chapitre 2
Lyon, 21 juin 2025
Au commissariat du deuxième arrondissement, c’est l’effervescence. Les couloirs résonnent de pas précipités, de portes qui claquent, de radios qui grésillent. Les chefs hurlent des ordres que, pour le moment, seuls eux semblent comprendre, leur voix s’ajoutant au vacarme ambiant. Le téléphone de l’accueil ne cesse de sonner, les lignes lumineuses clignotent dans un ballet chaotique, comme un sapin de Noël en pleine crise de nerfs. Les écrans des ordinateurs affichent des alertes rouges et des notifications clignotantes.
Les jeunes policiers à l’accueil n’ont pas une seconde de répit. Ils enchaînent les appels avec une précision mécanique, mais la fatigue se lit déjà sur leurs traits. À peine ont-ils raccroché qu’ils attrapent le combiné suivant, la voix parfois tremblante ou haletante. Tous les appels concernent la même chose : une voiture brûle quai Romain-Rolland. Les pompiers sont déjà sur place pour éteindre l’incendie, près d’une dizaine de camions ont envahi les lieux. Les sirènes retentissent encore au loin, se mêlant aux hurlements de certains riverains qui s’approchent malgré la fumée. Certains témoins affirment avoir aperçu quelqu’un à l’intérieur du véhicule. Cette information fait frissonner la salle. Les policiers échangent des regards lourds d’inquiétude. L’un d’eux note rapidement sur un carnet : "Victime potentielle. Identification et intervention immédiate." Une tension électrique traverse le commissariat. Les officiers savent que chaque seconde compte, que la moindre hésitation pourrait être cruciale. Les chefs enchaînent les instructions, distribuent les équipes, planifient l’intervention : une brigade pour sécuriser le périmètre, une pour assister les pompiers, une pour recueillir les témoignages des passants. Les radios crachent des informations incomplètes, contradictoires parfois, et chaque mot est analysé, retransmis, évalué. Le chaos apparent cache en réalité une précision militaire. Tout doit être prêt pour l’arrivée des enquêteurs, de la police scientifique, et pour gérer la foule de curieux qui commence déjà à se former.
Alors que Laurie, fraîche de sa journée de repos, arrive dans le hall du commissariat pour prendre son poste, elle est aussitôt frappée par le chaos ambiant. Les téléphones hurlent, les radios crachotent des messages inintelligibles, et des policiers courent dans tous les sens, visiblement tendus par l’urgence. Elle n’a même pas le temps d’ouvrir la bouche qu’un bras l’attrape gentiment mais fermement.
— Laurie, vient avec moi !
C’est David, son coéquipier. À peine a-t-il fini de descendre les escaliers menant à leur bureau qu’il la fait pivoter vers lui. Elle sent alors l’odeur entêtante et rassurante de son après-rasage, mêlée à un léger parfum de café encore chaud. Il est déjà en tenue, l’air concentré mais légèrement tendu. Elle comprend qu’il est au courant de l’origine de toute cette agitation.
— On a du boulot… faut pas trainer.
Bras dessus, bras dessous, il la guide vers la sortie avec une assurance tranquille, presque désinvolte, comme s’il connaissait déjà le scénario de la soirée. Laurie sent l’adrénaline lui monter, mais aussi une étrange sensation de sécurité à ses côtés. Le hall s’éloigne derrière eux, rempli de cris, de téléphones qui sonnent, de cliquetis de bottes sur le carrelage. Tout paraît à la fois chaotique et organisé.
Ils sortent dans la nuit lyonnaise. L’air est chaud et humide, parfumé par l’odeur des fleurs nocturnes des jardinières et le fumet lointain de quelques restaurants encore ouverts. Le bruit de la ville se mélange au grondement lointain des sirènes, rappel constant que la situation est critique. David ouvre la portière de la voiture de fonction et la fait monter sans un mot de plus. Laurie s’installe, un peu à contrecœur, mais reconnaissante. L’adrénaline commence à battre dans ses veines. Elle sait que cette soirée ne sera pas une simple patrouille. Quelque chose de grave est en train de se dérouler, et elle sent qu’elle devra être prête à réagir immédiatement. David prend le volant, la radio grésille dans le fond, et la voiture s’ébranle doucement, glissant sur le bitume humide. Le quai Romain-Rolland n’est plus très loin, et avec chaque mètre parcouru, Laurie sent le poids de la tension augmenter, tout en se sentant étrangement vivante, prête à affronter ce qui les attend. David qui remarque la crispation de sa coéquipière décide de rompre le silence et de détendre un peu l’atmosphère , tant que c’est encore possible.
