46.Un pion dans la nature
Angélina
Houston, Texas
19 Novembre 2023
Une fois hors de ma prison, j’avais bien entendu tentée de trouver la faille. Mais Noah et Duncan ne m’en avait laissé aucune.
Quelle ne fut pas ma stupéfaction en reconnaissant l’architecture du bâtiment sous lequel Joyce et moi étions retenues depuis des heures. Ce n’est quand même pas si… c’est une mauvaise blague, pas vrai ?
Nos ravisseurs ne prirent même pas la précaution de me bander les yeux. Est-ce parce qu’ils estiment que je ne représente pas une menace suffisante, même si je parle ? Parce que d’après eux, je ne suis pas en mesure d’agir, tenu par mes liens familiaux ? Ou parce qu’ils ont prévu de m’éliminer, à la suite de ma déposition ?
Aucune de mes déductions supposées n’étant de nature à me rassurer, je les chassai provisoirement de mon esprit.
***
Commissariat central d’Houston, Texas
Une fois hors de la voiture, j’avançai en direction des portes de l’antre des gardiens de la paix, luttant pour conserver le chaos émotionnel bien cadenassé en moi, invisible. Mes mains étaient moites et mon dos raidit, autant par les derniers jours de détention à même le sol que par le parjure que je m’apprêtais à commettre.
A ma gauche, mon preneur d’otages numéro deux ne me lâchait pas d’une semelle. Je savais que l’arme que Duncan portait à sa ceinture, sous sa veste, n’était pas factice et qu’il savait la manier. Je me retournai pour apercevoir le regard glacial de Noah à travers son rétroviseur, braqué sur moi. Je n’ai pas le choix.
Sans geste brusque, nous nous dirigeâmes vers l’accueil.
Des agents discutaient, d’autres passaient.
Je n’écoutai que d’une oreille le discours de Duncan, posant mon regard sur toute personne ou porte capable de me fournir une issue malgré moi, le corps terriblement pesant. Comme pour me dissuader de tenter quoi que ce fut, ou juste pour fracasser les résidus d’espoir, l’avant-bras de mon geôlier frôla le mien, faisant jouer son portable entre ses doigts. Je me détournais de lui pour fixer un panneau d’affichage, après lui avoir lancé un regard courroucé. Inutile de me rappeler qu’une photo de mon binôme larmoyant y figure ! C’est bon, je sais pourquoi je suis là !
Mon souffle se tarit avec ma colère lorsqu’il entra dans mon champ de vision. Marc Weaton !
Je songeais à toute vitesse à un moyen d’attirer son attention, avant de me raviser. Est-ce un complice de Noah, dans cette affaire ? Il avait paru s’inquiéter de la disparition de Joyce. Faisait-il semblant ? Tandis que je tergiversais, son regard s’ancra au mien. Le choc se peignit sur ses traits d’autant que je pus le percevoir, à plus d’une quinzaine de mètres. Pas de sourire ou de satisfaction, aucune mimique prépotente. Juste une incompréhension certaine. Pitié Marc, dites-moi que vous faites parti des flic intègre de cette ville…sauvez-moi, je suis un otage ! A l’aide ! à l’aide !
J’articulais silencieusement du bout des lèvres les derniers mots à son attention dans le dos de Duncan, toujours en conversation avec l’agent de l’accueil, avec une perspective de salut. Ses sourcils parurent se froncer de colère. Il rebroussa immédiatement chemin, s’éloignant pour s’envoler avec mon espoir. Je ne vais pas avoir le choix... Mais je ne peux pas faire ça ! je…
La main du complice de Noah m’enserra le bras, m’octroyant un sursaut d’effroi que je refreinai et troquai contre une grimace.
