Chapitre 21
Dunkerque - 23 mai 1986.
Un café, une cigarette, sur une terrasse de la digue de Malo-Les-Bains, ça pourrait presque être un programme politique. Avec ce petit vent venu de la mer qui vous rafraichissait juste assez pour que votre peau puisse brûler sous le soleil sans que vous vous en aperceviez.
- Et voilà, des siècles d'ancêtres italiens à la peau sombre, qui passent leur vie au soleil et il suffit de deux générations dans le Nord pour que j'attrape des coups de soleil comme une locale.
Ariane sourit en s'étirant doucement pour éviter de faire bouger trop vite ses épaules rougeâtres et quelque peu douloureuses. La vie parisienne faisait oublier ces petits moments où il ne se passait rien, simplement rien. Pas d'urgence, pas de courses effrénées, pas de dossier en retard, juste la mer et de temps à autre un combat au corps à corps avec une mouette pour garder son croissant.
A la place, trop à manger, trop à boire, trop de volume sonore, trop de nouvelles, trop de questions, l'essence d'une famille italienne marinée dans la tradition d'accueil des gens du Nord.
En fermant les yeux, elle respira doucement, ne sachant que trop bien que cette parenthèse allait s'achever dans quelques heures.
Comme prévu, ses cousins étaient aux premières loges du mouvement lancé par la CGT sur le port et ils n'avaient été que trop heureux de lui en parler, lorsqu'elle avait évoqué le sujet. La défense des travailleurs, la crainte des privatisations et des licenciements, rien que de très normal dans cette génération qui prenait la fin des 30 Glorieuses et du plein emploi dans le visage.
Dans l'amas d'informations, il en était toutefois ressorti quelque chose, un prénom, René, celui qui avait déclenché l'étincelle parmi les camarades du port. Plutôt que de partir du haut, il avait, en quelques jours, attisé la colère des militants, mettant en cause le calendrier des têtes du syndicat. Il répétait que si personne ne se bougeait, il leur arriverait ce qui était arrivé aux mineurs sous Margaret Thatcher, une mort lente et oubliée de tous.
Un type venu de nulle part, transparent, qui a toujours fait ses heures sans discontinuer, jamais malade, présent à toutes les grèves, payé sa cotisation, mais que ses cousins ne connaissaient pas vraiment. Un tribun qui se révélait sur le tard. Une vocation qui avait visiblement fait mouche, vu l'ampleur du mouvement.
Elle en saurait plus ce soir, il y avait une réunion "d'information", avec René en maître de cérémonie. Elle aurait l'occasion d'aller jauger sur place, avec ses cousins qui n'étaient que trop ravis - et pas un peu fiers- d'embarquer leur parisienne de cousine au contact de la vraie vie.
Son sourire s'effaça, l'appel du Comte avait ébranlé ses convictions et savoir que le ministre avait remonté les bretelles de Marc l'avait laissée désemparée. Etait-il possible qu'ils aient vu quelque chose qui n'existait pas ? Est-ce qu'ils se trompaient tous les trois ?
Elle serra ses mains autour de ses épaules, se souvenant un peu trop tard de leur stade de cuisson et grimaça. Elle était ici pour vérifier si leur hypothèse était du vent ou si ... si quoi ? Si les Soviétiques étaient prêts à bruler le monde ? Et pour quelle raison ? Quel but ?
Elle ferma les yeux derrière ses lunettes de soleil et soupira.
Tout compte fait, sa famille n'était pas si bruyante que ça. La "réunion d'information" tenait plus d'un mélange entre meeting politique et piquet de grève, avec barbecue en sus. Les couleurs criardes, majoritairement rouges et jaunes, les banderoles plus ou moins artisanalement faites et cette odeur constante de fumée, tout agressait ses sens.
