Chapitre 20
Quai d'Orsay - 21 mai 1986
- Jeune homme, j'aimerais comprendre ce qui a pu vous pousser à prendre de telles initiatives sans vous soucier d'en informer votre hiérarchie.
Marc avait senti les ennuis dès l'appel sec de la secrétaire du ministre lui ordonnant de se présenter devant le ministre, sans délai. En découvrant le ministre avec le responsable de la DST au sein du Quai, la sensation était devenue certitude. Bien vu l'aveugle.
- Monsieur le Ministre, après notre dernier entretien et la note...
- Note que je vous avais demandé et dans laquelle vous aviez indiqué que rien de cohérent n'expliquait le départ des Soviétiques de Libye et d'Angola et qu'il convenait de poursuivre les investigations plus avant.
- Oui, c'est à cela que nous avons conclu.
- Et donc, vous en avez déduit que par poursuivre lesdites investigations, cela impliquait de reprendre attache avec la DGSE, sans passer par le circuit normal, sans prendre la peine de faire remonter l'information. Vous vous prenez pour qui ?
- N'étant pas certain de mes conclusions, je me voyais mal revenir vers vous avec une note aussi incomp...
Le ministre changea de place et se pencha vers l'avant, interrompant son conseiller d'un ton sec.
- Monsieur D'Estrée, je crois avoir mal compris, seriez-vous subitement devenu enquêteur ou membre des services secrets ? Vous travaillez au ministère des affaires étrangères, à un poste subalterne et vous avez des tâches, par conséquent, subalternes. Aucune de ces tâches n'implique de vous lancer dans des investigations sur le terrain ou de vous prendre pour un super flic. Est ce que je me fais bien comprendre ?
- Oui Monsieur, pardonnez moi. J'ai cru bien faire.
- Je n'en doute pas, mais vous travaillez, à tout le moins, aspirez à travailler dans la diplomatie. Tout ce que nous faisons peut potentiellement rejaillir sur le pays tout entier et la DGSE ne s'est pas particulièrement illustrée en bien ces derniers temps. Je passe une part substantielle de mon temps à essayer de rattraper leur dernier fiasco en Nouvelle-Zélande. Alors, votre carrière gagnera à ce que vous vous évitiez de vous compromettre avec eux.
- Si je puis me permettre Monsieur, ils pensent que l'URSS prépare quelque chose et que les rapatriements cachés de leurs soldats annoncent une opération dirigée contre l'Occident. Je partage leur avis.
Marc se mordait les lèvres pour ne pas en dire plus sur ses soupçons et ne pas griller les derniers restes de crédibilité qu'il pouvait avoir.
- Mais bien sûr que les Soviétiques préparent quelque chose ! Ils préparent toujours quelque chose ! J'ai été ambassadeur chez eux pendant des années, ils n'existent que pour cela. A croire que si l'Ouest devait disparaître, l'URSS imploserait faute d'avoir un ennemi. C'est la seule chose qu'ils fassent avec attention et talent, préparer des opérations contre nous. Vous croyez que vous avez découvert le Graal, mon jeune ami ?
- Je...
- Je sais. Quand on rentre dans le monde paranoïaque de la diplomatie, qui n'a rien à envier aux services d'espionnage, la tentation est forte de voir des complots et des guerres en devenir partout. La main des Rouges, comme disait mon ancien patron quand j'ai commencé, mais ne voir que cela signifie être borgne et ne pas comprendre que les dangers ne viennent pas que de l'Est. En tout cas, tenez vous pour prévenu et que cela ne se reproduise pas.
- Bien Monsieur.
- Je ne vous retire pas le dossier, mais je vous surveille et je veux du vrai travail de diplomate.
- Bien Monsieur, je ne vous décevrai pas.
- Vous n'aurez pas cette chance. Vous pouvez vous retirer.
Une fois le jeune conseiller retiré, le ministre se tourna vers le responsable de la DST.
- Un quelconque risque ?
