La tournée
Les lampadaires diffusent une douce lumière, éclairant nos pas. Cette partie de la ville est un vrai labyrinthe, mais Mortimer semble la connaître comme sa poche.
Il fait encore chaud, malgré le soleil couché. Le ciel, légèrement nuageux, nous laisse entrevoir une pleine lune. Je me sens bien, marchant en silence aux côtés de Mortimer. Je suis dans l’instant présent, ce qui est rare. Pas de rumination sur les nombreuses casseroles que je traîne. Pas d’anticipation de problèmes susceptibles de survenir. Mortimer sifflote, le pas léger. Au bas d’une impasse, Mortimer s’arrête.
Devant nous, une vieille maison aux volets rouges. Sur les balcons du premier étage, des jardinières d'œillets d'Inde, je pense, égayent la façade.
— Voici ma première livraison, Mme Dubreuil. Une vieille dame qui se fait beaucoup de soucis pour sa fille, en plein divorce.
— Je la connais, dis-je. Elle est vraiment gentille.
Je me retourne vers lui, les mains dans les poches, et le regarde dans les yeux avant d’ajouter :
— Tu as bien fait les choses, j’espère, elle le mérite.
Il me dévisage un instant et son regard devient plus sombre avant de s’adoucir.
— Pour qui me prends-tu ? répond Mortimer. Evidemment.
Je crains de l’avoir vexé, mais le sourire qu’il m’adresse me rassure.
D’un geste mesuré, mille fois exécuté, il tend le bras. Dans sa main apparaît une boîte de tisane.
— Avec cela, elle s’endormira paisiblement ce soir.
La boîte s’estompe puis disparaît complètement. Il abaisse le bras et se retourne.
S’endormir paisiblement, voilà une chose que j’aimerais connaître.
— Nous devons faire demi-tour et nous rendre dans l’allée Anthony Delhalle pour ma deuxième livraison.
Ce soir, les rues sont particulièrement calmes, seul l’écho de nos pas dans ces petites rues brise ce silence.
— Combien de livraisons ce soir, Mortimer ?
— Quatre. Une petite tournée cette fois ci.
Mortimer se remet à siffloter le même air que tout à l’heure. Arrivés au bout de l’impasse, nous bifurquons à droite et nous croisons ma voisine de palier.
— Bonsoir, Maxime, me dit-elle. Vous faites une petite balade digestive en cette douce soirée ?
— Oui, dis-je en essayant de sourire. Bonne soirée.
Nous reprenons notre chemin. Elle est déserte à présent. Une lumière bleutée s’échappe de nombreuses fenêtres : la lueur de la télévision.
— C’était ma voisine, lui dis-je.
— Je sais, répond-il laconiquement.
Après un court silence, il ajoute :
— Tu oublies que je connais tout le monde.
Montrant du doigt la ruelle, il dit :
— La prochaine à droite et nous serons arrivés.
Je reconnais enfin l’air que siffle Mortimer.
— C’est bien The sound of silence ou je trompe ?
— Exactement, je trouve cela approprié.
Au loin, une sirène d’ambulance se fait entendre.
— Ce n’est pas pour ici, secoue-t-il la tête.
Nous arrivons devant une maison de maître, transformée en plusieurs appartements. Dans la cour, une moto rouge de grosses cylindrées est garée.
— C’est ici qu’habite Joe, un quarantenaire fan de moto. Il adore rouler vite, souvent trop vite.
Cette fois-ci, Mortimer tend les deux bras et un énorme pot d’échappement chromé apparaît
Après une pause, il ajoute :
— Avec ce que je lui ai prévu, il va s’éclater.
Le pot d'échappement s'estompe puis disparaît complètement.
Je le regarde faire avec une admiration que je sais déplacée.
Nous laissons passer une voiture et traversons la rue.
— On n’avait pas loin à aller ce coup-ci, me dit-il avec un clin d’œil.
Nous entendons de la musique provenant de la maison. À travers la vitre, j’aperçois une dizaine de jeunes en train de danser. Une soirée, à n’en pas douter.
— Ici, c’est pour Clarisse. Elle fête son vingtième anniversaire chez une de ses amies.
Cette étape de la tournée me serre le cœur. Nous restons quelques minutes sur le trottoir, tout en les regardant sauter dans tous les sens sur la chanson de U2 Sunday, bloody Sunday.
Cela m’a toujours étonné que l’on puisse danser sur cette chanson. Pas grand monde n’a dû prendre la peine de traduire les paroles.
Dans la main tendue de Mortimer, une enceinte Bluetooth apparaît puis s’évapore lentement. Au même moment, la musique s’arrête d’un coup dans la maison. U2 est remplacé par la chanson Highway to Hell
— Ce sera la plus belle et mémorable soirée qu’elle passera.
Je reste planté devant la maison, pensant à ses vingt ans, à mes vingt ans. Qu’ai-je fait depuis ce moment.
— Allez, une dernière livraison et c’est fini pour ce soir, dit Mortimer d’une voix compatissante. Il faut se mettre en route, Maxime.
Cette fois-ci, nous marchons dix bonnes minutes vers le quartier le plus bas de la ville. Mortimer s’arrête devant une maison avec un jardin. Enfin, si l’état de délabrement de la bâtisse et du jardin mérite ce nom. Des herbes folles ont remplacé la pelouse, une balançoire ne tenant plus que par un côté en son centre, une cabane en bois pour enfants à moitié en ruine. La peinture des boiseries des volets se craquelle. Des dizaines de canettes en verre de bière jonchent le terrain.
— Nous voici devant Monsieur Morel, tu le connais peut-être ?
— Oh que oui. Tout le monde le connaît. Il est mauvais comme une teigne, surtout quand il est complètement ivre, ce qui est le cas quasiment tout le temps.
— Il souffre, Maxime. Ne sois pas si prompt à juger les autres, me répond-il, indulgent. Il boit pour oublier.
Il a raison. Ne suis-je pas là, avec Mortimer pour fuir, oublier ?
Je me tourne vers Mortimer qui fixe la fenêtre allumée de ce qui doit être la cuisine. C’est étrange, il émane de lui un sentiment de compassion et de soulagement.
— Avec cela, il oubliera vite, dit-il, une bouteille de whisky dans sa main tendue.
La bouteille s’estompe. Après un moment de silence, il ajoute :
— Ma tournée est finie pour ce soir, je te raccompagne, Maxime, si tu es d’accord.
Nous reprenons notre route, sans parler. Nous marchons vers l’escalier menant au parc et montons ses deux cents marches. Nous voici de retour au banc, à notre banc.
— C’est ici que je te laisse, Maxime.
Je lui serre la main et, dans la pénombre posée contre un arbre, quelque chose attire mon regard.
— Mortimer, tu l’as oublié, dis-je en le pointant du doigt.

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