chapitre 3
Lyon, 21 juin 2025
Assez rapidement après l’appel que David a passé, deux grosses camionnettes grises arrivent à leur tour et se garent au bord du quai. Le vrombissement des moteurs et le crissement des pneus sur le bitume humide font sursauter les derniers curieux. La foule a commencé à se dissiper après le départ des pompiers. Seuls quelques curieux restent encore, téléphone à la main. Des apprentis journalistes, des blogueurs à la mode, ou pas d’ailleurs. Ceux qui veulent faire le buzz et qui continuent à filmer tout ce qui se passe. Ceux qui cherchent à comprendre ce qui a bien pu se produire. Qui est cette personne retrouvée morte dans la voiture, et pourquoi est-elle morte ? L’air est lourd. Les relents persistants d’essence et de plastique brûlé collent aux vêtements, aux cheveux, à la peau. Laurie inspire doucement par la bouche, essayant de garder ses sens clairs malgré cette odeur entêtante qui lui pique la gorge et l’arrière du nez. L’atmosphère a changé. Le chaos brûlant a laissé place à une tension froide, presque clinique. La scène n’est plus un spectacle, mais un puzzle macabre qu’il va falloir reconstituer pièce par pièce. Le vent du soir apporte un souffle léger, mais ne suffit pas à dissiper la fumée et l’odeur de brûlé qui plane encore au-dessus de la carcasse de la voiture.
L’équipe de la police scientifique arrive sur les lieux. Les portes des camionnettes s’ouvrent avec un claquement sec qui résonne dans le silence retrouvé du quai. Les techniciens descendent, transportant mallettes, valises et trépieds, leurs gestes rapides et précis trahissant leur expérience. À leur tête, Nathan Ronsard, un jeune homme de vingt-cinq ans, inspire immédiatement le respect. Malgré son âge, son autorité est naturelle. Il ne hausse pas la voix, mais chacun semble suspendu à son regard. Il dirige l’ensemble de l’équipe et répartit les tâches avec calme et précision, chaque geste mesuré, comme s’il savait exactement où placer chaque membre pour éviter la moindre contamination de la scène.
Pendant que ses collègues s’équipent de leurs EPI complets – combinaison blanche, sur-chaussures, masque, gants, charlotte et lunettes de protection –, lui enfile simplement sa chasuble, presque détaché mais parfaitement conscient de la gravité de la situation. Son regard parcourt la scène, attentif au moindre détail : un éclat de verre au sol, une trace sur l’asphalte noirci, un fragment de métal tordu. Il fait lentement le tour du véhicule, comme pour en prendre la mesure, chaque pas résonnant sur le bitume, étouffé par les chaussures de protection de ses collègues. Il s’imprègne de l’ambiance, du silence pesant, de l’odeur persistante de brûlé. Le temps semble s’étirer autour d’eux, chaque seconde lourde de tension. Puis il récupère son appareil photo sur le siège passager de sa voiture et s’approche de David, l’air concentré et calme, prêt à immortaliser chaque détail pour la suite de l’enquête.
— Alors David, dis-moi tout, qu’est-ce qu’on a ?
— Tout laisse penser à un meurtre. Récolte tout ce que tu peux. Je sais que ça ne va pas
être facile : entre l’eau déversée par les pompiers et tous les badauds qui se sont agglutinés autour, la scène de crime a été bien polluée. J’ai aussi appelé Maurice, il devrait être là d’ici peu. Dès que c’est bon pour toi, fais emmener le corps à son institut pour qu’il puisse commencer l’autopsie au plus tôt. Il faut qu’on sache qui c’est.
— Pas de souci, mon gars. Je m’en occupe. Et dès que j’ai des infos, je te contacte.
— Bon courage.
— Merci.
David se retire et part en direction de la voiture, laissant Nathan faire son travail. La lumière vacillante des réverbères se reflète sur la carrosserie noire encore fumante. L’air est lourd, saturé de l’odeur de brûlé et de caoutchouc. Chaque respiration est un effort. Nathan s’agenouille, s’active méthodiquement : photographier chaque centimètre, relever le moindre indice encore exploitable, mesurer les angles, noter la position des objets. Ses gestes sont précis, presque chorégraphiés. Le moindre oubli pourrait coûter cher à l’enquête. Le plus petit bout de tissu accroché à un siège, la moindre empreinte, un cheveu égaré… tout doit être saisi. Tout répertorier, tout mettre sous scellés, avant que l’équipe ne passe des heures, voire des jours, à analyser chaque élément dans leur laboratoire.
David rejoint Laurie, qui termine son enquête de voisinage. Elle est penchée vers une petite dame, fragile mais alerte, qui doit bien avoir au moins quatre-vingt-dix ans. La vieille femme gesticule doucement avec ses mains ridées, racontant avec une voix chevrotante ce qu’elle a vu ou entendu. Laurie hoche la tête, prend des notes rapides, pose des questions précises, tout en essayant de capter chaque nuance de son récit. La dame semble inépuisable, comme si chaque détail était gravé dans sa mémoire depuis des années. Laurie sent le poids du temps sur ses épaules et en même temps l’urgence de son travail. Elle lutte contre l’envie de rester plus longtemps, absorbée par cette petite vie qui lui raconte tant.