Pourtant, cela avait le goût et l'odeur de sa jeunesse. Les heures passées à scander des slogans qu'elle ne comprenait qu'à moitié. La vieille senteur de tabac de son oncle et de son grand-père, et cette fierté qu'elle voyait, quand se dressaient les remparts noirs des boucliers des CRS. Le signe pour elle et ses cousins de déguerpir avant que cela ne barde.
Gianni, un de ses cousins, agrippa son bras et la tira dans la cohue avant de l'amener devant un petit groupe d'hommes d'une cinquantaine d'années.
- Je vous présente ma cousine, Ariane, qui travaille à la capitale, au ministère de l'étranger.
- Des affaires étrangères, Gianni. Enchantée Messieurs.
Elle tendit la main vers ces hommes qui la regardèrent comme on toise une sorte d'animal venimeux, mais pas bien dangereux. Après quelques secondes d'inconfort, elle laissa retomber sa main et ils se remirent à discuter, l'ignorant ostensiblement.
- T'inquiète cousine, c'est rien de personnel, mais tu viens de Paris et les Parisiens, ici, on les aime pas beaucoup.
- Je suis née ici Gianni, je suis aussi parisienne que t'es une danseuse étoile.
- Je danse très bien d'abord.
- T'emballes très bien en t'agitant autour de nanas, confonds pas. Ce n'est pas grave, je ne suis pas venue pour faire salon, mais pour les écouter.
Ils n'eurent pas à attendre longtemps car des cris retentirent pour faire converger les troupes vers une estrade en palettes de bois, pendant que quelques flonflons d'une musique de carnaval échouaient à donner une quelconque solennité au moment.
Un des hommes du petit groupe se hissa sur l'estrade, agitant la main pour réclamer le calme. Surement le fameux René, une coupe courte presque militaire, cheveux gris, pas de barbe ou de petites lunettes, le look trotskiste se perdait.
- Camarades, mes amis, c'est avec plaisir que je vous vois ce soir si nombreux. Je vous regarde et je vois chez chacun de vous ce qui a fait la force de notre syndicat par le passé. Le courage, la fraternité, l'égalité, le progrès social, c'est ce que nous sommes et c'est ce que le gouvernement veut nous voler !
Quelques huées commencèrent.
- C'est la droite qui est au pouvoir, elle est l'ennemie des travailleurs et l'alliée du patronat. Elle l'a annoncé, elle va privatiser en masse et vous savez de ce qui se cache derrière la privatisation, hein ?
Plus de cris approbateurs se firent entendre, sa voix prit de la force.
- Elle ne veut pas votre bonheur, elle ne veut pas que vous puissiez élever vos enfants dignement, elle veut que les patrons s'en mettent plein les poches. Elle va nous vendre au plus offrant, empocher le pognon et elle nous laissera seuls quand les licenciements commenceront. Mais nous ne nous laisserons pas faire ! Pas Dunkerque ! Nous en avons marre d'attendre que Paris décide pour nous !
Autour d'Ariane, de plus en plus d'applaudissements éclataient, alors que sur les palettes, René poursuivait.
- Nous ne pouvons pas les laisser nous sacrifier pendant qu'ils dinent dans des salons en dissertant sur le devenir du monde. Ils ne connaissent pas le monde comme vous le connaissez, ils n'ont jamais eu à compter les pièces qui restaient au fond des poches pour faire les courses ou à supplier pour qu'on ne vous coupe pas l'électricité ou l'eau. Ils ne vous connaissent pas et ils ne veulent pas vous connaître. Ils vous ont oublié aussitôt que vous avez voté pour eux !
Il dut s'interrompre un moment alors que les cris et les applaudissements couvraient sa voix. Il hochait la tête, agitait la main, souriait, mais ses yeux ne souriaient pas. Des yeux noirs et presque sans vie, qui calculaient, soupesaient, sans passion, sans haine.
- Ils sont tellement sûrs d'eux qu'ils se permettent d'envoyer une des leurs pour vous espionner.
Le sang d'Ariane se glaça quand il pointa le doigt vers elle.

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