Chapitre 49 : Le dîner chez les Makes - Part 3.
Kimi était mal assise dans le canapé. Elle contint un soupir en s'ajustant à l'accoudoir, les mâchoires crispées. Elle portait rarement des robes. Sa première découverte fut l'horreur d'un bas collant trop serré, et pendant que l'élastique autour de ses côtes était en train de les dévorer, elle s'efforçait de garder une expression passable, histoire de ne pas faire battre de l’aile aux festivités.
Celles-ci avaient débuté dès l'instant où les Solaires avaient fait leur apparition chez les Makes. Chez les Makes ? La blonde se demanda si cette expression était encore d'actualité, étant donné que John-Eric Makes n'habitait plus dans cette maison.
La demeure n’en restait pas moins celle de Blear et de ses enfants, bientôt peut-être celle de Dossan et...
Kimi croisa les jambes, chassant ce scénario de sa tête.
Penser à cette éventualité, lui donnait le tournis. Oui, autour d'elle, le monde tournait et pourtant, aucune goutte d'alcool ne circulait dans son sang. Du moins, pas encore, car Alexandre - le père de Jena - debout, auprès des fauteuils, était en train d'ouvrir la bouteille de champagne qu'ils avaient apportée avec sa femme. Celle-ci s'appelait Chantale et frétillait, les poings serrés, en attendant que le bouchon explose.
En quelques minutes de temps, Kimi avait appris que ceux-ci travaillaient à la banque, et surtout, que le couple ne manquait pas d'énergie.
- Je sens qu'il arrive, dit Alexandre, qui se tortilla avec élégance au-dessus de la table du salon.
Les coupes vides y étaient toutes rassemblées.
- Allez, papa !
Jena.
Kimi déposa ses yeux sur elle, avec l’envie irrésistible de la déchiqueter. De manière égale à ses parents, cette dernière avait envahi l’espace, resplendissante - même en applaudissant dans le vide. Elle brillait avec la même intensité que son haut à paillettes. Cette vision, et ce trouble qui la traversèrent, Kimi eut l’impression de les avoir déjà vécus. À Saint-Clair, Jena avait retrouvé sa place avec une aisance qui l’avait déstabilisé. Maintenant, en observant ses parents, elle comprit d’où lui venait cette confiance.
Elle n’avait pas été éduquée pour rester en retrait. Jena se répandait pareillement à ses pairs et elle festoyait naturellement auprès de ceux qui n’étaient pas les siens. La preuve étant : Dossan et Leroy s’amusaient de la situation, tandis que toutes ces manières l’agaçaient. Les rires partagés dans la pièce, la façon dont chacun acquiesçait,... Elle aurait préféré que tout s'arrête, mais elle n'avait pas d'autre choix que d'assister à toute cette mascarade. Car ils ne s’aimaient pas vraiment, si ? Sky et Jena. En déplaçant son regard, Kimi ajusta sa robe. Leur couple ne tenait qu’à des lois qui étaient en train de s’évaporer.
Alors, pourquoi ?
Forcée de constater qu’ils rigolaient ensemble, son cœur s’envola :
- Wah !
Leroy avait sursauté ; le bouchon avait explosé. Kimi sentit le monstre en elle surgir de la même façon que le champagne s’écoula sur la table.
- Chéri, attention ! s’écria Chantale.
- Ce n’est rien, répliqua Blear, qui s’était préparée à éponger l’alcool.
Cette dernière s’activa à essuyer les quelques gouttes, pendant qu’Alexandre remplissait les verres. Dans leur dos, Charles s’appliqua uniquement à récupérer la serviette mouillée. S’ils l'avaient laissé faire…
- Je vous en prie, servez-vous.
Chacun suivit l’invitation de Blear en attrapant sa coupe, Kimi se perdant instantanément dans le fond de son verre. Assise en face de Sky et Jena, qui se tenaient la main - ou du moins, Jena avait sa main déposée sur la sienne - elle avait l’impression de vivre un cauchemar éveillé. Au point qu’elle en vint à douter de la réalité. Sky avait-il vraiment fait le premier pas au bowling, ou était-ce le résultat d’un de ses innombrables scénarios ? Si oui, pourquoi avait-il fait cela ? Pourquoi s’était-il donné cette peine pour au final l’humilier ?