David observe la scène. Il voit Laurie s’efforcer de rester concentrée, malgré la fatigue et la nausée persistante de l’odeur de brûlé. Il lit sur son visage le mélange de curiosité professionnelle et de désarroi : elle veut tout savoir, tout comprendre, mais elle sent aussi le besoin de passer à autre chose. Leurs regards se croisent. Il capte le signal muet qu’elle lui envoie : “Viens m’aider, il est temps de repartir.” Avec un léger sourire, il lui fait signe. Laurie hoche la tête, remercie chaleureusement son interlocutrice d’une voix douce mais ferme, et prend le chemin de la voiture de patrouille. Elle sent la tension de la scène derrière elle, la peur et la curiosité des témoins, et le poids de ce corps encore brûlant sur le quai. Ses mains crispées sur son carnet se détendent enfin un peu alors qu’elle monte à bord. David est déjà au volant, prêt à démarrer, moteur ronronnant, phare allumé, tandis que la ville continue de vibrer autour d’eux, insouciante, inconsciente de la tragédie qu’ils viennent de laisser derrière eux.
— Merci beaucoup, tu m’as sauvée !
— De rien. La prochaine fois que tu es prise en otage par une petite vieille, n’hésite pas, je
volerai toujours à ta rescousse, lui dit David en riant à gorge déployée.
De retour au commissariat, ils montent à leur bureau. L’ascenseur grince légèrement à chaque étage, comme pour rappeler que même dans ces lieux censés être sécurisés, rien n’est jamais totalement silencieux. Une fois à leur poste, Laurie allume son ordinateur. L’écran projette une lumière froide sur son visage fatigué, faisant ressortir les traces de sueur et de tension de la soirée. Ses doigts effleurent le clavier, prêts à retranscrire chaque information, chaque détail recueilli sur le quai. Les bruits de cliquetis des touches, les chuchotements des collègues dans les couloirs, les sonneries des téléphones au loin, tout se mélange pour créer une atmosphère électrique, presque oppressante.
David se lève alors, tirant sur sa veste, comme pour secouer la fatigue accumulée. Ses pas résonnent sur le sol carrelé. Il s’apprête à sortir de la pièce, sans un mot, laissant Laurie seule face à son écran et à ses notes. Elle sent un mélange de soulagement et d’appréhension : soulagée de pouvoir enfin se concentrer, mais consciente que le travail qui l’attend sera long et minutieux. Elle inspire profondément, sent son cœur battre plus fort, le rythme de son corps encore influencé par l’adrénaline de la scène qu’ils viennent de quitter. Alors que la porte se referme derrière David, un silence pesant s’installe. Laurie se retrouve seule avec ses pensées, ses observations et cette scène macabre qui continue de tourner dans son esprit. Elle ouvre son carnet, parcourt ses notes et les organise mentalement, cherchant à reconstituer chaque détail, chaque geste, chaque son. Le poids de la responsabilité se fait sentir : chaque information compte, chaque indice pourrait être déterminant. Et elle sait qu’elle doit rester concentrée, malgré la fatigue, malgré le malaise qui persiste, malgré l’image du corps brûlé qui refuse de s’effacer de sa mémoire. David refait une apparition. Juste une tête qui passe dans l’embrassure de la porte. Discrétion est son mot d’ordre. Ses yeux se posent directement sur sa jeune collègue. Avec un petit pincement au cœur, parce qu’il sait la pression qu’elle doit être en train de se mettre toute seule, il décide de rompre le silence l’espace d’un court instant, afin de faire redescendre un peu la pression présente dans le bureau.
— Laurie, je vais me prendre un café. Je te rapporte quelque chose ?
— Oui, je veux bien un thé au citron avec deux sucres, s’il te plaît. Je sens que la nuit va
être longue.
— Oui, je suis d’accord… Allez, je te ramène ça tout de suite.
Quelques minutes plus tard, David revient, pose le thé de Laurie à côté d’elle et s’assoit à moitié sur le coin du bureau.
— Alors, tu as récupéré des informations importantes ?
— Pas grand-chose, à vrai dire. Tous ceux que j’ai interrogés m’ont dit être arrivés une fois
que la voiture était déjà en feu. Ce sont surtout les explosions des vitres et du moteur qui les ont alertés. J’ai essayé de récupérer des enregistrements de la scène avant l’arrivée des pompiers. Certains vont me les envoyer par mail. Pour les autres, je vais faire un tour sur les réseaux sociaux. Peut-être que je trouverai quelque chose… un indice.
— Tu penses à quoi ?
— En cours de profilage, on a appris que souvent les pyromanes aiment rester pour assister
au spectacle. Peut-être qu’en visionnant les vidéos, quelqu’un l’aura filmé sans s’en rendre compte.
