chapitre 4

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Normandie, quatorze ans plus tôt

Il est dix-sept heures. La cloche du lycée sonne pour la dernière fois de la journée. Cette sonnerie finit presque par passer inaperçue quand on l’entend aussi souvent, et surtout quand cela fait déjà un peu plus d’un an qu’on l’entend quotidiennement. Pourtant, malgré sa familiarité, elle marque toujours un moment précis : la liberté. La fin des cours, la fin d’une longue journée où chaque minute semblait s’étirer, chargée de fatigue et parfois d’ennui.

J’ai fini mes cours. Je rassemble mes affaires encore étalées sur ma table, le stylo à moitié usé, quelques feuilles éparpillées et mes cahiers aux pages froissées. Je fourre le tout dans mon sac à dos, le poids familier de mes livres m’ancre dans la réalité de cette journée qui s’achève. Je me lève, secoue légèrement mes vêtements pour enlever les miettes de goûter et sors du lycée. La lumière du soleil entame sa descente, projetant de longues ombres sur la cour pavée. L’air est encore doux pour un mois de janvier, mais une légère brise me rafraîchit le visage. Je passe les grilles en adressant un signe de tête au pion présent à la sortie. Il lève la main en guise de salut, sans réellement lever les yeux de son cahier de présence, mais je sens que ce geste, aussi minimal soit-il, marque la routine rassurante de cette petite ville. Je traverse la route pour me rendre à la bibliothèque qui se trouve juste en face. Les pavés sont encore tous gelés des dernières chutes de neige que l’on a eu durant le weekend. J’entends le vrombissement lointain d’un scooter qui passe, me rappelant que je ne suis pas toute seule à habiter dans la campagne environnante. Dans le coin les lycées se font rare. Beaucoup d’entre nous doivent faire plusieurs dizaines de kilomètre pour venir ici. Il y a ceux qui viennent seul en scooter ou petite moto. Ceux qui ont la chance d’avoir un bus qui passe pas loin. Et sinon il y a ceux comme moi, qui devons attendre qu’une âme charitable veuille bien venir nous chercher. Je me rends donc à la bibliothèque comme tous les jours afin d’y commencer mes devoirs, en attendant que ma mère finisse de travailler et vienne me récupérer. Le parfum de vieux livres et de papier jauni m’accueille dès que je franchis la porte d’entrée. Les rayons débordent de volumes soigneusement alignés, certains aux reliures craquelées, d’autres flambant neufs, attendant d’être ouverts. Je choisis ma table habituelle, celle près de la fenêtre, où la lumière descendante illumine mes feuilles et les fait presque scintiller.

Avec mes parents et mon frère, on habite dans un petit village à une vingtaine de kilomètres du lycée. Là-bas, il n’y a ni bus ni train. Les jeunes lycéens se déplacent en scooter ou à vélo, le vent frappant leur visage, les cheveux qui s’emmêlent, les rires qui résonnent dans les ruelles étroites. Mes parents, eux, refusent catégoriquement que j’utilise ces moyens de locomotion qu’ils jugent trop dangereux pour des jeunes de notre âge. Je suis donc totalement dépendante de leurs horaires pour rentrer chez moi. Une contrainte que j’ai fini par accepter d’intégrer dans mon quotidien. Assise à ma table, je regarde par la fenêtre les silhouettes des habitants qui rentrent du travail. Je me sens protégée ici, entourée de livres et de silence, mais une petite angoisse m’effleure toujours lorsque j’imagine le trajet du retour : la route solitaire, le risque latent, la dépendance totale à mes parents. Un mélange d’excitation et de prudence qui m’accompagne à chaque sortie.