— Je ne suis pas autorisé à assister à l’entretien, déclara-t-il tout haut avant de m’inciter à emprunter le couloir opposé en baissant le son. Tu t’rappelle bien de la démarche, mon chou ? Tu rentres, t’es bouleversé par ce qu’a fait ton cher patron irréprochable, ce qu’il ta confié, bla bla bla. Si on te pose des questions chatouilleuses, tu te répands en larmichettes et tu insistes sur le dépôt officiel. Tu reviens vers moi gentiment et on repart comme on est venu. Si tu tentes de communiquer avec l’agent William qui va docilement prendre ta plainte, tu vas lui causer de fâcheux soucis…
Ce disant, il tira sur un pan de son blouson de sa seconde main en me rapprochant de lui, soumettant à ma vue l’éclat métallisé luisant de son arme.
— Il serait dommage que tu laisses le cadavre d'un flic derrière toi en sortant du bureau, ça f'rait tache sur ton casier jusque là vierge, pas vrai ? Mais après tout, tel patron tel employée... vous pourriez même comparaître ensemble dans une affaire de double homicide, qu'est-ce que tu en dit ?
Je secouai la tête et déglutis avec difficulté, sentant des gouttes de sueurs froides perler dans mon dos.
— Je ne tenterai rien, ne me menacez pas. Ne lui faites pas de mal…
Un sourire mauvais s'incrusta sur son faciès mal rasé tandis qu'il me poussait vers la salle des dépôts de plainte.
— Tu sais ce qu’il te reste à faire…
***
Installée sur une chaise, le trouble me nouant les entrailles, j’observais la salle dont les couleurs paraissaient moins ternes que ce à quoi je me fus attendu, compte tenu de l'atmosphère du hall, de l'accueil et du long couloir que j'avais traversé. Le gardien de la paix chargé de recevoir ma plainte attendait, mais je ne pris pas la parole, me contentant de le dévisager.
— Donc, si je comprends bien, vous avez peut-être des informations à nous apporter. Pour commencer, j’aimerais savoir ce que vous faisiez durant la nuit du 17 Novembre ainsi qu’au court de la semaine qui a précédé, Mlle Fritzberg.
Mal à l’aise, je me tortillai sur mon siège. D’une voix qui me sembla faible, j’amorçai un début de réponse.
— Je…j’étais en vacances jusqu’à ce matin…
J’étais dans une cellule, retenue contre mon gré par deux tyrans !
— Et j’ai…
La sonnerie du téléphone de l’agent m’interrompit dans mon mensonge peu crédible, vu l’air dubitatif de mon interlocuteur. Il souffla avant de décrocher, non sans un dernier mot à mon attention.
— N’essayez pas de parjurer ou de nous berner, m’avertit-il, vous êtes là dans le cadre d’une vilaine affaire…inspecteur William, j’écoute… Je vois…Maintenant ? ça ne peut pas attendre ?... Très bien.
Visiblement irrité, l’homme en uniforme m’enjoignit à l’attendre, se leva et se dirigea vers la seconde porte du bureau, certainement communicante avec un bureau voisin. Ce ne fut que lorsque je me retrouvai seul que je repris une respiration correcte. Que vais-je lui dire ? qu’Alec préméditait l’assassinat d’un prisonnier depuis des années ? qu’il est passé à l’acte ?
Alors que je tergiversai, fixant l’entrée principal derrière laquelle Duncan m’attendait, la porte communicante laissée entrebâillée s’ouvrit à la volée, et le visage fermé et alerte de l’agent Weaton apparut. Je n’eus pas le temps d’esquisser l’ébauche d’un geste. Contournant le bureau, il était déjà sur moi.
— Nous n’avons pas beaucoup de temps, suivez-moi, on va s’exfiltrer !
Il est de notre côté !
Je me levai d’un bond avant de désigner la porte.
— Si je repasse la porte…
— Le mastodonte qui vous accompagne guète toujours l’entrée, acquiesça-t-il. Nous allons passer par les bureaux adjacents.
Je m’emparai sans attendre de la main qu’il me tendit. Il m’entraina à sa suite, alors qu’il empruntait la même issue que son collègue. Nous traversâmes une ligne de quatre locaux identiques, marathon durant lequel il me tendit une veste à capuche.
