L'Autre Côté

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Nous restons sur ce banc en silence. Je frotte mes mains sur mon pantalon de costume gris, une vieille habitude.
Je déteste les costumes. Le monde juge les autres au premier regard. Voilà pourquoi je dois en porter un tous les jours, mon déguisement de banquier. Mais c’est comme ça, dit-on. Et tel un mouton, je suis le troupeau.
Il faut se donner la peine et le temps de gratter la surface pour découvrir la vraie personne sous l’apparence. Mais peu le font.
Dès notre première rencontre, Mortimer a su. Il a toujours su.

Le soleil a presque disparu derrière l'église. Les ombres s’allongent, le parc se vide des derniers promeneurs. En contrebas, les réverbères s’allument et les premières lumières apparaissent aux fenêtres des maisons.

— Je vais devoir te laisser, Maxime, dit-il en se levant lentement. C’est l’heure de ma tournée.

Je me lève à mon tour et le regarde. Un long moment. Je sais qui il est, mais c’est pourtant l’être le plus proche de moi, celui qui me comprend le mieux.
Me tendant la main, Mortimer me regarde, le visage sombre.
— Je te dis à bientôt. Pas trop tôt, j’espère, ajoute-t-il.
Je lui serre la main. Je ne prononce pas un mot, il n’y a rien à ajouter.

Mortimer se retourne et avance d’un pas lent vers le portail en fer forgé du parc.
Je baisse la tête, un poids énorme sur mes épaules. Le peu d’énergie que j’avais a disparu. Tout ce que je vois, c’est ce satané costume. Il représente tout ce que je ne voulais pas devenir.
Des images jaillissent dans mon esprit. Je vois mon épouse débarrasser mon assiette, résignée, sachant qu'une fois encore je ne rentrerai pas ce soir. Puis mes enfants, certainement en train de se brosser les dents dans leur pyjama Pokémon. Une fois de plus, je ne serai pas là pour leur souhaiter une bonne nuit. Même quand je suis à la maison avec eux, je suis ailleurs.
Un hiver glacial remplit tout mon corps. J’ai déjà ressenti cela. De plus en plus souvent. Mais pas à ce point.

C’était il y a vingt ans. Je m’en souviens parfaitement. Mon diplôme en poche, je venais d’être embauché dans une prestigieuse banque. J’habitais un très bel appartement avec celle qui deviendrait mon épouse quelques années plus tard. Nous nous retrouvions souvent avec notre cercle d’amis, chez l’un ou l’autre, à la terrasse d’un café ou au restaurant.
C’est un soir d’été que j’ai rencontré Mortimer, enfin c’est plutôt lui qui m’a rencontré. Je rentrais chez moi après une soirée au restaurant avec des amis. D’un regard extérieur, ma vie était parfaite. Qu’aurais-je pu demander de plus ? C’est là qu’était le problème, je ne voyais pas ce qui me manquait. Rien, sûrement. Cependant, rien ni personne n’arrivait à combler le vide. Pas à certains moments, comme un coup de blues. Mais à chaque instant de ma vie, du lever au coucher. Je ne ressentais rien. Je vivais ma vie en spectateur.
Je traversais le pont et m’arrêtais au milieu. J’étais seul. À cette heure de la nuit, il y avait peu de circulation. Le vide que j’avais toujours ressenti était devenu insupportable. La culpabilité d’être privilégié achevait le tableau. J’étais comme un bloc de marbre, lisse et froid.
Sans que je m’en rende compte, je me retrouvais de l’autre côté du parapet, à une dizaine de mètres au-dessus des voies ferrées.
Je me tenais à la rambarde, penché en avant. Je ne savais pas combien de temps j’étais resté là. Quelques secondes, quelques minutes. Le temps n’avait plus de prise sur moi. Je ne craignais pas de mourir, au contraire, je voyais cela comme une délivrance. Peut-être serais-je normal dans ma prochaine vie, si elle existe. Et c’est au moment où je pensais lâcher la rambarde que je l’ai vu. Il se tenait à ma droite, à quelques mètres. Appuyé sur le parapet en métal, il me regardait en silence. Ce qui m’avait le plus frappé, c’était son sourire. Un sourire rempli de bienveillance. Il attendait à mes côtés. Lorsque nos regards se sont croisés, j’ai vu, dans ses yeux gris, qu’il comprenait, qu’il savait exactement ce que je ressentais. Il ne me jugeait pas. Nous nous regardions, chacun d’un côté du parapet.

— La vie vaut d’être vécue, dit-il posément en me tendant la main.

Main que j’ai saisie pour rejoindre le monde des vivants.

Et vingt ans plus tard, je me retrouve seul, dans ce parc, à le regarder s’éloigner.

— Je veux bien t’accompagner, dis-je dans un souffle.

Malgré la dizaine de mètres qui nous séparent, Mortimer a entendu. Il se fige.

— Tu es sûr, Maxime ? demande-t-il d’un ton grave. En vingt ans, c’est la première fois que tu me le demandes.

Pour toute réponse, je m’avance vers lui et m’arrête à ses côtés.
Et c’est cette même main que je sens sur mon épaule. Et en silence, nous passons le portail du parc et empruntons les ruelles sinueuses, nos pas résonnant sur les pavés.

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