49.Homme enfant, homme hâbleur
Joyce
Lycée d'Houston Heights, Houston, Texas
19 Novembre 2023
En compagnie contrainte et forcée, je pénétrai dans l’ancien établissement de malheur qu’avait été celui d’Alec. Les chaussures claquaient, tandis que seules les pointes des miennes crissaient sur le parquet du hall, avec mes récriminations. A demi-trainée, demi-soulevée par chaque bras, je lançai un regard et un murmure successifs à mes deux transporteurs.
— Duncan… Noah…s’il v-vous plaît ! P-Pitié !
Devant nous, Riley ralentit l’allure pour se mettre à ma hauteur.
— Ici, comme tu peux le voir, c’étaient leurs vitrines de trophées. Ton amant avait sa photo juste là, à l’époque… Ils ont toujours eu ce chic, ce bon gout à Houston Heights d’étaler leur réussite le long des couloirs principaux… de sorte à ce que tous les parents et gens de l’extérieur aient une vue imprenable sur leurs succès, leurs meilleurs éléments ! leurs populaires. Tu ne les aimais pas beaucoup non plus, à Springer, n’est-ce pas ? ah, et ici…
Sans sourciller, le porte-parole de Evy-Health me faisait la visite guidée du lieu des cauchemars de nombreuses familles, prouvant que le passé et le présent d’Alec n’avait aucun secret pour lui. Il sait qu’Alec en connait beaucoup à son sujet également, donc. Ses hommes de mains me firent passer la porte d’une salle de classe dans la pénombre, seulement éclairée par le rayon de lune et quelques lointains réverbères, au travers des fenêtres.
— Je t’aurais bien proposé de te montrer d’autres endroits, encore plus évocateurs pour ton très cher Alec…
La bile remonta dans mon œsophage à m’en brûler. Prise de faiblesse, je m’effondrai littéralement sur moi-même, uniquement retenue par Duncan et Noah.
— Joyce, souffla ce dernier à mon intention avant de changer de destinataire. Ril’ ?
L’instigateur de mon malaise se tourna dans ma direction.
— …mais je ne voudrais pas te couper l’appétit. Tu as raison, Noah, faites donc s’asseoir notre invitée.
Avec l’aide de mes geôliers, je m’attablai à l’un des bureaux, trop nouée pour parler.
— D. ? Dis à Sylvester de monter le repas et de retourner à sa garde.
Le plus costaud s’exécuta, sous mon regard aussi affligé que flou. Semblablement à un enseignant, Riley vint prendre place à quelques mètres de moi, à demi-assis sur le bord du bureau des professeurs.
— Elle sait exactement pourquoi elle est là. C’est exact, Noah ?
Il rit en réponse au signe de tête de mon ancien patron.
— Quel dommage que New Canuum ait été racheté, n’est-ce pas ? Et quelle chance que ta candidature au sein de l’A.J. ait été approuvée ! Quoi ? Tu ne pensais tout de même pas que ton renvoi n’était que le fruit d’un pur hasard ? Et ces offres concernant le journal d’investigation dans tes mails, pendant ta recherche d’emploi. Ça a été si simple de t’orienter. Je ne pensais pas que tu me faciliterais le travail. Noah a bien fait le sien, jusqu’à ton embauche chez mon meilleur ennemi.
Mon ancien employeur. Il a tout perdu…à cause de moi. Chaque affirmation assénée par Riley me faisait l’effet d’un uppercut porté en pleine poitrine.
— Le roi. Et quel roi… Ce qu’il va bientôt comprendre, c’est que c’est moi, le véritable roi de cette partie.
— P-pourquoi vous lui f-faites ça ? Il ne vous a jamais…
— IL EXISTE, VOILA TOUT ! s’emporta le porte-parole d’Evy-health en frappant sur le bureau, avant de se calmer. Mon père le faisait surveiller, cet incapable… s’il avait seulement su se tenir à sa place puisque je l’avais manqué, mais non ! L’épargné n’a pas pu admettre sa défaite…
Il se redressa pour réduire la distance qui nous séparait, m’octroyant un frisson des plus déplaisants.
— …alors j’ai décidé de créer toutes les conditions de son échec définitif. J’ai tout de suite su que tu serais celle qui allait m’être le plus utile, donc mon bras-droit t’as refilé quelques miettes de pain sur un cabinet. La pièce était lancée.
Bien sûr, qu’il orchestre tout depuis le début. Il me tapota le front du bout du doigt avec enthousiasme avant de tirer une chaise pour s’installer à ma table.
— Je t’ai fait surveiller aussi étroitement que Jones, si ce n’est plus. Ta proximité avec lui vous a empêché de garder les idées claires, mais je savais que ça n’allait pas durer. C’est pour ça que ta visite à Oklahoma est devenue l’occasion idéale pour te faire disparaître du paysage.