— Abandonnez votre manteau, vous êtes trop flashy en turquoise.
En effet, les vêtements que m’avait préparés Noah me rendait immanquable, même de très loin. Des fois que je tente de leur fausser compagnie…Une chance pour Weaton, mais maintenant, ça va jouer en ma défaveur. Acceptant l’injonction, je me débarrassai à la hâte de mon blouson long avant d’enfiler le sweet shirt gris.
— On va sortir des bureaux, m’informa-t-il. Tournez-vous directement sur votre gauche et allez tout droit, je suis votre ombre. Pas un regard en arrière, Angélina.
Un frisson me parcourut toute entière alors que je tournais la poignée. L’autre dégénéré est au bout du couloir, l’autre dégénéré… allez, go !
Je m’engouffrai comme un courant d’air vers l’extérieur et tournai immédiatement ma silhouette dans la direction indiquée, tout en pressentant la présence de l’agent sur mes talons.
— Très bien, décontractez-vous, nous n’avons plus qu’à sortir en grandes pompes de ce piège à rat.
— C’est comme ça que vous parlez de votre deuxième maison ? ris-je nerveusement tandis qu’il rejoignait mon pas, sur ma droite.
— Beaucoup de choses se sont produite ces derniers jours.
A qui le dites-vous !
— Comment va Joyce ?
— Elle est en vie, répondis-je en me retenant de me trembler.
Je n’avais qu’une envie. Sortir d’ici ! Récupérant ma main dans la sienne, l’agent tempéra ma cadence.
— Modérez-vous Angélina, on va s’en aller. Dépêchez-vous mais ne courez pas non plus.
J’ai peur. M’exhortant au calme, j’inspirai profondément et adouci mon pas.
— Nous ne pouvons pas passer par l'entrée principale, alertai-je mon sauveur. Noah m'attend à l'extérieur dans une voiture pour me ramener.
— Quel type de véhicule ?
— Aucune idée. Elle est grise, admis-je. Passe partout.
— On ne peut pas regagner la mienne, je stationne dans le parking principal.
Marc jura et sous son impulsion, nous bifurquâmes vers un autre couloir. À son bout, une porte de service.
— Préparez-vous à courir.
***
Les minutes qui suivirent me semblèrent interminables. Le temps où nous passâmes par la porte dérobée du commissariat. Celui qu'il fallut à Duncan pour se rendre compte que je leur avait faussé compagnie. L'instant ou deux ruelles plus loin, Marc réquisitionna, non pas grâce à son insigne mais par la force, le véhicule d'un malheureux civil trop saisi par la surprise pour s'y opposer.
Je ne parvins à cesser de frissonner que lorsque nous eûmes parcouru quelques kilomètres au sud. Mon souffle, encore résiduellement anarchique, témoignait de ma précédente montée folle d'adrénaline.
— Ils vont faire porter le chapeau à mon boss pour tout, prévins-je mon sauveteur inattendu. Noah…
— J’ai envoyé le seul homme de confiance qu’il me reste. Ne vous en faites pas, Grayson fera le nécessaire.
— Mais…
Il détourna un instant les yeux de la route pour capter mon regard et mon attention. Vous avez déjà les deux, Weaton, si c’est pour me rassurer, je vous en prie, allez-y, c’est le moment !
— Jones va sortir et nous rejoindre, ce n’est qu’une question d’heure, Angélina.
Comment ? Son air hardi et déterminé m’inspirait confiance.
— Maintenant, je vais avoir besoin d’une description détaillé du complexe où vous avez été séquestrée. N’omettez rien, s’il vous plaît.
Je pris une forte inspiration avant de lui répondre avec lenteur.
— Je peux vous dire l’endroit exact où se trouve Joyce en ce moment.
***
Noah
Houston, Texas
19 Novembre 2023
C'est pas vrai ! Ce n'est pourtant pas compliqué de garder à l'œil une doudoune bleu turquoise, non d'un chien !
