 2 le démembra et il partit en vrille, lâchant une épaisse fumée. Le pilote libyen s'éjecta avant que son chasseur ne se change en boule de feu. 

     - Photo 1, on dégage, on peut rien pour Photo 2. Je préviens N'Djamena. 

     - De Photo 1, ils en avaient après nous, seulement, nous et nos photos.

Les trois Mirage survivants reprirent le cas vers le sud et la sécurité, tout en espérant qu'aucun autre poursuivant ne viendrait leur chercher des noises.

  BASE D'OUADI-DOUM - Central opérations - 8h30

      - Tiz al-kalb ! Envoyez-moi immédiatement une patrouille sur le crash, un des Français s'est éjecté, on va en avoir besoin VIVANT. 

Le colonel Al-Warafalla se détourna  de son aide de camp pour regarder son homologue russe.

   - Colonel, Moscou ne va pas être ravi de votre échec.

     - De mon échec ? On se regardait en chien de faïence avec les Français, presque tranquillement et parce que vous avez décidé de rentrer dans la mère patrie et de nous laisser seuls face à eux et aux Tchadiens, j'ai perdu deux avions et deux pilotes parce qu'il ne fallait pas que l'OTAN sache. D'ailleurs, pourquoi nous abandonnez vous ?

     - Je suis comme vous colonel, je sers mon pays et je vais là où il me dit d'aller. On me dit de rentrer, je ne discute pas. 

    - De ce que j'en sais, ce n'est pas que vous, c'est tous les conseillers et leur matériel qui quittent la Libye, quelle mouche vous a piqué ?

     - Dans l'armée soviétique, il est parfois dangereux de poser ce genre de questions ,Colonel. 

     - Enfin, vous me laissez avec des Français qui vont être furieux et qui ne vont pas laisser passer ça, je vais faire comment ? C'est un risque de guerre ouverte avec une puissance nucléaire de l'OTAN.

     - La France est une démocratie, elle s'est assez fait attirer dans des guerres en Afrique pour savoir qu'on ne peut pas les gagner, simplement empiler les cadavres. Elle négociera, prenez soin du pilote, si vous le retrouvez, il sera un levier important pour "normaliser" l'incident. 

     - Ca vous va bien de dire cela, vous ne serez plus là quand ils vont venir bombarder ma base.

     - Raison de plus pour ne pas tarder à retrouver le Français, ils n'attaqueront pas s'ils savent que vous l'avez et qu'ils risquent de le blesser. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, j'ai une évacuation à accélérer.

Le colonel libyen décrocha son téléphone en regardant le Soviétique sortir, il avait un appel tout à fait désagréable à passer à Tripoli.

Le Soviétique sortit dans l'atmosphère étouffante et se dirigea vers les Ilyushin Il‑76 que ses subordonnés étaient occupés à charger. La température ne le dérangeait pas, son seul regret était de partir, il sortait d'Afghanistan et la Libye avait semblé un point de chute sans trop de risques. Pas aussi bien que Cuba, mais, toujours mieux que de trouver un moudjahidin qui voulait vous trancher la gorge quand vous éloigniez pour aller pisser.

     - Camarades, nos amis libyens ont échoué à abattre les deux espions français, on n'a plus le temps, vous me chargez ce que vous pouvez, le plus vite possible et on évacue à 6h00 demain, dernier délai. Vous laissez aux Libyens le matériel qu'ils peuvent utiliser, le reste sera mis hors service. Si vous n'êtes pas prêt demain, vous rentrez à pied.

Ses hommes se regardèrent et le rythme accéléra de façon imperceptible, mais réelle au fur et à mesure que le mot était passé. La base, pourtant écrasée par la chaleur, se mua peu à peu en une fourmilière ayant pris un coup de pied. 

Dans quelques jours, plus personne ne se plaindrait de la chaleur, ils étaient redéployés en Tchécoslovaquie, officiellement pour des manœuvres avec l'allié du Pacte de Varsovie. Mais il savait qu'il se tramait autre chose, les ordres avec la mention - Urgence - Exécution immédiate, en abandonnant un allié face à une démocratie occidentale n'étaient pas vraiment le usual business, comme disait les Américains.

Il jeta sa cigarette au sol et se dirigea vers ses quartiers pour détruire les documents qu'il n'emportait pas et préparer la fermeture de la partie soviétique de la base.

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