— Alors ma belle, c’est à cette heure-ci qu’on arrive ?
— Désolée… Avec toute cette agitation dans les rues, il y avait beaucoup trop de monde dans le métro. Impossible d’en attraper un seul, alors je suis venue à pied.
— À pied ? Sérieux ? Bon, parfait, comme ça tu es déjà échauffée pour ce qui va suivre
— Qu’est-ce qu’il se passe ? On va où ? C’est quoi toute cette agitation ? C’est toujours comme ça chez vous pour la Fête de la musique ? Dis-moi, que je sache pour l’année prochaine.
— Dit donc tu poses toujours autant de questions ? Remarque au moins tu as choisis le bon boulot ! Une voiture a pris feu sur le quai.
— Oui, et… Pourquoi on doit y aller ? C’est le boulot des pompiers, non ? Ils ont besoin de nous pour faire la circulation et éloigner les curieux un peu trop imprudents ?
— Des témoins, par dizaines, affirment qu’ils auraient vu un corps à l’intérieur.
— Ah… merde.
Laurie n’a plus envie de plaisanter. L’ambiance s’est brusquement refroidie, malgré la chaleur encore présente en ce début de soirée lyonnaise. La ville, qui quelques instants plus tôt semblait festive avec les sons des guitares et des voix des groupes de la Fête de la musique, paraissait maintenant lointaine, presque étrangère.
Dans l’habitacle, tout est silencieux. Plus un bruit. On pourrait entendre une mouche… ou plutôt un moustique voler, c’est dire le contraste avec l’agitation qui règne dehors. Les mains crispées sur le volant, David concentre son regard sur la route, les yeux plissés, absorbé par les informations qui affluent déjà dans sa tête. Laurie, elle, sent son cœur battre plus vite, ses doigts s’accrochant machinalement au siège comme pour s’ancrer dans la réalité.
Un silence de mort. Et pour une fois, l’expression n’a rien de métaphorique. Même le moteur semble étouffé, comme s’il comprenait la gravité de la situation. Les rétroviseurs reflètent la lumière des lampadaires et des enseignes encore allumées, mais Laurie ne voit rien d’autre que cette boule de tension qui lui comprime la poitrine. Chaque seconde s’étire, interminable. Les sirènes des pompiers, bien qu’encore lointaines, résonnent déjà dans l’air, un avant-goût du chaos qu’ils vont trouver sur place.
Une fois arrivés sur place, c’est David qui prend les devants. Vieux de la vieille au commissariat, il connaît ces situations mieux que quiconque. Il fait presque partie des murs. Chaque pas qu’il fait sur ce quai semble mesurer, peser, calculé. Les passants reculent instinctivement devant son imposante carrure. Quarante-cinq ans, brun, un mètre quatre-vingt-dix pour cent dix kilos. Ses épaules larges et ses bras puissants imposent le respect. Le genre de type qu’on évite de chercher. On préfère clairement l’avoir de son côté. Entré dans la police à vingt ans à peine, il ne changerait pour rien au monde son métier, même si certaines nuits, certaines missions, donnent sérieusement envie de tout envoyer promener.
Laurie, elle, est dans la police depuis seulement six mois. Comme elle est novice, le chef a préféré l’associer à une pointure. Du haut de ses trente ans, un mètre soixante et quarante-cinq kilos, elle est frêle mais déterminée. Elle ne se laisse pas marcher sur les pieds et chaque défi, même le plus périlleux, est une occasion de se prouver qu’elle a sa place ici. Elle est ravie de faire équipe avec David. Elle sait qu’il veille sur elle, qu’il ne la laissera jamais tomber. Une confiance mutuelle s’est installée dès le premier jour.