En entrant, je salue Madame Pitterson, la bibliothécaire. À force de venir tous les jours, elle commence à bien me connaître. On a déjà eu plusieurs occasions de discuter ensemble. Elle m’aide parfois quand je bloque sur un devoir ou me conseille certaines lectures. Elle est un peu comme une présence rassurante dans cet endroit qui est devenu mon refuge. Son parfum discret de vanille et de lessive flotte dans l’air. Le bruit feutré des pages tournées et le froissement des cahiers créent une ambiance presque intime. Une fois passée devant l’accueil, je me dirige vers ma table habituelle. Le parquet craque légèrement sous mes pas. L’odeur du papier et du bois chaud m’enveloppe, et je sens la douceur de la lumière des lampes qui baigne les rayons de livres. Je me stoppe net quand je l’aperçois. Un jeune homme. Il doit avoir plus de vingt d’ans. Brun, les yeux verts. Son regard est mystérieux, presque troublant, comme si derrière sa lecture se cachait un secret auquel je n’ai pas accès. Je ressens une surprise immédiate. C’est la première fois que je le vois ici. Puis une pointe d’agacement me traverse : j’ai l’habitude d’être seule à cette table pour travailler tranquillement. J’aime la solitude, le silence presque palpable autour de moi. J’ai des copines au lycée, des filles avec qui je sors le week-end, mais quand il s’agit de travailler, je préfère ce face-à-face avec moi-même. Je jette un coup d’œil autour de moi. Toutes les tables sont occupées. Pour un lundi soir, il y a beaucoup de monde. Le froissement des pages, le cliquetis des stylos, le bruit léger des chaises que l’on tire… Tout me paraît amplifié dans ce brouhaha feutré. Un soupir discret m’échappe. Je décide quand même de m’installer. Je tire la chaise doucement, pose mon sac sur la table en faisant le moins de bruit possible. Je m’assois, ouvre mon cahier, sors mes stylos. C’est à ce moment précis qu’il lève les yeux et que son regard croise le mien. Il me sourit. Un grand sourire, franc, lumineux, qui semble illuminer toute la bibliothèque. Puis il murmure un « salut » avant de retourner à sa lecture. Mon cœur s’emballe. Une chaleur étrange me monte aux joues. Mon estomac se noue, mes mains deviennent un peu moites. Je me sens à la fois excitée et confuse.

Je baisse rapidement les yeux pour me recentrer sur mes devoirs, mais j’ai du mal à rester concentrée. Les mots sur la page se brouillent, et le tic-tac de l’horloge semble plus fort. Son image me revient sans cesse. Quelques minutes plus tard, je l’entends se lever et s’éloigner. Ses pas sur le parquet résonnent, puis s’éteignent. Une petite déception me traverse.

Dix-huit heures. Mon téléphone vibre dans ma poche. Je le sors, et le monde réel revient, moins éclatant que ce bref instant suspendu que je viens de vivre.

« Chérie, je suis devant la bibliothèque, je t’attends. À tout de suite. Maman. »

Sur le trajet du retour, mes pensées tournent en boucle autour de ce mystérieux jeune homme. Chaque détail de son visage me revient : ses yeux verts, cette lueur presque insolente quand il souriait, la manière dont il se tenait, concentré sur son livre, comme si le monde autour de lui n’existait pas. Qui est-il ? Comment s’appelle-t-il ? Pourquoi ne l’ai-je jamais remarqué ici auparavant ? La lune à fait son apparition par-dessus les collines, et les rues du village me semblent soudain trop calmes, trop silencieuses. Mon cœur bat un peu plus vite à chaque coin de rue, comme si lui, ou son image, me suivait à distance.

Quelques jours plus tard, comme tous les jours, je retourne à la bibliothèque après les cours. L’odeur familière du papier et du bois m’accueille. Les rayons de lumière filent à travers les grandes fenêtres et viennent caresser les piles de livres. Il est là. De nouveau assis à ma table, exactement au même endroit. Mon souffle se coupe un instant. Il est plongé dans sa lecture, insouciant, et pourtant, je sens que le monde entier pourrait s’effacer autour de lui et que je ne remarquerais rien d’autre. Cette fois, je décide de faire le premier pas. Mon sac sur l’épaule, je m’avance lentement, prenant soin de ne pas attirer trop d’attention. Chaque pas me semble calculé, chaque mouvement suspendu dans le temps. Mon estomac se noue, mes mains deviennent légèrement moites. Et malgré l’appréhension, une chaleur étrange m’envahit : celle de l’audace, celle du frisson d’aller vers l’inconnu.

— Salut, moi c’est Laurie.

— Salut, Dylan.

— Enchantée, Dylan. Tu viens d’où ? Je ne t’avais jamais vu ici avant.

— Je viens d’arriver. J’ai trouvé un travail dans une entreprise du coin. J’aime bien venir

lire ici. J’ai emménagé un peu vite, alors je suis en colocation pour le moment. C’est sympa, mais bruyant. La bibliothèque, c’est mon refuge pour avoir un peu de calme. Et toi, tu viens souvent ?

— Oui, je suis en première littéraire au lycée d’en face. Et comme j’habite loin, j’attends

ici qu’on vienne me chercher.

De fil en aiguille, rencontre après rencontre, on apprend à se connaître. Les jours passent, les sourires deviennent naturels, les silences moins gênants. Chaque échange, chaque regard échangé laisse une petite empreinte. Mon cœur s’emballe parfois sans raison, juste à l’idée qu’il sera là. Un soir, alors que je sors du lycée pour me diriger vers la bibliothèque, Dylan arrive devant moi en voiture. Le moteur ronronne doucement, comme une promesse de calme après le tumulte de la journée. Il baisse sa vitre.
— Tu veux que je te raccompagne chez toi ?