Kimi serra ses doigts autour de son verre, en se rappelant :
- Elle est pas à Laure cette robe ?
Oh, elle l’aurait tué.
Les bulles crépitant sous son nez, elle songea au fait que celles-ci arriveraient peut-être à l’anesthésier ; le monstre.
Celui-ci était comme l’élastique autour de sa taille : invisible, mais là, destructeur et ruminant. Parce qu’en effet, depuis l’instant même où elle avait atterri dans cette maison, Kimi n’avait cessé de ruminer. À propos de Sky, qui ne lui prêtait aucune attention, et à propos de Jena, qui, au contraire, l’avisait régulièrement.
Était-ce à cause de son décolleté ? Elle lui avait dit la trouver belle, mais était-ce la vérité ?
- Portons un toast.
Kimi revint à elle. Comme tout le monde, elle se concentra sur Blear, qui en se levant apporta sa coupe à hauteur de son buste :
- Je souhaite simplement vous remercier de votre présence. Je suis ravie que nous soyons tous rassemblés ce soir pour fêter la nouvelle année ! Santé !
Chacun profita alors de ces premières gorgées.
- Comment le trouvez-vous ? demanda Alexandre, qui était impatient d’entamer la discussion.
Dossan fut humble :
- Je dois avouer que je ne m’y connais pas en champagne, mais je le trouve très bon.
- Il est délicieux, appuya John.
- Je suis amplement d’accord, fit Blear, à son tour.
- Bwah, c’est horrible !
La réaction de Leroy, qui rejeta son verre en grimaçant, provoqua des gloussements auprès des adultes, et également auprès de Lysen, qui avait l’habitude de la tradition. Ce dernier, ayant manqué de tact, chercha à s’excuser, mais rien ne semblait atteindre l’homme qui avait apporté le champagne :
- Haha, ce n’est rien, s’amusa Alexandre. Ce genre de choses viennent avec l’âge ! N’est-ce pas, fiston ? ajouta-t-il, en claquant sa paume sur la cuisse de Sky, qui fut secoué par le geste. Qu’est-ce que tu en dis, toi ? Tu le trouves bon ?
- Fiston…
Sky planta ses yeux dans ceux de Kimi.
Elle avait pouffé, en s’étouffant à moitié. C’était sortit tout seul, presque de façon inaudible. Personne n’avait entendu ? Ou bien tout le monde était à ce point préoccupé par le fait qu’elle toussait encore ?
- Pardon, fit-elle, en s’essuyant le menton.
- Tu as besoin d’eau ? lui proposa Dossan, mais elle s’empressa de refuser.
- Je peux aller vous en chercher, le rejoignit, Charles.
- Non, ça va ! s’exclama-t-elle, en attrapant son verre.
Elle prit une grosse gorgée avant de reprendre son souffle. Les discussions autour de la boisson reprirent aussitôt, mais sans Sky, cette fois. Sur le canapé en face, ce dernier semblait paralyser.
Kimi avait dérapé, mais personne n’y avait fait attention. Sauf eux deux. Elle essaya de dissimuler son sourire en amenant une nouvelle fois son verre à ses lèvres. À quoi pensait-il ? Par-dessus le cristal, les yeux verts de Sky ne la trompèrent pas. Elle l’avait mis mal à l’aise, à son tour, et puis, maintenant, elle en était certaine.
D’une traite, Kimi avala le reste de sa coupe de champagne et la posa devant elle. Sky avait plongé dans son décolleté. Quand bien même, il eut détourné la tête juste après, elle l’avait vue faire, et cela lui donna toutes les raisons du monde pour écouter la vilaine petite voix dans sa tête.
- Kimi, je te ressers ?
À l’opposé d’elle, Dossan eut un geste compulsif lorsqu’il vit sa fille tendre son verre à Alexandre. Il le conserva dans sa manche, en ne voulant pas gâcher la fête. Mais Blear à ses côtés perçut tout à fait son inquiétude.