- Non, le gamin a été prudent, l'agent de la DGSE est une jeunette aussi, ils travaillent sur ce dossier et ont cru avoir trouvé quelque chose d'intéressant, surtout avec l'incident en Libye. Ils ont joué à se faire peur, aucune influence extérieure. Le directeur de la DGSE va remettre de l'ordre de son côté.
- Et les deux autres conseillers rédacteurs de la note ?
- Rien de spécial, l'un est toujours dans ses dossiers, l'autre vient de demander un congé pour retourner dans sa famille, ce qui a été accepté. Mais, comme elle retourne à Dunkerque, nous avons demandé aux Renseignements Généraux de la tenir à l'œil, par sécurité.
- Bien, je vous remercie. Gardez cependant le dossier à l'oeil, je sais que le mieux est l'ennemi du bien, mais avec les Soviétiques, un peu de zèle est toujours de bon aloi.
L'agent de la DST retourna à son poste et passa un appel sécurisé vers la direction centrale des RG pour qu'Ariane Di Meco fasse l'objet d'une surveillance discrète, mais réelle pendant son séjour familial. Avec l'agitation dans le port, le ministre n'avait pas foncièrement tort. Un peu de prudence ne pouvait faire de mal et le Bureau du Nord avait certainement déjà des agents sur place.
Faire Paris-Dunkerque en Renault 5 pas sport transformerait la plus athée en fervente croyante, vu le nombre de prières à prononcer pour espérer arriver vivant. Juste avant qu'elle ne soit excommuniée au vu des jurons fort peu catholiques qu'Ariane avait pu proférer dans le même temps. Une fois le périphérique parisien et l'autoroute A1 dépassés, elle avait pu enfin se détendre.
C'est en massacrant allégrement Russians de Sting qu'elle s'engagea sur l'A25 en direction de la cité de Jean Bart. Son esprit naviguait entre les différentes ramifications du cas soviétique et la conclusion à laquelle elle était parvenue avec ses comparses. La guerre, de retour en Europe, après quarante ans, commencer un nouveau suicide ?
Elle frissonna en dépit de la chaleur de sa petite voiture, que les fenêtres baissées ne parvenaient pas à réguler.
Tout de même, ses premières vraies vacances depuis le bac et elles étaient presque commandées par son boulot. Une vraie femme moderne ne pensant qu'à son boulot, qu'est ce que dirait sa grand-mère ?
- Quand est ce que tu vas nous ramener un garçon Piccola mia ?
Voilà ce que dirait sa nonna, mariée à 16 ans, enceinte à 17, 12 enfants dont 7 avaient survécus. Sa famille avait fui Mussolini en 1923, pour trouver refuge en France, subir la guerre et enfin trouver une attache dans une Dunkerque en ruines.
La suite était classique, le communisme comme berceau des luttes, la reconstruction de la ville et de son activité, du boulot pour tous, avec la fierté de s'en être sorti. Ses instituteurs de parents avaient suivi la tradition familiale, faire mieux que la génération précédente, ce qui avait amené Ariane à Sciences Po. Même si la famille la surnommait maintenant la "Parisienne" ou "l'Enarque", elle restait un motif de fierté.
Le boulot n'était pourtant pas la seule excuse à l'absence de vacances en famille, travailler pour l'Etat, pour l'Occident, c'était aussi un peu trahir l'idéal communiste.
Si Ariane comprenait le pragmatisme et l'équilibre nécessaire, ce n'était pas le cas de certains de ses cousins, dont la vie n'existait que pour la lutte. La lutte dans le métier, dans la vie, le football, les relations avec les autres, ils ne croyaient qu'en la colère, qu'en la révolte. Chose qu'elle avait dépassé, ce qu'ils ne manquaient pas de lui reprocher.
Elle était à peu près certaine qu'ils étaient les premiers aux piquets de grève, les premiers à brûler du pneu et les derniers à lâcher.
Elle vit au loin l'épais nuage jaune qui surplombait la ville, héritage d'années de rejets des usines. Ces mêmes usines qui avaient donné du travail et permit à la cité de se relever. Rien n'est jamais tout blanc ou noir.

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