47.Associations et circonvolutions
Note de vocabulaire :
Arraignment : En droit américain, c’est la mise en accusation et la comparution immédiate devant un juge. Dure généralement quelques minutes, au cours desquelles l’autorité compétente cite au détenu ses droits, les charges pesant contre lui (une copie lui en est remise), son droit à un avocat, et son droit à une audience préliminaire. Le juge statut en dernier sur sa libération sous caution ou sa détention provisoire. A ce stade de la procédure, on ne lui demande pas s’il plaide coupable ou non.
Bonne lecture !!!
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Alec
Centre pénitencier d’Houston, Texas
20 Novembre 2023
La morsure du froid m’attaqua le visage alors que la lourde porte de métal du hall de la prison claquait dans mon dos. J’ai besoin d’une douche. Avant même l’arraignment[1], on m’avait interrogé puis envoyée dans une cellule à proximité de la salle d’audience. Ce connard d’inspecteur a largement outrepassé son droit. Concurremment, l’acte écrit et le témoignage du brave directeur d’Independent School District de Denver City était venu remettre en doute la valeur de mon prétendument droit de visite au sein du centre pénitencier. Je bénéficiai de ce fait d’une libération immédiate sous caution, sous réserve de ma prochaine comparution. Et celui à qui je dois ma délivrance n’est autre que…
Un coup de klaxon m’arracha un faible sourire. Derrière ses lunettes de soleil, Grayson me le rendit.
— Je vous ai gardé une place, monsieur Jones.
Sans attendre, je le rejoignis dans la caisse, et il démarra la porte aussitôt refermée. Je dégainais l’IPhone qui m’avait été rendu.
« Merci. Weaton ? »
Le conducteur hocha la tête.
— Marc m’a confié son portable durant ma mission à Denver city, il est persuadé d’être pisté. La manœuvre lui a fait gagner un temps précieux. Mlle Fritzberg est en lieu sûr, ils vous attendent.
Il a retrouvé Fritzberg ?
Mon soulagement fut de courte durée.
« Elle sait où elle était détenue ? »
Nouvel acquiescement de la part de mon voisin de gauche.
— Marc et elle vous exposeront la situation dans une dizaine de minutes.
Nous nous garâmes sans grande surprise à l’arrière des locaux de l’A.J. Tous les accès de Noah avaient été révoqués et son portrait déployé dans tout le rez-de-chaussée avant mon départ pour Denver, ainsi que celui de Thirston. Aucune chance pour eux de pénétrer dans le bâtiment, encore moins sans que je n’en sois informé. L’un des agents du service de sécurité me salua d’un signe tandis que je passais les portes.
Notre ascension jusqu’au troisième étage me parut durer des siècles, et lorsque je poussais la porte blindée du bureau adjacent au mien, la première paire d’yeux qui croisèrent les miens furent ceux de Marc Weaton. Un soupir d’apaisement à ma gauche et le son des pas d’Angélina Fritzberg me firent tourner la tête vers elle. Ses traits étaient tirés, ses joues plus creuses que la semaine précédente. En dépit de son look toujours trop tape-à-l’œil et pailleté, un relent amer d’effroi planait en arrière-plan dans ses prunelles.
— Contente de vous revoir boss.
Mon signe d’assentiment lui arracha un léger sourire.
Angélina
A.J. Investigation, East Downtown, Houston, Texas
20 Novembre 2023
L’expression sévère de mon patron polaire s’adoucie un instant alors qu’il me détaillait sans un mot. J’eus presque envie de lui sauter au cou de soulagement de le savoir indemne et hors de sa cellule.
« Joyce ? », s’enquit son cellulaire.
Mon sourire fondit plus vite que le sucre dans mon café. Je me délestai de ma tasse avec lenteur.
— C’est…je…, entamai-je, le timbre aussi branlant que mes mots.
Je lançai un regard désespéré à l’ancien inspecteur qui s’empressa de venir à mon secours.
