chapitre 22
Elle n'était pas spécialement facile à surprendre, vivre avec des frères et des cousins en nombre l'avait rendue plutôt résistante aux surprises et autres blagues qui pouvaient être faites. Mais, se faire pointer du doigt, dans une réunion syndicale, comme une ennemie, au milieu de camarades un peu échauffés, c'était une première.
Ariane sentit que quelqu'un se pressait contre son dos. En tournant légèrement la tête, elle reconnut Gianni, qui semblait dissuader toute personne de tenter quoi que ce soit. Le cliquettement distinct d'un couteau qui se dépliait lui confirma qu'il avait toujours le sens de la famille. Elle haussa la voix en redressant la tête.
- Une espionne, hein ? Tu es bien rapide à désigner des coupables ... René, c'est ça ?
- Qu'est-ce que tu pourrais être d'autre, une parisienne, qui travaille pour l'Etat, ce même état qui veut écraser la classe populaire !
Clamer qu'elle n'avait rien à voir avec le gouvernement serait inutile, elle entendait la foule qui refluait temporairement, mais bruissait toujours.
- Parce que tu crois que tous ceux qui travaillent dans les entreprises publiques, pour l'Etat sont des traitres ?
- Ils ne travaillent pas au chaud dans un ministère !
- Non, ils travaillent dans les hôpitaux, les mairies, les préfectures et ils savent que plus que l'Etat, c'est le public qu'ils servent. Comme moi. Et comme moi, ils sont les premiers à soutenir ceux qui souffrent, ceux qui ont besoin. Comme moi, ils étaient sur les piquets de grève, gamins.
Elle sentit l'atmosphère changer doucement, voire quelques commentaires acquiesçant.
- Comme moi et - elle pointa du doigt la foule - comme eux, à passer des heures à bloquer des usines, des ports, des gares, pour défendre les autres. Mais toi, René, toi, je t'y ai jamais vu. T'étais où quand ils ont mis en préretraite et licencié en masse dans les Chantiers de France à Dunkerque ? Moi, je tenais des pancartes, t'étais où quand les CRS ont chargé ? Moi, j'ai pas lâché ma pancarte. Et toi ?
Autour d'elle, ceux qui se souvenaient de la chute des chantiers de construction navale français au début des années 80, laminés par la concurrence asiatique, se faisaient de plus en plus bruyants.
- J'ai toujours soutenu nos camarades ! Depuis le début ! Et c'est pour éviter que ça recommence qu'il faut se mobiliser ! Tout de suite !
Elle le sentit perdre un peu de son vernis, il était un bon orateur, mais seulement avec ce qu'il avait préparé. Ses mains s'ouvraient et se fermaient, comme un poisson hors de l'eau en quête d'oxygène.
- Tout de suite ? En mai ? Alors que les vacances arrivent dans un mois, que plus personne en aura rien à foutre de votre grève et que les caisses de grève vont se vider ? En quoi c'est le bon moment René ? Comment tu vas faire, en septembre, quand les enfants retourneront à l'école et qu'il y aura plus un sou qui rentre Tu leur dira quoi ? Alors que le gouvernement aura juste à attendre que vous vous effondriez de vous même !
- Qu'est-ce t'en sais !? T'as jamais dirigé un mouvement !
- Et j'ai pas la prétention d'en diriger un, parce que je ne sais pas. Mais toi non plus, tu sais pas et tu les envoies dans le mur !
Ses derniers mots furent criés dans un silence quasi religieux.
Après quelques secondes, elle sentit son cousin, toujours dans son dos, se détendre. Elle le sentit plus qu'elle ne le vit baisser son couteau. La foule, ce monstre aveugle, recommença à vibrer, au son de "Elle a raison, j'ai trois gosses, je fais comment ?"
Les autres membres du petit comité qu'elle avait croisé au tout début s'avancèrent pour encadrer René et l'un d'entre eux prit la parole, pour tenter de calmer la foule.
- Ca m'apprendra à t'emmener en manif. Regarde le bordel que tu m'as mis.
- Merci de m'avoir protégée.
- Parce que t'en doutais, peut-être ?
- Non, c'est juste que ... j'ai pas compris ce qu'il lui a pris. Il les tenait très bien, il n'avait pas besoin de ... de ça.
- Je sais pas, mais viens, je vais refaire les présentations, tu vas être vachement plus populaire tout à coup.
Et ce ne fut que plusieurs heures après, avec quelques verres de bières et quelques hot-dogs avalés, qu'ils quittèrent enfin le rassemblement. Cette foule anonyme avait soudain eu des noms et des prénoms, des personnes qui connaissaient son oncle, dont ses parents avaient été les instituteurs, les voisins, les amis.