***
C’était trop long. Le dîner, les discussions,...
Les deux coudes appuyés à table, Kimi était occupé à tournoyer avec le liquide dans son verre. Sous son nez, résidait une partie des os de l’énorme volaille pour laquelle Charles avait reçu des félicitations une heure plus tôt.
Fort heureusement, le vieil homme ne lui avait pas demandé son avis. Car si elle avait dû être honnête, elle n’aurait su lui en préciser le goût, si ce n’était celui du vin.
À vrai dire, Kimi ne sentait plus rien, ni de ses pieds sous la table, ou du bout de son nez, qui avait perdu toute sensibilité. Quant aux bavardages autour d’elle, il y avait longtemps qu’elle y était devenue sourde.
Alexandre et Chantale Solaire parlaient bien trop vite à son goût, d’une façon qui permettait à leur fille de surenchérir chacune de leur conversation.
Kimi s’en fichait de leurs aventures au Japon, des bénéfices que ce voyage avait apporté à la famille, ainsi que de leurs bonnes résolutions,... Elle s’en fichait de tout. Sauf de Sky, qui ne lui avait plus donné d’attention depuis, à part pour assister aux moqueries de Jena.
Non, elle n’avait jamais mangé de caviar.
Non, elle n’avait jamais non plus goûté aux noix de Saint-Jacques.
Non, elle n’avait aucune idée de ce qu’elle avait envie de faire plus tard…
- Notre Jena rêve de devenir journaliste de terrain ! s’était exclamée, Chantale. Qu’en est-il de vous les enfants ?
Leroy avait répondu :
- Si possible… J’aimerais intégrer une école de danse.
Dossan avait eu l’air surpris, Blear prête à le soutenir. Kimi, elle, n’y avait jamais réfléchi. Ce à quoi, on lui répondit :
- Il sera bientôt temps de choisir !
Mais choisir quoi ?
Elle comprit lorsque l’avenir de Sky s’étala sur la table. Lui, il l’avait le choix, chacun de ses parents prêt à l’accueillir au sein de leur secteur.
Il était devenu sérieux, engagé, Sky. Elle ne l’avait jamais entendu parler de cette manière.
- On serait ravi aussi de t’avoir à nos côtés, avait précisé Alexandre en envoyant un clin d'œil vers John-Eric.
- … Je pense qu’il serait plus correct que j’apprenne auprès de papa, avait répondu Sky. Ou de maman ! Mais c’est gentil, merci. J’apprécie.
Les hommes s’étaient serré la main. John semblait fier, Blear aussi. Alexandre lui avait ensuite mis une claque dans le dos, en riant fort :
- C’est bien ! La fidélité est une belle qualité !
À ce moment-là, Sky avait souri maladroitement, en relevant ses yeux, non pas vers Jena, mais vers elle.
Pourquoi ?
- Dois-je resservir quelqu’un ou passons-nous au dessert ? demanda si gentiment Charles.
Voilà qui l’intéressait bien plus.
Kimi s’apprêta à réclamer un autre verre :
- Je vote pour le dessert, avait répondu rapidement, Dossan. Et je propose que nous vous aidions à débarrasser.
- Voyons…
- C’est une bonne idée ! lança Blear, en se redressant aussitôt. Allez, chacun débarrasse ce qui lui appartient ! Sauf vous, Charles, restez assis.
- Mais…
L’homme méritait qu’ils prennent le relais. Kimi était assez d’accord. Elle suivit le mouvement en essayant de se tirer de sa chaise. Vaisselle en main, elle regarda Sky faire la même chose, quand ses jambes s’emmêlèrent.
- Ha…
- Attent… !
De justesse, elle rattrapa le verre, chacun aux aguets.
- Haha ! C’était moins une ! s’exclama-t-elle, en exagérant.
Alors que la crainte générale s’éparpilla, chacun apportant sa part à la cuisine, Dossan fronça les sourcils. Il entra aux côtés de Blear, avant de poser ses affaires sur le plan de travail :
- Tout va bien ? demanda cette dernière.