— Laisse-moi te faire un topo, Jones.
Grave, le PDG d’A.J. Investigation s’installa sur la chaise la plus proche pour focaliser sans attention sur Marc.
— Grayson a dû t’expliquer que…non il ne t’a rien expliqué du tout, lâcha l’orateur après un bref coup d’œil à la mine fermée de son ex-collègue. Bien. En apprenant ton arrestation et l’existence de ce droit de visite factice, nous avons échangé nos téléphones portables et nos bagnoles respectives. Je l’ai envoyé récupérer un enregistrement du dirlo de l’ancien lycée de Noah ainsi qu’un document écrit de sa main pour attester de ta présence au sein de son établissement. Et, comme ultime preuve, le registre que nous avions tout trois signé, indiquant ton heure de sortie. Je suis certain d’être suivi à la trace. Il était nécessaire que l’on me croit loin pour que je puisse enquêter à ma guise.
— Il est tombé sur moi alors que Duncan Thirston voulait m’obliger à déposer plainte contre vous et m’a intercepté, reconnus-je.
« En d’autres termes, tu l’as enlevée à ton tour ? railla Alec. Ensuite ? Où avez-vous été séquestrée ? Où est votre binôme ? »
— C’est là que ça se corse, poursuivit Marc. Angélina se souvient parfaitement des ambulances et des urgentistes qu’elle a aperçu en quittant les sous-sols de l’hopital Methodist West.
Mon boss se figea. Il dévisageait son interlocuteur et ses yeux lançaient des éclairs. Son visage… il donne l’impression de vouloir crier.
— Me regarde pas comme ça, évidemment, que je n’ai pas perdu de temps, maugréa l’ex-fonctionnaire. Je me suis rendu sur place quelques heures après avoir mis Mlle Fritzberg à l’abri, mais tout ce que j’y ai trouvé, ce sont des restes de feu de champ sauvages, des canettes vides et autres débris. Les locaux donnent l’impression d’être abandonnés depuis des années. Juste un désert désaffecté sous l’hôpital.
— C’était pourtant bien là, me lamentai-je à mi-voix.
— Nous ne vous reprochons rien, mademoiselle, intervint pour la première fois l’agent Grayson. Les Hart et monsieur Peterson devaient être préparé à cette éventualité. C’était tout de même imprudent de t’y rendre seul, Marc. Tu es un inconscient, doublé d’un inconstant.
— Le temps que tu reviennes de Denver, j’avais le temps de faire mes bagages et de prendre l’avion pour Hawaï, rétorqua l’ancien policier. Peut-être que si…
Je ne les écoutai déjà plus se chamailler. Mon rédac-râleur-en-chef pianotait avec énergie sur son portable.
« Ils n’ont pas choisi le lieu au hasard. Il a un rapport avec moi. Je t’ai déjà fait une liste, Weaton, alors on attend quoi ? »
Je me lançai, prête à annoncer la bombe.
— Ce n’est pas tout. On a reçu un message, il y a une heure. Il vous est destiné.
Alec me dévisageait, dans l’attente. Marc s’empara de son propre téléphone comme s’il eut s’agit d’un bâton de dynamite avant de le tendre à l’intéressé.
— Pas la peine de chercher, Jones. Ce fumier te donne même rendez-vous.
Les dents si serrées que j’en eut mal pour lui, mon patron se saisit de l’appareil avant d’enclencher le répondeur.
« Jones, ou plutôt le miraculé, le survivant ! … Je suis certain que tu reconnais ma voix même si je ne t’ai jamais parlé. Estime-toi heureux, je te porte de l’importance. Le départ de toute cette histoire, c’est toi, n’est-ce pas ? C’est avec toi qu’A.J. Investigation s’arrêtera. Retrouve-moi ce soir là où tout a commencé. Là où tu doit finir. Seul, tu m’entends ? L’agent Weaton et la petite blonde restent à la niche. »
« …Alec, non ! »
« Si tu ne te pointe pas avant 23h, elle deviendra ta nouvelle Kara…c’est toi ou elle, tu as quelques heures pour choisir. »
Le silence s’imposa impérieusement dans le bureau, silence durant lequel mon patron sembla résolu quant à son rôle.