Elle avait serré tant de mains, embrassé tant de joues qu'elle avait l'impression d'être une politicienne en campagne. Elle tourna la tête vers les eaux noires du port, alors qu'ils passaient près de la masse des containers.
- Tu sais qu'on n'a pas le droit de passer par là pour rentrer.
- Tu as peur de te faire assaisonner par la mama peut être ? C'est plus rapide et ça te gênait pas avant.
Avant, quand croire les autres était ce qui suffisait à sa vie. Quand les passions remplissaient son existence, sans autre besoin, presque sans autre inquiétude.
- Tu crois qu'il va se passer quoi, cousine ?
- Ils vont avoir du mal à passer outre et à garder la mobilisation, soit ils sont intelligents et ils font un communiqué pour dire qu'ils reprennent le travail, mais restent vigilants.
- Soit ?
- Soit ils persévèrent et il y a de grandes chances qu'ils soient bien moins nombreux dans les prochains jours. Cela tient parfois à peu de choses. Tu vas faire quoi, toi ? ... Gianni ?
Elle entendit un bruit sourd, comme une chute et se retourna prête à se moquer de son maladroit de cousin qui ne tenait plus sur ses jambes. Tout ce qu'elle vit était Gianni au sol, une tache rouge au niveau du cou et René, le visage inexpressif, une lame couverte d'un liquide poisseux.
Avant qu'elle ne puisse faire quoi que ce soit, il fut sur elle, agrippant sa gorge. Ses réflexes lui revinrent instantanément et elle envoya son genou dans l'entrejambe de son agresseur.
Elle ne prit pas aussitôt ses jambes à son cou et regarda horrifiée Gianni au sol, un instant de trop. Le grognement de René la ramena à elle et elle s'enfuit parmi les containers. Elle s'engouffra dans les allées, les enfilant les une après les autres, sans oser regarder derrière elle. "Pourquoi Gianni, pourquoi ?" se répétait-elle en boucle.
Il ne lui fallut que quelques minutes pour être essoufflée. La cigarette et l'absence chronique de sport n'avaient certes pas aidé, mais il était un peu tard pour les bonnes résolutions. Elle trébucha et perdit l'équilibre, heurtant de plein fouet la paroi de métal devant elle.
Ariane tenta de se redresser, mais sa cheville ne partageait pas son avis sur l'urgence. C'est en grimaçant qu'elle se remit debout, juste à temps pour voir René apparaître au détour d'une allée. Elle reprit sa fuite, boitant et consciente qu'elle ne pourrait pas aller bien loin. Elle tomba à nouveau et il ne mit pas longtemps, cette fois, à la rattraper. Il l'attrapa, encore, par le cou et la releva de force.
- Eh bien tu m'as fait courir, petite garce.
Sa poigne commençait à écraser sa trachée et des petits points noirs brouillaient sa vision. Ses deux mains s'accrochèrent pour tenter de desserrer l'étau, mais ses forces l'abandonnaient.
Elle réussit à articuler un "pourquoi ?" alors qu'il la plaquait contre le container, son couteau bien en vue. Son regard noir se fixa sur elle, avec toujours cette absence de vie, ces yeux de prédateur.
- Parce que j'ai des ordres et que je ne vais pas laisser une mijaurée dans ton genre les faire échouer. Encore une intervention comme ça et tu gâchais tout mon travail. On va donc s'arranger pour que tu t'arrêtes là.
- Mon corps et celui de .... on va les retrouver.
- Oui, et ce sera parfait pour qu'on crie partout que c'est le patronat qui les a fait taire et a assassiné ces héros du peuple. Souris gamine, tu vas être dans les journaux.
Il arma son bras et un bruit terrible assourdit Ariane, alors qu'il ouvrait des grands yeux, interrogatifs. La poigne de René autour de sa gorge se relâcha pendant qu'il glissait au sol.
Elle s'effondra, encore, en essayant de respirer. Elle n'entendit pas les bruits de pas et ce n'est que lorsqu'elle vit une paire de chaussures de chantier qu'elle paniqua à nouveau. Un homme se tenait devant elle, un pistolet à la main. A travers les acouphènes provoqués par la détonation, elle entendit, alors qu'il s'accroupissait et baissait son arme.
- On se calme Mademoiselle Di Meco, je suis des Renseignements Généraux et je pense qu'on va avoir besoin d'une longue discussion.

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