- J’espère, murmura-t-il.
Lysen et Leroy quittaient déjà la pièce, laissant entrer les grands ados à leur place.
- Tu as trop bu, Kimi ? lança Jena, en plaisantant.
Cette dernière ne répondit qu’en rigolant. Qu’est-ce que ça pouvait lui faire ? Évidemment, à côté, Sky ne dit rien.
Tous les trois s'arrêtèrent quand ils rencontrèrent l’expression de Dossan au milieu de la cuisine :
- Kimi.
- Oulah, fit Jena. Je crois qu’on ferait mieux de partir, dit-elle en gloussant et en attrapant la main de Sky.
Le faisait-elle exprès ?
Elle leva les yeux au ciel quand elle se retrouva seule face à son père. Blear leur avait laissé de l’espace en s’envolant à son tour.
Dossan la jaugeait sévèrement.
- Je ne suis pas bourrée, dit-elle, à demi-mots.
- Peut-être. Mais je te demande de ne plus boire. C’est moche de te voir comme ça.
Comme quoi ?
En se retournant, pour voir son dos s’éloigner vers le salon, Kimi croisa son reflet dans une des vitres où était rangée la vaisselle. Elle se rattrapa au meuble derrière elle, tanguant sur ses escarpins. Peut-être bien qu’elle avait trop bu et qu’elle était pitoyable, mais…
Son regard s’arrêta sur la bouteille de vin blanc qui avait servi à Charles à flamber les noix de Saint-Jacques. Bon, ça, en réalité, elle l’ignorait, mais elle se figea en attrapant le goulot.
- Ha, je vois, dit-elle, à haute voix, en abandonnant ensuite la bouteille à son sort.
Elle était complètement bourrée.
Mais. Elle s’en fichait. Kimi retourna dans le salon avec un sourire aux lèvres. Pour une raison qu’elle ignorait, toute cette situation la rendait hilare. Elle s’avança vers la table, qui n’était plus habillée que des assiettes à dessert, ainsi que de ses couverts, et du champagne qui clôturait la soirée.
Lorsqu’elle s’apprêta à s’asseoir, Jena ouvrit sa bouche une fois de plus :
- Attention, Kimi…
Tout le monde la regarda pendant qu’elle dévisageait la brunette.
- Casse-rien !
Ainsi, tout le monde la vit attraper la bouteille de champagne au milieu de la table.
***
Tout s’était déroulé très vite. Kimi attrapant la bouteille pour la vider sur la tête de Jena. Le hurlement de cette dernière avant que ses parents, et Sky, estomaqué, ne bondissent à ses côtés. Blear qui se couvrit le visage à moitié ; John, assis, les yeux ronds ; Dossan qui le rejoignit, en tombant sur son siège ; et Charles dont les termes réveillèrent l’ensemble des invités :
- Mon dieu…
- Mais… Mais enfin ! s’écria, la mère de Jena, qui quitta sa fille pour se mettre en garde face à la blonde.
Alors qu'elle était pointée du doigt, Kimi releva les yeux, la bouteille à bout de bras. Elle ne put s'empêcher de relâcher un rire, soulagée. Jena était trempée. Ses cheveux. Son haut à sequins. Le haut de son pantalon blanc.
Puis, elle réalisa. Tandis que Jena était en train d’essuyer ses yeux, dont le mascara refusait de couler, son visage se transforma. Elle se mit à pleurer.
- Oh, chérie, chevrota sa mère, en l’attrapant dans ses bras.
- Non… c’est bon… lâche-moi ! s’écria-t-elle. Je… je… Tu…
Les doigts crispés, cette dernière donnait l’impression de se contenir, mais elle était tout simplement prête à exploser. Ce fut l’instant précis où Lysen décida d’emporter Leroy à l’étage.
- Espèce de pétasse !