— Il est à Houston Height, n’est-ce pas ?
« Bravo Marc, tu excelle en rhétorique. »
— Hors de question que tu y ailles seul, réprouva ce dernier.
Le sourcil haussé, Alec lui envoya un regard des plus éloquents.
— C’est complètement…
— Ce n’est pas tout, coupai-je. Vous vous souvenez du coup de tampon apposé par les Hart qui diffère d’avec les officiels du groupe pharma ? Joyce m’a mis sur la voie, quand nous étions toutes les deux coincées sous le centre Methodist West Hospital. Pour qu’une entreprise se hisse à un tel niveau de renommé, il faut que ses produits soient révolutionnaires, excellents, ou que la concurrence ne tienne pas la route. Elle avait conclu par la troisième hypothèse en parlant de sabotage. Ça doit faire moins d’une heure, mais j’ai quelque chose. Mon binôme avait raison !
Je repris place sur le siège et fit pivoter l’écran d’ordinateur en direction de mon rédac-chef. Celui-ci s’approcha, imité par son opposant.
— Sur les clichés que j’ai pris à Alterwhite, un autre logo m’avait échappé parce qu’il ne figurait sur aucune des assignations émises par Evy-health ni aucun document. Une simple boite mail avec un nom en arrière-plan. Ça m’a conduit sur la trace d’échanges directs entre une agence paragouvernementale spécialisée dans le mercenariat et le PDG d’Evy-health.
Cette fois, même l’agent Grayson s’approcha du bureau.
— Paxton, devina-t-il. Avec qui et sur quels sujets s’entretenait-il ?
Ni plus ni moins que…
« Drew Dudson. Le père de feu-Marvin. », compléta mon chef.
— Il jouait le rôle de médiateur. Depuis la mort de ce dernier, c’est moins propre, moins bien protégé. Et je suis persuadée qu’il existe quelque part, dans les archives classées du cabinet des traces de ce logo.
Je me tournai vers l’agent Grayson qui pesta.
— Je ne compte pas le nombre d’heure que j’ai passé sur la route et vous me demandez d’y retourner si je comprends bien.
— J’ai besoin de quelqu’un pour m’accompagner et m’aider, pour avoir accès aux archives, suppliai-je.
— Vous avez besoin d’un badge, résuma Marc. C’est ta mission, mec. Je reste pour escorter mon grand ami Jones.
« Tu rêves ! Riley m’attend tout seul, objecta mon supérieur. Je ne risquerais pas la peau de ma journaliste pour tes beaux yeux. »
— Voilà pourquoi on a exactement treize heures pour élaborer une stratégie où l’on en sortira tous vivants. Alec, tu as d’autres téléphone ? Abstiens-toi tout commentaire sur mon salaire de fonctionnaire si tu veux bien.
Mon rédac-chef acquiesça, une moue narquoise scotchée au visage en dépit de sa colère sous-jacente.
— Grayson, passe-moi le tien, s’il te plaît.
Son collègue s’exécuta et l’ex-agent en ôta la carte SIM et la batterie.
Joyce
Houston, Texas
19 Novembre 2023
Le retour d’un Noah semblablement à bout de nerfs me fit me recroqueviller au fond de ma chambre de fortune. Duncan, moins rustre pour changer, m’adressa un geste de la main. Terrifiée, je cherchai Angie des yeux, en vain. Angie ? Ma respiration accéléra sa cadence, je me sentis proche de l’hyperventilation. Où est Angie ? Il faut que je sache.