— Et Angélina ?
Il secoua la tête à l’intervention qui m’avait réclamé beaucoup d’énergie.
— Elle n’était réellement pas prévue au programme. Le journal avait besoin d’un duo. Elle a intégré le jeu d’elle-même. Comme vous.
— Vous n-n-nous avez p-p-piégé !
— Parce que vous vous êtes obstinées, s’agaça mon interlocuteur, dont la patience semblait prête à fuir de nouveau. Ton binôme et toi auriez pu changer d’affaire ou même de voie, mais vous avez persisté. Vous jouez le prochain tour. Je m’occuperai plus tard de mademoiselle Fritzberg. Demain soir à la même heure, ce sera ton tour et celui d’Alec Jones.
— Vous allez m-me tuer. A-à-à son arrivée… vous croyez v-vraiment qu’on l’enfermera pour m-mon m-meurtre ? ce n’est pas crédible !
— Qui te parles de le faire enfermer ? s’amusa Riley, le sourire lugubre et annonciateur de mauvais présages. Il l’a déjà été.
Je me glaçai.
— Jamais vous n-ne p-pourrez faire c-croire à un suicide ! récusai-je, blafarde.
— Il l’a déjà été, répéta-t-il en se tapant la tempe. Son dossier psychiatrique n’a même pas besoin d’être inventé, il existe déjà. Je vois déjà les grandes lignes du vingt-heures : « le PDG d’A.J. Investigation, rongé par son passé, ses hallucinations et sa démence s’est suicidé après avoir séquestrée, puis tirée mortellement sur sa stagiaire et ex-conquête. Les larmes de deux mères éplorées, une ancienne collègue de bureau suffisamment effondrée pour la faire quitter l’entreprise, puis le pays. L’agent Weaton, soupçonné d’avoir fait obstruction à la justice et alimenté la folie d’un meurtrier suicidaire en poursuivant un fantôme, verra sa carrière et sa vie partir en fumée. Clap de fin. Révérence.
La porte s’ouvrit à la fin de sa déclaration sur un homme chargé d’un plateau.
— Prends le temps de te nourrir, tu fais peine à voir, Mlle Carson. Mon petit dommage collatéral doit être capable de tenir debout pour accueillir notre invité d’honneur, demain soir.
Je ne jetai qu’un coup d’œil bref aux aliments visiblement savoureux entreposés devant moi. Le dernier repas d’une condamnée. Ma pensée m’arracha un rictus tandis que mes doigts valsaient sur mon genou gauche.
— Vous m’engraissez avant de m’abattre. La branche médicale ne vous correspond pas, pas plus que le métier de politicien.
Riley se pencha vers moi, caressa ma joue en m’adressant un sourire un peu forcé, un peu dément, avant de se redresser.
— A ta guise. Tu seras plus obéissante une fois dans les vapes.
Il se leva d’un bond après m’avoir tapoté la tête, fit un signe à ses hommes puis gagna la porte. Il ne la franchit pas, cependant. Se retournant derechef pour me faire face, il me lança un dernier regard, assassin, cette fois. Toute fausse joie et insouciance avait disparu de ses traits dorénavant désaffectionnés, aux limites de la froideur.
— Tu dois avoir tant de regrets. Mourir si jeune, à l’aube de ta carrière…
Demain. J’ai jusqu’à demain.
— … loin de ta chère famille qui apprendra ton sacrifice dans les journaux.
Emma. Maman. Je repensais à son sourire, à son signe de la main alors qu’elle s’approchait de la zone d’embarquement.
— Au sujet de ta nouvelle et précieuse, quoique courte amitié…
Le visage radieux, puis terrorisé d’Angélina flasha sous mes prunelles que je fermais de toutes mes forces, à m’en donner le vertige.
— … pour ton amant, qui te croira infidèle et simulatrice jusque dans la tombe. Tu n’auras pas trahi que lui…
Alec…
— … pire encore. Peut-être pour cette affaire que tu n’as pas pu faire éclater au grand jour. Les médias que tu as promis de servir. Cette dernière mission que tu ne pourras pas accomplir. Pauvre de toi, Joyce. Ta vie n’aura été qu’un amas de regrets et ta mort sera aussi triste que ton existence.
Ma promesse. J’ai promis, pourtant !
À Angie… À Brett…
À Alec… Pour l’A.J. …
À moi-même…
À mon père.
Quelque chose craquela en moi, se fissura. L'idée insupportable de mon trépas que je devinais inéluctable, à laquelle j'étais presque parvenue à me une raison. La torpeur qui m’avait quasiment étouffée ces dernières heures et qui m'aidait à garder un peu de contenance, se désagrégea d'un seul coup aux mots prononcés par Riley.
