Celle qui murmure
Kael ne dormit pas. Il n’en était plus capable.
Il errait dans le couloir organique de la prison, chaque paroi vibrant comme un cœur vivant. Il avait repoussé l’illusion — ou ce qu’il croyait être une illusion — d’Alisra. Pourtant, elle revenait, parfois dans un coin de son œil, parfois dans une réflexion familière dans sa tête.
La frontière entre son esprit et celui de la créature qu’on lui avait envoyée s’effritait.
La lumière changea à nouveau.
Il entra dans une pièce presque identique à la précédente, mais cette fois elle l’attendait déjà, assise, calme, les jambes croisées.
– "Je sais que tu crois que je suis une copie."
Kael resta à l’entrée, les bras croisés. Il refusait de s’approcher.
– "Tu en es une."
Elle ne réagit pas. Elle ne semblait ni blessée, ni provocante. Juste… patiente.
– "Alors pourquoi es-tu revenu ici ?"
Il hésita. Il aurait voulu répondre "par erreur", "par défi", ou même "par faiblesse". Mais aucune de ces réponses n'était vraie.
– "Parce que j’ai besoin de savoir… si je serais capable de lui pardonner."
– "Elle t’a tout donné."
– "Elle m’a tout donné… sans savoir tout ce que je lui ai pris."
Elle se leva. Lentement. Et marcha jusqu’à lui.
Il aurait dû reculer.
Il ne le fit pas.
– "L’amour, Kael, n’est pas la réciprocité. C’est la révélation. Et toi, tu n’as pas encore été révélé."
– "Je ne veux pas t’écouter."
– "Tu n’écoutes pas… tu ressens."
Et soudain, elle toucha son front du bout des doigts.
FLASH SENSORIEL
Des images. Des sensations.
Des souvenirs qui n’étaient pas les siens.
- Alisra, dans une capsule cryogénique, pleurant en silence.
- Une salle blanche. Des scientifiques. Des mots qu’elle ne comprenait pas : "liant génétique", "pont inter-espèce".
- Une voix familière : Lyra.
"Elle ne doit jamais savoir."
Et puis… Kael lui-même. Tout jeune. Observant Alisra à travers une vitre. Fasciné. Confus.
Pas en mission. Juste ému. Déjà.
Kael tomba à genoux.
Il avait vu son passé à elle.
– "Qu’est-ce que tu m’as montré ?"
– "Ce qu’elle t’aurait montré… si elle n’avait pas eu peur."
Il releva les yeux. La fausse Alisra se tenait là, immobile. Belle. Inhumaine. Intime.
– "Tu n’es pas elle. Mais tu sais ce qu’elle ressent. Tu… copies ses pensées ?"
– "Je suis connectée à elle. À toi. À la tension entre vous deux. Je suis ce lien. Le reflet qui te pousse à choisir."
– "Choisir quoi ?"
– "La vérité. Ou la consolation."
Kael sentit sa volonté vaciller.
S’il restait ici, avec cette présence… il pourrait croire qu’il n’avait jamais trahi. Qu’elle l’aimait encore. Qu’il n’y avait plus de guerre, plus de sacrifice.
Mais il savait.
Et c’était ça, sa vraie torture.
– "Si je choisis la vérité… je risque de la perdre."
– "Et si tu choisis le mensonge… tu ne seras jamais libre."
Kael se leva.
Son cœur battait si fort qu’il en avait mal.
– "Alors je choisis la douleur."
La fausse Alisra sourit. Pour la première fois, avec une lueur réelle dans les yeux.
– "Alors tu es prêt."
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