Chapitre 19
- Nous exigeons que nos revendications soient entendues par le gouvernement et que celui-ci cesse immédiatement toutes les privatisations. Elles sont contraires aux intérêts des camarades ouvriers qui triment dans les métiers les plus physiques qui soient et dont les privatisations vont aggraver les conditions de travail. On sait qu'avec les privatisations vont venir les plans sociaux et les licenciements en masse. La CGT ne se laissera pas ....
Marc éteignit la radio avec un soupir. Le cirque syndical commençait, à peine élu, le gouvernement allait devoir faire face à une fronde sociale de la part des entreprises dont la privatisation était annoncée. Mais il fallait reconnaître que cette année, cela commençait tôt, on envisageait les premières manifestations en automne, pas au printemps. C'est à se demander quelle mouche avait piqué le premier syndicat ouvrier français.
- Alors, les salariés qui défendent leurs droits te déplaisent ?
Ariane le regardait depuis l'encadrement de sa porte de bureau, une pomme à la main.
- Les fières conquêtes prolétaires sont toujours un sujet d'actualité avec toi. Non, je dois reprendre ma note sur l'approvisionnement en pétrole russe. Nos dernières informations confirment que c'était probablement un attentat de fous de dieu et que la situation est probablement encore pire qu'on ne le croyait initialement.
Pierre s'encastra dans l'encadrement à ce moment.
- Je peux ajouter de l'eau à ton moulin, mes contacts dans l'armée m'indiquent que non seulement les Soviétiques retirent leurs troupes et conseillers de tous les fronts d'Afrique, mais qu'en plus, ils font preuve d'une certaine agressivité en mer. Un de leurs sous-marins aurait tenté une incursion dans la Manche, mais un de nos navires est tombé dessus, par chance.
Ariane ouvrit de grands yeux et avala difficilement le morceau de pomme qu'elle venait de croquer.
- Dans la Manche, au nez et à la barbe des deux plus grandes marines d'Europe ? Le capitaine russe avait des envies suicidaires ou quoi ?
- N'est-ce pas l'essence même de l'âme russe ? Avec l'alcoolisme prénatal ?
- Hilarant Monsieur le Comte, mais blague à part, il n'y a pas de raison objective à de tels mouvements des Soviétiques. Même en se disant qu'ils veulent faire des économies de pétrole sur les troupes déployées, rien n'explique l'urgence.
Pierre tourna la tête vers elle, la main sur le menton.
- Ou le fait d'ouvrir le feu sur un de nos mirages de reconnaissance. Faut pas se leurrer, jamais les Libyens n'auraient osé, si ce n'était sur ordre ou en sachant que les Rouges les soutenaient. Ils voulaient camoufler leur départ de Libye, on en revient à la même question, pourquoi est-ce qu'ils rapatrient leurs gars à la maison mère ?
Ariane se mordit la lèvre.
- Ils ont annoncé qu'il allait y avoir des grandes manœuvres avec le pacte de Varsovie, ils ramènent ... non, cela n'a pas de sens, on fait des exercices pour aguerrir les troupes.
- Et puis de toute façon, on ramène pas des troupes qui sont effectivement engagées sur des théâtres d'opérations pour de simples manœuvres. Le retour des soldats coûte cher et en numéraire et en diplomatie ; surtout si tu abandonnes des états clients, qui vont un peu en vouloir à l'URSS.
Marc se leva de son siège, tasse à café à la main, alors que dans son esprit, les différentes pièces tournaient, comme folles, sans lien cohérent.
- Mais, si on revient à nos moutons d'origine, on est bien d'accord que sans la raffinerie Nijnevartovsk, l'URSS va manquer de carburant. Pourquoi faire des grandes manœuvres avec des unités blindées et tout le tintouin, ce qui va consommer des quantités dantesques de diesel, de kérosène. Enfin, je sais que les Soviétiques ont stocké des réserves, mais pourquoi dépenser autant en période de disette ?
Les trois conseillers restèrent silencieux un instant, seulement interrompus par le croquement de la pomme d'Ariane avant qu'elle ne s'arrête et lève la main, l'index dressé.
- Sauf si ce ne sont pas des manœuvres.
Les deux hommes tournèrent leur regard vers elle.
- Si ce ne sont pas des manœuvres..., commença Pierre
- Alors c'est une attaque dirigée contre l'Ouest, poursuivit Marc.
A nouveau le silence s'installa, bien plus lourd, bien plus glacial, Ariane avait totalement abandonné sa pomme, devenue soudainement bien lourde. Et c'est elle qui le brisa à nouveau.
- Non, attendez, c'est pas possible, c'est bien trop énorme, on est totalement hors de nos compétences, on ne peut pas le mettre dans nos notes. C'est pas crédible, on n'a que des bribes d'informations et une intuition. On peut pas ... on va pas. Il me faut une clope.
Pierre ne disait toujours rien, alors que Marc essayait de vider sa tasse de café, pourtant déjà vide.
- Les gars, j'ai un peu besoin de vous, dites moi qu'on déconne à pleins tubes, que tout va bien, que c'est juste normal et qu'on n'est pas en train de pronostiquer la troisième guerre mondiale ??.
Pierre regarda autour de lui, cherchant à s'asseoir, en pure perte.
- Je sais pas Ariane, tout s'imbrique, tout colle, le diagnostic est le bon, je sais pas quoi ajouter.
Un claquement sec se fit entendre quand Marc posa sa tasse sur le rebord d'un bureau, cassant l'anse au passage. Ils ne pouvaient pas paniquer, le problème est que la réponse expliquait tout, sauf si c'était un pur hasard. Mais les coïncidences, ça n'existait pas en diplomatie.
- On va essayer de pas paniquer, de un, on n'a pas assez d'expérience pour que notre avis vaille mieux qu'un pet de lapin. Même si on écrit qu'on est aux portes d'un conflit Est-Ouest, personne ne le croira. De deux, il nous faut plus, faut qu'on confirme, faut qu'on cherche tous les signaux faibles qui vont venir pour ou contre ce ... postulat. Le ministre nous a laissé la bride sur le cou pour examiner et refaire la note.
- Et on fait une belle note qui finira dans les décombres de Matignon quand Paris aura été rasée de la carte ?
- Non Ariane, on fait le job, reprit Pierre. On cherche quelque chose de tellement énorme que cela ne peut pas ne pas avoir laissé de traces. Marc, tu peux contacter ton espionne ?
- Je peux essayer oui, mais je ne sais pas si elle peut nous aider. Enfin, cela ne coûte rien d'essayer. D'ailleurs, en parlant de signaux faibles, les manifs de la CGT, elles n'ont pas l'air d'arriver un peu vite dans l'agenda ?
- Qu'est-ce que tu veux dire, répondit Terminator. C'est l'essence de la CGT de manifester, de réclamer des réformes ...
- Il a raison, coupa Ariane. C'est trop tôt, le gouvernement vient de commencer, on ne lance pas un mouvement si tôt, on ne peut pas garder les gens mobilisés longtemps, surtout avec l'été qui approche. Je vais me renseigner, c'est mon coin.
- Je crois qu'on a tous du boulot, conclut Pierre en retournant à son bureau.

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