Kimi se prit l’insulte comme une bourrasque. Elle l’accepta, la tête haute, mais en déglutissant. Qu’allait-il se passer, maintenant ? Elle était piégée au milieu d’une pièce où chacun l’avisait comme un danger. Où chacun avait décidé de se concentrer sur Jena, en premier lieu. Mise de côté, Kimi vit Blear se dresser devant les Solaires pour temporiser le cours des événements.
- Je propose que tu montes te changer, dit-elle à l’égard de Jena.
Voir Sky à ses petits soins et prêt à l’y emmener lui fit un mal de chien. Mais ce fut sans compter la réaction de Jena, qui le rejeta :
- Non. Je veux rentrer.
- Jena, ce n’est pas raisonnable, dit Chantale. Il faut d’abord que tu te changes, tu vas attraper froid…
- Je veux partir. Maintenant.
La disparition des Solaires fut alors immédiate, ceux-ci rassemblant leurs affaires plus rapidement qu’ils ne les avaient déposé à l’arrivée. Charles fut le premier à les raccompagner jusqu’au hall d’entrée. Sky les suivit, ensuite.
Blear, quant à elle, jeta un bref regard vers Kimi, qui s’était transformée en statue au milieu du salon. Elle traduit également la défaite sur le visage de Dossan, mais la priorité restait au départ de ses invités.
Le silence s'abattit alors sur les trois personnes restantes : Kimi, Dossan et John, qui accorda un regard de compassion à l’homme à ses côtés.
Il était démoli.
- J’en reviens pas, souffla ce dernier, en se malaxant les tempes.
Souffrant, il releva sa tête vers sa fille, mais cette dernière était déjà en train de contourner la table.
- Où comptes-tu aller comme ça ? demanda-t-il, d’abord défait. Kimi ! Tu restes, ici !
Sa voix portante eut le mérite de l’arrêter.
Seulement, elle n’avait pas pour objectif de l’écouter. Doucement, et en le provoquant, Kimi soutint son regard débordant d’émotions :
- … et si j’ai pas envie ?
Elle le savait. Cette fois, elle était allée trop loin. Cependant, lorsque Dossan se détacha de sa chaise pour l’empêcher de s’échapper par l’escalier, ce fut la première fois qu’elle eut sincèrement peur de lui.
Elle tituba sur ses talons quand il lui saisit le poignet :
- Aïe !
- Maintenant, tu vas m’écouter ! lui hurla-t-il à la figure. Quand je te demande de rester ici, tu restes ici ! Tu as compris !
- …
- Est-ce que tu as compris ?!
- Dossan.
En arrivant dans son dos, John captura ses épaules. Celles de Kimi, capturée et broyée par la colère de son père, étaient rentrées vers l’avant.
Dossan respirait fort. Un peu trop. Il était devenu fou.
- Va prendre l’air, un instant.
Il se rendit compte à ce moment-là…
- Allez, va rejoindre Blear. Je m’occupe d’elle, dit-il en plaçant en dégageant sa main du poignet de Kimi.
Fébrile, Dossan la lâcha. Il suivit le conseil de John-Eric, qui prit le relais comme convenu. Ce dernier ne fut aucunement impressionné par le regard de Kimi. John était une force tranquille.
***
- Tu es sûr que tu ne veux pas rester ?
Tremblant de tout son saoul, Jena déplaça son regard du sol vers celui de son petit copain. Elle mourrait de froid, les bras croisés, ses parents l’attendant à l’intérieur de la voiture.
- Tu es gelée, dit-il, en la parcourant.
- … Bien sûr que je suis gelée, Sky, je suis trempée, répondit-elle d’un ton dur et agacé. Et non ! Je ne veux pas rester un instant de plus ici, ou…
- Je comprends, mais…
Pourquoi lui en voulait-elle ?
- Je peux plus me la voir, ta…
Jena se mangea les lèvres. Lorsque Sky essaya d’attraper ses épaules, elle s’en dégagea en détournant la tête. Elle avait les larmes aux yeux.
Le malaise grimpa en lui.
- Je suis vraiment désolé, je ne sais pas pourquoi elle a fait ça…
- Alors, pourquoi tu t’excuses ?