— O…où…où-où-où…
Les mots ne s’extirpaient pas de mes lèvres tremblantes, rongée comme je l’étais par l’affolement. Dites-moi que vous ne l’avez pas tué !
Noah tourna la tête dans ma direction, excédé.
— On va s’en aller, Joyce. Approchez-vous.
Je me tassai plus que ce ne fut possible contre le fond de la cage, dans un état proche de la terreur. Ils ont assassiné mon binôme ! Ils vont se débarrasser de moi ! Angélina…
J’éclatai en sanglots incontrôlables et irrépressibles. Je ne vis pas l’expression de mes geôliers, beaucoup trop floues pour mes yeux noyés de larmes. Ils se regardèrent, ce fut mon unique certitude.
— Joyce, vous vous méprenez. Je ne vais pas vous tuer…mais Riley le fera si vous n’obtempérez pas. Il arrive.
Mes pleurs redoublèrent, m’étouffant au point où la tête me tourna.
— Calmez-vous. Regardez-moi, je ne suis plus armé. Regardez par vous-même.
Pour appuyer ses dires, Noah Peterson s’accroupit en face de mes barreaux et déposa son arme au sol.
— An-An-Ang-gie ? soufflai-je.
— Angie va certainement bien, siffla-t-il, la colère regagnant du terrain dans son élocution.
Certainement ? Pourquoi n’en a-t-il pas la certitude ? Est-ce qu’elle est avec Riley ? Est-ce qu’est n’est plus avec eux…parce qu’elle a eu l’opportunité de… s’enfuir ?
Le fil de mes circonvolutions me calma, assez pour retrouver un semblant d’aplomb. Ces quelques jours de détentions, suivi de la disparition de ma collègue mettaient la résistance de mes nerfs à rude épreuve.
— Où v-v-va-t-on ?
Mon interlocuteur se dispensa de me répondre. Duncan en revanche ne s’en priva pas, ravivant mon appréhension.
— On va t’présenter notre patron.
20 Novembre 2023
J’avais malgré moi troque ma liberté dans une cage contre un ficelage à une chaise. Au moins, ce n’est plus ma colonne qui en pâtit. Mes poignets brûlaient tant j’avais tiré sur les cordes pour m’en défaire, sans succès. Mes geôliers se relayaient à ma garde, ce qui me paru complètement anormal et confirmait mes suppositions. Angie a trouvé le moyen de prendre la poudre d’escampette pendant ou après sa déposition. Et maintenant ? Est-elle en sécurité ? Qui lui a prêté main forte ? Une affluence d’autres question me taraudait. A quel point Alec souffrait de sa déposition, si déposition il y avait eu ? Est-il parvenu à prouver son innocence lors de l’enquête préliminaire ? Je savais par mon binôme qu’il avait mis la main sur mon portable. Donc, potentiellement mes derniers brouillons. Les a-t-il lu ?
Je soupirai. Évidemment, il s’agissait-là d’un sujet secondaire, mineur. Je ne pus m’empêcher de ressasser cette question. Jamais je ne l’avais blessé comme il l’eut supposé si longtemps. Trop longtemps. Si je dois mourir… je sentis un sourire amer se crayonner sous mes pommettes. Ça n’a plus d’importance, si je dois y passer. Vaut mieux qu’il ne sache pas. Pas s’il me survit.
Des pas retentirent, espacés, longs, claquants. Je levai la tête vers Duncan, ma nounou du moment, les yeux braqués sur l’arme qui dépassait de son holster. Surprenant mon mouvement, il me prévint.
— Évite de le contredire, d’accord, poupée ? Il n’aime pas trop ça.
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Bonjour à tous !!!
Angie et Grayson partent dans le comté de Jasper à quelques kilometres, Alec et Weaton vont peut-etre unir leurs forces (ils font un bon duo quand ils y mettent du leur !)
Quant à Joyce, elle craque, puis semble complètement laisser tomber. Pourquoi ? Le chapitre suivant va certainementy répondre...à bientôt !

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