La mine décontenancée, presque déconfite du colosse qui m'avait rejoint à la voiture, seul, m'avait déclenché une colère que mon sentiment de peur uniquement égalait. Ril' ne va pas nous le pardonner si facilement. Duncan avait fait le tour du commissariat, des environs, pour revenir bredouille.
— Monte, grommelai-je.
Penser à Alec en train de croupir derrière les barreaux suffit à apaiser mon humeur. Je savais, certes, que la mesure s’avérerait certainement provisoire. Lorsque toutes les vérifications seraient effectuées, si l’ex-inspecteur Marc jouait des pieds et des mains pour prouver son innocence, ce connard serait dehors dans les plus brefs délais. Délais dont j’avais besoin pour exécuter les projets de Riley.
— Vas falloir que tu l’appelles, rouscailla mon acolyte d’une voix rude. Il va pas être content d’avoir paumé un d’ses pions.
Un pion. Voilà ce que représentait Angélina Fritzberg. Je soupirai. J’aurais apprécié qu’elle passa sous son viseur. Qu’elle ne se mêla pas de cette affaire. Elle n’en fait qu’à sa tête.
— Je sais, sifflai-je entre mes dents sous le ricanement dénué d’humour de Duncan.
Nous avons toujours la reine. Celle que Riley surveillait comme le lait sur le feu depuis son embauche à l’A.J. Investigation. Joyce Carson. Et j’allais forcément devoir prendre de nouvelles dispositions en conséquence de la défection d’Angie. Tendu, je sorti mon téléphone de mon jean et recherchai mon correspondant. Deux simples sonneries suffirent avant que son timbre autoritaire ne résonne contre mon tympan gauche.
— J’espère que mes cavaliers ont su remplir leur mission. Où en es-tu, Noah ?
— Angélina Fritzberg n’a pas eu le temps de charger le cas de la cible. Elle…elle nous a faussé compagnie.
Un silence pesant et long régna dans l’habitacle autant qu’au combiné. Même les railleries de Duncan s’étaient taries. Hart fils le rompit d’un claquement de langue par son phrasé acerbe.
— Elle vous as échappé ? Une gamine est parvenue à vous fausser compagnie, seule, sans aide et sans véhicule dans un commissariat ?
Un rire sans joie ponctua son élocution tranchante.
— Je ne pense pas qu’elle y soit parvenue seule, précisai-je. Je vais m’occuper des caméras de surveillance, il y en a, non loin du poste.
Nouveau silence, durant lequel il sembla réfléchir.
— Voilà qui va peut-être accélérer les choses, en fin de compte. De quoi placer tous les pions du roi sous cloche en une manœuvre. Trouve-moi le deuxième complice investi de Jones encore dans la nature. Où en est ton ancien camarade d’école ?
J’ouvrai l’appli de géolocalisation pour suivre des yeux le point rougeoyant.
— Weaton est en route pour Denver.
La respiration de Riley, en arrière-fond, s’interrompit.
— Alors adapte-toi, Noah. On va passer directement aux préparatifs pour le dernier chapitre d’Alec Jones. Efface toutes les preuves de leurs détentions, tu as moins de quatre heures.
Je déglutis.
— Tu veux qu’on retourne là-bas ? Et Joyce Carson ?
— Emmène-là avec toi. Lorsqu’il se pointera, je me débarrasserai d’elle avant d’en finir avec le survivant.
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Bonjour tous le monde !!!
Angie s'échappe grâce à Weaton, ce héros ^^
Noah n'apprécie pas, mais Riley est convaincu de tourner cette situation à son avantage. Comment et quand?
Ces deux questions trouveront certainement une réponse dans les deux prochains et avant-derniers chapitres (j'imagine, même s'il ne faut pas croire de façon absolue à mes prévisions, quasiment jamais respectées X) à très très vite, cette fois ;)

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