- Parce que…
Oui, pourquoi ? Ce n’était pas sa faute, si ?
Un gloussement mécanique glissa d’entre les lèvres de Jena :
- Tu ne sais même pas répondre à ça.
Ces mots le déstabilisèrent. Elle le regarda avec pitié, ses larmes s’accentuant.
- Je n’en peux plus. J’y vais, Sky.
Le baiser qu’elle lui glissa, depuis la pointe de ses pieds, lui laissa un goût amer en bouche. Abandonné dans la nuit, Sky regarda la voiture disparaître, avec la sensation que mille fourmis jouaient du tambour le long de son corps. Minuit n’avait même pas sonné. C’était à ce moment-là qu'ils auraient dû s’embrasser. Son cœur se gonfla. Il se remémora la bouille triste et déçue de Jena. Il serra les mâchoires. C’était à cause d’elle. À cause de Kimi.
Sky rebroussa chemin, traversant le froid pour retrouver le hall d’entrée qui illuminait les premiers pavés du parvis.
Il y retrouva Dossan et sa mère blottis l’un contre l’autre. Ils avaient cette chance, eux.
- Chéri…
La voix plaintive de sa mère ne l’arrêta pas. Il avait le feu dans les jambes. Celles-ci le poussèrent jusqu’à la porte du hall, qu’il poussa d’un large mouvement.
***
Le père de Sky n’avait plus rien dit. En attendant les représailles, Kimi avait gardé les bras croisés. Ceux-ci se délièrent avec le bruit sourd qui percuta son dos.
- Attends, Sky !
Blear grinça dans celui de son fils.
En se retournant, Kimi vit que ce dernier était dans l’entreporte, vaillant et gonflé à bloc. Son regard s’agrandit légèrement.
- Toi…
Le doigt porté à accusation, il s’avança vers la grande table qui les séparait. En bombant la poitrine, Kimi plaça ses mains sur les chaises devant elle, prête.
- J’arrive pas à croire que tu as fait ça.
Elle leva le menton.
- Comment tu as pu…
- Ça te surprend tant que ça ? répondit-elle, le ton provocateur.
Les mots s’emmêlèrent dans la bouche de Sky. Qu’avait-elle dit ? Tout chez lui transpirait l’incompréhension. Et elle avait le culot de hausser les sourcils ?
- Que tu verses du champagne sur ma copine ? Oui, ça me surprend ! s’exclama-t-il, en ouvrant grand les bras. Tu… tu…
- Tu-tu-tu sais plus parler ?
Il blanchit.
- Kimi… voulut intervenir, Dossan.
Elle croisa les bras à nouveau, en se tournant dans le sens opposé. Sky la regarda faire en prenant du recul. Il ne l’avait jamais vue agir de la sorte. Durant la soirée non plus, il ne l’avait pas reconnu. Il réfléchit. Depuis quand était-elle devenue cette fille ? Insolente et pleine de manière - Il déposa son regard sur son visage sur-maquillé, puis sur sa silhouette, si peu habillée. Il se rappela la manière dont le galbe de sa poitrine s’était serré au moment où il l’avait détaillé.
Alors, pourquoi tu t’excuses ?
Il dut l’admettre. Jena avait raison. Elle ne l’avait pas accusé, mais il y était pour quelque chose. Est-ce que cela fonctionnait dans l’autre sens aussi ? Kimi lui en voulait-elle à ce point-là ? Au point de s’en prendre Jena ? Peut-être qu’elle était tout simplement…
- Les enfants, dit Blear, en profitant du silence, pour tenter de calmer le jeu.
Dossan, à ses côtés, lui accorda toute son attention. Ce dernier donnait l’impression de ne plus savoir comment s’y prendre.
- Je pense que chacun devrait remonter dans sa chambre. Nous discuterons de tout ça demain.
John acquiesça.
En dodelinant, sous l’effet de l’alcool, Kimi fit de même. Elle n’attendait que ça. Remonter dans sa chambre et disparaître, pensa-t-elle, en jetant un regard vers les escaliers.
- T’es jalouse.