Je ne...
Mes yeux s'ouvrirent brusquement sur la salle vide, concurremment à ma respiration heurtée et désordonnée. Un hurlement de bête blessée résonna dans l'espace en un écho lugubre et grinçant.
...veux pas...
Renversant ma chaise dans un fracas sec, je me jetai contre la porte et tambourinai dessus, alors que les cris déchirants retentissaient toujours. Les miens. Ma gorge nouée, les mots ne sortaient pas, preuve manifeste de mon désespoir débordant.
...non, je ne veux pas...
Un rire sinistre me parvint depuis le couloir. Je haïssais Riley Hart pour ses paroles qui m'avaient ôté tout mon courage, toute la dignité que j'aurais voulu garder jusqu'à la fin. Car la vérité, c'était que...
...je ne veux pas mourir !
Noah
19 Novembre 2023
De la cruauté gratuite. Riley s'acharnait à détruire et piétiner les derniers instants de vie d'une femme qu’il s’apprêtait de toute façon à tuer. Bien que loin d'être un saint, j'en était foncièrement dégouté. La part scrupuleuse en moi me hurlait que ce type avait déjà perdu l'entièreté de son humanité. Je n'aurais pu pousser le vice aussi autant que lui. Mon regard s'abaissa néanmoins sur mes propres mains. Je ne dois me permettre aucun jugement. Comme si j'étais propre... Je cessais aussitôt de me chapitrer en remarquant l’attention de Ril' sur moi. Duncan était déjà sorti. Je m'apprêtais à l'imiter, non sans un dernier regard à Joyce. Yeux clos, les mains tremblantes, elles encaissaient l'inutile violence verbale du chef sans un souffle.
— Pauvre de toi, Joyce. Ta vie n'aura été qu'un amas de regrets et ta mort sera aussi triste que...
Je passai la porte en focalisant mes pensées sur l'essentiel. Le verrou cliqueta dans mon dos. Oublie les dommages collatéraux. Concentre-toi sur demain. Sur ta vengeance. Sur les prochaines heures. Sur...
Une main me saisit vivement au collet. Le visage du porte-parole d'Evy-Health emplit mon champ de vision, si proche du mien que son haleine acre offensa mon nez.
— Tu n'as quand même pas pitié de cette fille, mon petit cavalier ?
Toutes ses allégories en lien avec les échecs commencent sérieusement à me mettre en rogne.
— Pourquoi, je devrais ? récusai-je négligemment, veillant à estomper toute trace d'animosité dans mon regard tant que dans mon timbre. Je n'ai qu'un objectif en tête.
Il m'examina moins d'une seconde avant de ricaner puis recula avec hâblerie.
— J'espère pour toi. Vois-tu, je sais que tu as tenté de la dissuader de s'investir. Et oui, je sais que tu as tenté de l'éloigner. Je sais tout ce qui se passe.
— Je me devais de paraître crédible, je te rappelle. Je suis parfaitement conscient de mon rôle.
— Dans ce cas, tout est clair.
Sa mine s’illumina d’un seul coup, enfantine, comme si une plaisanterie venait d’être proférée.
— Allons dans ce qui leur sert de salle des profs. Pour une fois que j’y met les pieds !
Sylvester s’approcha, un tabouret à la main, prêt à faire le guet devant la porte. Je m’écartai pour libérer la place puis interpelai Riley pour insister sur le sujet qui me tracassais.
— Est-ce que tu es sûr de ne pas vouloir de renforts supplémentaires ?
Il se retourna, nous inspectant tour-à-tour avant de répondre avec allégresse.
— Tu me sous-estime, Noah ?
Je n’eus pas le temps de répliquer. Derechef, sa posture et son humeur mutèrent en une seconde. Fichu psychopathe ! Tout n’est qu’un jeu pour lui !
— Non, en fait, tu surestimes un pauvre muet et un looser fraîchement renvoyé du commissariat ! s'énerva-t-il.
— Ils ne sont pas seuls.
— Tu t'inquiètes au sujet d'un gratte-papier ? Ou…
Riley s'approcha vivement de moi et scruta d'autant plus intensément mes traits que je conservais les plus neutres possible.
— Sont-ce par les beaux yeux bleus de la petite stagiaire que tu te sens menacé ? Parce que tu te sentirais incapable de la shooter si elle refuse le deal ou si elle rapplique ?
Aucun battement de cils de ma part. Pourtant il a raison. Je suis exercé à commettre le pire. Mais elle... j'eus autant préféré ne pas en arriver jusque-là.
— Elle ne sera pas suffisamment stupide pour revenir d’elle-même. Ça vaudrait mieux pour elle.

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