En descendant de la voiture, Laurie sent l’air devenir plus chaud, presque suffocant. La foule s’est rapprochée, trop nombreuse pour l’espace restreint du quai. Les sirènes des pompiers retentissent par intermittence, accompagnées du crépitement de la carrosserie qui se déforme sous la chaleur. La fumée monte en colonnes épaisses, noires et âcres, piquant sa gorge et ses yeux. Elle inspire profondément, mais l’air est saturé de plastique brûlé, de caoutchouc et de métal chauffé. Elle sent son cœur battre plus vite, ses doigts s’accrochant machinalement à son gilet de protection.
Une mauvaise intuition la traverse. Si la foule continue à s’agglutiner ainsi, un suraccident est inévitable. Une personne pourrait glisser sur le quai humide, tomber dans l’eau glaciale de la Saône et compliquer encore plus la situation. Laurie fronce les sourcils, analysant rapidement les alentours, les gestes des passants. Son esprit de policière s’active déjà, anticipant les risques.
David pose une main sur son épaule pour la rassurer, mais son regard reste fixé sur la voiture. La chaleur des flammes leur chatouille le visage, et malgré l’adrénaline qui monte, Laurie sent une étrange fascination mêlée de peur. Elle sait que ce qu’ils vont découvrir à l’intérieur pourrait changer le cours de cette soirée, et peut-être même celui de plusieurs vies.
Pour atteindre le véhicule et surtout le chef des pompiers, ils doivent se frayer un chemin au milieu de la foule compacte. Chaque mouvement demande un effort, un petit combat silencieux contre les corps qui les bousculent, les poussent, se collent à eux. Dès qu’il se passe quelque chose d’inhabituel, surtout un soir de forte affluence comme celui-ci, les gens s’amassent pour ne rien manquer du spectacle, quitte à se mettre eux-mêmes en danger. La densité de la foule est telle que Laurie sent ses épaules heurter des bras, ses pieds se prendre dans des sacs ou des talons. Les téléphones surgissent de partout, tendus à bout de bras, comme pour capturer la mort avant qu’elle ne refroidisse. Des flashes lumineux clignotent entre les mains des curieux, reflétant les flammes et créant des ombres mouvantes sur les visages. L’air est lourd, saturé de fumée, de chaleur et d’une excitation malsaine qui lui donne presque la nausée. Elle sent la sueur perler sur son front, ses cheveux coller à sa nuque, et son cœur tambouriner dans sa poitrine. Elle a soudain l’impression d’avancer à contre-courant dans un fleuve humain incontrôlable, chaque pas étant une victoire sur le chaos qui l’entoure. David repère enfin Rupert, le chef des pompiers. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps. Ils se croisent souvent sur le terrain, et il leur arrive même de se retrouver, avec d’autres collègues du commissariat et de la caserne, pour disputer des parties de basket sur le terrain du parc, à quelques minutes du commissariat.
David s’avance vers lui et lui serre la main avec une poigne ferme, un mélange d’amitié et de respect mutuel. Laurie le suit, en observant la scène, sentant un léger apaisement au milieu de cette agitation oppressante. Rupert, malgré l’urgence évidente, leur adresse un sourire fatigué mais rassurant. Dans ce chaos brûlant, c’est un point fixe. Une ancre. Laurie prend une inspiration profonde, s’efforce de calmer le tremblement de ses mains et de son ventre. Chaque respiration est un effort conscient, chaque pas un pas vers le contrôle.
— Alors, chef, ça bosse dur cette nuit ? Dis-moi tout, qu’est-ce qu’on a là ?
— M’en parle pas… Les nuits de fête comme ça, c’est celles où on sort le plus. Ici, à
première vue : incendie volontaire. On a retrouvé un jerrican à l’arrière et un briquet sur le siège conducteur. Et ce qui va le plus vous intéresser, vous, les gars de la crime, c’est qu’il y a un corps présent, encore tout chaud, dans la voiture.
— Suicide ou meurtre, selon toi ?
— Vu la position des éléments : le bidon à l’arrière, le briquet côté conducteur et le corps
côté passager, je penche clairement pour un meurtre.
— D’accord. Dans quel état est le corps ?
— Je vous laisse juger par vous-mêmes. Vous pouvez vous approcher, mes hommes ont
sécurisé la zone. Je peux vous prêter des masques pour l’odeur si besoin, leur lance-t-il avec un petit sourire taquin, avant de s’éloigner.