Kimi reçut ces mots comme une bombe. Sky les avait lâchés avec une telle nonchalance. Elle sentit le sol se dérober sous ses pieds. Et il la fixait droit dans les yeux, comme s’il attendait une réponse.
- C’est ça, lança-t-il, à demi-mots, mais sûr de lui. En fait, tu es jalouse.
Elle se liquéfia.
- Ha…
Avant de chercher un endroit par lequel s’enfuir. Les escaliers. Elle déposa sa main sur la rambarde, en reculant.
- Ça va pas… marmonna-t-elle, tandis que son visage devint rouge.
Sky s’avança, d’un pas confiant. Il contourna la table, en ne la lâchant pas des yeux. Kimi avait court-circuité. Grésillant. Elle ne savait plus où se mettre. Quand il se retrouva à quelques pas, elle sentit son cœur exploser. Elle baissa la tête pour ne pas le regarder. Et ils n’étaient pas seuls. Elle se sentit de plus en plus embarrassée.
- Sauf que, commença Sky, d’un ton dur.
Il était tout prêt.
- Tu as dit que tu ne m'aimais pas.
Raide. En le regardant, Kimi devint aussi raide qu’un piquet.
- T’as pas le droit d’être jalouse.
C’était comme si on venait de lui flanquer un coup sur la tête. Elle n’en revenait pas. Sky allait la rendre dingue.
- J’ai pas le droit d’être jalouse… ? demanda-t-elle, lentement.
Comment avait-il pu lui dire un truc pareil ? Et devant leurs parents ? Dont elle sentit tout le poids de leurs questionnements.
- Mais dans tes rêves, grommela-t-elle.
Sky fronça les sourcils.
La colère grimpa :
- T’es qu’un..
- Quoi, je suis qu’un quoi ? lui lança, Sky.
- Un trou du cul ! s’écria-t-elle, aux bords des larmes.
Son cri perçant avait résonné dans toute la maison. Elle tremblait toute entière, de ses jambes à ses lèvres :
- Je t’aime pas, répéta-t-elle. Parce que t’es un connard !! Tu…
C’était à son tour de le pointer du doigt.
- Tu m’as embrassé, balbutia-t-elle.
De grosses larmes coulèrent le long de ses joues.
- Alors que tu savais…
Kimi couina. Mais elle se redressa pour garder la tête haute. Elle le détestait plus que jamais. Pour cette simple raison.
- Tu savais qu’elle allait revenir et tu m’as embrassé quand même ! Tu l’as quand même fait !
Sky baissa la tête. Voilà tout ce qui les séparait.
- Tu l’as quand même fait… comment je pourrais… dit-elle, en essayant de se contenir, mais son cœur hurlait. Je… te…
Elle n’arrivait plus à parler. C’était terminé. Kimi s’enfuit par les escaliers, laissant derrière elle plus qu’une table et un tapis trempés. La maison entière bascula dans le silence, puis une porte claqua à l’étage.
Blear croisa le regard de John, qui se pourlécha les lèvres, les bras croisés. Ensemble, ils regardèrent leur fils, réalisant qu’il était devenu muet — que la situation était plus grave qu’ils ne l’avaient imaginé. Dossan ne connaissait pas l’adolescent aussi bien qu’eux. Il hésita, cherchant ses mots.
- Donc… toi et Kimi…
Il n’eut cependant pas le temps d’aller plus loin. Blear glissa vers lui un regard bref et tranchant. John leva la main, “histoire de”, comme pour couper une parole qui ne vint jamais. Ce n’était pas le moment. Il fallait attendre qu’il parle et qu’il se libère de ses poings trop serrés. John s’approcha doucement, sa paume se posant sur l’épaule de son fils.
- Sky… ?
Il s’immobilisa en découvrant son visage. Il souffrait. En détournant la tête, Sky laissa échapper un gémissement qu’il essaya de dissimuler dans le creux de sa main. Mission impossible quand John l’attrapa par la nuque, après avoir grossi son regard dans celui de Blear. Ce dernier avait décidé de l’emmener plus loin.

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