— Ok. Je te laisse faire. Bon courage. Tu me tiens au courant si tu trouves quelque chose.
De mon côté, je vais essayer de joindre Maurice pour caler un rendez-vous pour l’autopsie.
Laurie passe une grande partie de la nuit à visionner des centaines de vidéos. La lumière froide de l’écran bleuté éclaire son visage fatigué, accentuant les cernes qui s’installent sous ses yeux. Elle observe chaque image avec une attention presque obsessionnelle, les sourcils froncés, le menton appuyé sur sa main, le stylo entre les doigts comme un instrument de précision. Elle met en pause, revient en arrière, avance, recule, zoome, encore et encore, redoutant de passer à côté du moindre détail. Chaque pixel, chaque mouvement capturé devient une pièce potentielle du puzzle qu’elle s’efforce de reconstituer. Si le coupable était présent, il a su se faire discret. Rien. Plus d’une cinquantaine de personnes apparaissent sur ces vidéos, mais aucune ne se détache vraiment. Aucun visage ne l’accroche. Aucun comportement ne lui semble suspect. Elle patauge dans cette mer d’images mouvantes, ressentant à chaque échec une frustration qui lui serre la poitrine. La fatigue s’accumule et ses yeux, rouges et irrités, brûlent comme si elle les frottait avec du feu. Sa tête martèle, pulsant à chaque battement de son cœur. Après presque quatre heures de visionnage, elle abandonne. Elle sait qu’elle ne trouvera rien de cette façon. Le silence pesant du commissariat accentue encore son sentiment d’impuissance. De son côté, David a passé un coup de fil à Maurice. À la sonorité de sa voix, il comprend qu’il a sûrement réveillé le vieux médecin. Maurice est à deux ans de la retraite. Il a plus d’années derrière lui que devant, et pourtant, il est encore solide, précis dans son travail et dans ses mots. Mais comme toute personne normale, à trois heures du matin, il dort. Et après tout, le mort est mort : l’urgence n’est plus vitale, elle est judiciaire.
— Allô Maurice ?
— Oui, c’est pour quoi ?
— Ça va, tu as une drôle de voix.
— Oui, je vais très bien, mais il est trois heures du matin, alors pourquoi tu me réveilles ?
Tu as encore un autre mort pour moi ? Pas deux dans la même soirée quand même !
— Non, non. Je voulais savoir si tu avais commencé avec le brûlé des quais.
— Non, je te l’ai dit, il est trois heures du matin. Je dors. Repasse demain, je devrais m’y mettre vers dix heures.
— Ok, c’est noté. On sera là à dix heures avec Laurie.
— Tu emmènes la nouvelle ? Ah ! bah on va bien rigoler.
— Maurice, tu ne vas pas me la bizuter, la petite. Ne la fais pas fuir, je l’aime bien.
— Promis, je serai sage. Allez, bonne nuit, à demain.
Une fois l’appel terminé, David se tourne vers Laurie. Elle a l’air épuisée : les yeux rouges, un quatrième thé fumant posé à côté d’elle, la tête lourde, presque écrasée par la fatigue accumulée. Elle se frotte le visage, pince le nez et pose sa tête dans ses mains, à deux doigts de s’arracher les cheveux de frustration. La lumière de l’écran la brûle encore, et le silence du commissariat, ponctué de bips de téléphones et du ronronnement des ordinateurs, semble amplifier la solitude de la nuit.
— Hé Laurie, va te coucher quelques heures en salle de garde. Tu es crevée. De toute façon,
on est à l’arrêt. Le doc nous a donné rendez-vous à dix heures. En attendant, sauf si Nathan arrive avec une info capitale, on ne peut plus rien faire. Va te reposer. Je viendrai te réveiller s’il y a du nouveau.
— Merci David. J’avoue que le travail de nuit, pour l’instant, je n’arrive pas encore à m’y
faire. Ce n’est pas mon rythme. Avant, je bossais le jour, et la nuit je dormais. Allez, à tout à l’heure. Tu viens me chercher s’il y a quelque chose !
— Oui, promis, t’inquiète pas. Repose-toi, et ne stresse pas trop pour ta première autopsie.
Laurie se lève avec effort, le corps engourdi par les heures passées assise à fixer l’écran. Elle sent ses épaules douloureuses, ses cervicales raides et ses jambes endolories. Chaque pas vers la salle de garde lui demande de mobiliser sa dernière énergie. En chemin, elle passe devant le bureau de ses collègues, quelques-uns encore affairés à trier des dossiers, des images ou des appels téléphoniques. Leurs visages fatigués lui rappellent qu’elle n’est pas seule dans cette nuit interminable. Elle pousse un léger soupir, s’installe sur un lit de fortune et ferme les yeux. Pour la première fois depuis des heures, elle sent ses paupières céder. La fatigue l’emporte, mais dans un coin de son esprit, une vigilance sourde reste active, prête à jaillir au moindre mouvement inhabituel.

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