Laurie et David s’approchent du véhicule. Carnet à la main, Laurie note tout ce qu’elle observe : la marque de la voiture, l’absence ou non de traces de freinage, la visibilité depuis la scène, la position des débris encore chauds sur le bitume. Chaque détail compte, chaque élément peut raconter une histoire. Elle scrute le périmètre proche, cherchant les indices les plus infimes : empreintes de chaussures dans la poussière, mégots abandonnés, traces de pas qui pourraient indiquer un mouvement précipité, tout signe capable de reconstituer le fil de la nuit.
David la regarde faire, amusé, comme si tout ce sérieux la rendait encore plus adorable à ses yeux. Avec son ton toujours un peu taquin, il lui lance.
— Laurie, tu es au courant qu’il y a la scientifique pour ça ? Nous, c’est le corps qu’on veut. Ensuite, si tu ne m’aimes plus assez et que tu veux changer de service, dis-le-moi. Mais je serais très triste de te perdre.
— Merci beaucoup pour cet étalage de sentiments, David. Je veux juste collecter le plus
d’informations possible. Ça m’aide à réfléchir.
Laurie se concentre, mais ses doigts tremblent légèrement en tenant le carnet. Elle sent le cœur battre plus vite dans sa poitrine, un mélange de tension et de peur qui lui serre l’estomac. Les reflets rouges et oranges des flammes encore chaudes sur le métal déformé lui donnent l’impression d’un visage figé, presque humain, dans la carcasse de la voiture. Elle frissonne, bien plus à cause de l’angoisse que de la température extérieure. Une fois le tour du véhicule effectué, ils se dirigent vers le côté passager. L’odeur âcre de l’essence mêlée à celle de la chair brûlée lui soulève le cœur. Elle retient de justesse un haut-le-cœur et se force à respirer calmement, concentrée sur le carnet pour ne pas céder à la nausée. Le sang afflue dans ses tempes, ses mains deviennent moites, et ses yeux piquent. Elle sent la peur l’envahir, mais se rappelle que David est là, juste à côté, et que ce n’est pas le moment de perdre son sang-froid.
Instinctivement, elle remonte le col de sa veste pour se couvrir le nez. Ce n’est pas très efficace. David, avec son regard toujours perçant, la voit faire. Il s’approche et lui murmure.
— Respire par la bouche, pas par le nez. Tu verras, ça passe. Et si tu as besoin, j’ai du Vicks en stick pour mettre sous le nez.
Laurie hoche la tête, reconnaissante. Le ton de David est calme, presque rassurant, et elle s’accroche à cette stabilité alors que ses sens sont bombardés par la scène. Soudain, ce qu’ils voient les arrête net. La vision est insoutenable. Il ne reste presque rien du corps. Seulement quelques os calcinés et des fragments de chair à moitié carbonisés. Les vêtements, s’il y en avait, ont disparu, fondus sous l’effet des flammes. La réalité s’impose à eux : aucune identification immédiate n’est possible. Le silence qui s’installe autour est presque religieux, seulement troublé par le crépitement des débris encore chauds et le murmure des pompiers qui remballent leur matériel.
David retourne à la voiture de patrouille pour prévenir les renforts. Laurie, toujours carnet en main, décide de commencer l’enquête de voisinage. Les visages curieux se détournent parfois, intrigués par la jeune policière qui note chaque détail avec un sérieux presque solennel. Elle interroge doucement, avec calme et autorité, tout en restant vigilante face à l’excitation ambiante. Quelqu’un a forcément vu quelque chose. Les regards qu’elle croise sont inquiets, certains hésitent, d’autres frémissent à l’idée de révéler ce qu’ils ont vu. Le feu est désormais éteint. Les pompiers remontent dans leurs camions, le métal encore incandescent dégageant des volutes de fumée résiduelle. David distingue le grésillement qui s’échappe de la radio du chef de la caserne. Pas le temps de souffler, ni même de rentrer au dépôt : l’équipe est déjà réquisitionnée dans un autre quartier. Une femme vient de faire un malaise au milieu d’un concert, et deux hommes se battent à la sortie d’un bar. Les camions se frayent un passage lentement, sirènes hurlantes, pour libérer la zone, en prenant soin de ne pas écraser un passant un peu trop imprudent. Laurie sent la tension dans l’air, elle sait que la soirée ne fait que commencer et que leur mission va encore les mettre face à des situations imprévues, dangereuses et imprévisibles.

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