J’hésite une seconde. Mon instinct me souffle la prudence, mais mon cœur lui dit oui. Je regarde autour de moi, cherchant des repères familiers dans l’environnement, et je finis par accepter. Je monte dans sa voiture. L’odeur du cuir, le parfum subtil qu’il porte, et le léger moteur qui gronde sous mes pieds me font frissonner. Son sourire s’élargit, visiblement heureux que j’aie accepté.

Je regarde par la fenêtre et aperçois mes copines du lycée. Elles ragent en me voyant avec lui. Leur jalousie est palpable, mais je m’en fiche. Les garçons, eux, s’extasient sur sa voiture et le bruit de son moteur. Je sens une petite fierté me traverser. On s’éloigne doucement de l’école et je lui indique le chemin pour aller jusqu’à chez moi. Les rues défilent, les lampadaires créant des halos lumineux qui rendent l’atmosphère presque magique. Je profite de ces instants pour observer son visage, la concentration dans ses yeux, et la façon dont il sourit quand il croise mon regard.

Arrivés devant ma maison, il se gare et coupe le moteur. Un silence s’installe, chargé de tension et de douceur. Au moment où je m’apprête à sortir, il se penche vers moi. Sa main passe derrière ma tête, attrape doucement ma nuque et me tire vers lui. Un sourire se dessine sur son visage, un mélange de tendresse et de désir. Ses lèvres touchent les miennes. Il m’embrasse tendrement. Ma bouche s’ouvre pour le suivre, nos langues se mêlent. Une chaleur nouvelle me traverse, des frissons parcourent tout mon corps. Mon cœur bat si fort que je crois pouvoir l’entendre. Ces sensations sont inédites, troublantes, mais elles m’envahissent sans me faire peur. Je n’ai jamais ressenti ça auparavant. Dylan est doux, attentif, presque prévenant dans chaque mouvement. Cela fait déjà des semaines que l’on se parle, et ce baiser semble être la conclusion naturelle, presque inévitable, de cette complicité naissante. Avant de me laisser partir, il me propose de venir me chercher le week-end suivant. Cinéma, balade… un programme simple mais qui promet des instants à deux. J’accepte sans hésiter, le sourire collé aux lèvres. Je descends de la voiture. Du haut de mes seize ans, je flotte littéralement sur un nuage. Les papillons dans mon ventre ne cessent de battre des ailes, mon esprit est ailleurs, tourné uniquement vers lui. Je rentre chez moi avec un sourire que je n’arrive pas à effacer. Chaque pas semble léger, chaque bruit devient doux. J’envoie aussitôt un message à ma mère, incapables de contenir cette joie brûlante que j’ai au fond de moi.

« Pas la peine de passer me chercher, je suis déjà à la maison. Bisous. »

Le soir, ma mère me questionne. Ses yeux scrutent mon visage, cherchant le moindre indice de vérité ou de mensonge. Elle me demande comment je suis rentrée. Je sens son inquiétude mêlée à une pointe de méfiance dans sa voix. Je lui explique alors qu’un copain que je me suis fait à la bibliothèque, un jeune homme qui a le permis, s’est proposé de me ramener en me voyant sortir du lycée. Je choisis mes mots avec soin, consciente qu’elle pourrait poser mille questions. Elle hoche la tête, sans trop en dire, mais je perçois dans son regard ce mélange de peur et de prudence. Elle ne connaît rien de lui, rien de sa vie, et ça la dérange visiblement.

Le samedi suivant, le moment de sortir arrive. Dylan vient me chercher. Il ne s’approche pas trop près de la maison. Il klaxonne doucement pour me faire sortir, un geste presque enfantin mais qui me fait sourire. Il est conscient que notre différence d’âge pourrait poser problème à mes parents. Chaque détail compte pour lui. Quand ma mère entend le klaxon, elle soulève lentement le rideau pour regarder par la fenêtre. Le silence dans la maison est presque palpable. Ses yeux s’écarquillent lorsqu’elle aperçoit la voiture. Une voiture qu’elle ne connaît pas, avec au volant un jeune homme qu’elle ne connaît pas non plus. Une tension étrange flotte dans l’air, comme si la maison elle-même retenait son souffle. Je descends, le cœur battant à tout rompre, partagée entre l’excitation de le retrouver et la peur de la réaction de ma mère. Mais avant même que je puisse passer la porte d’entrée, elle m’intercepte. Son regard est intense, scrutateur. Je sens son souffle chaud, son inquiétude mêlée à sa colère contenue. Mon estomac se noue.

— Tu vas où comme ça ?

— Je sors avec un copain, on va au cinéma.

— Un copain, vraiment ? Il ne me semble pas le connaître.

— C’est normal, il est nouveau.

— Et il a quel âge, ce « copain » ? Il me parait un peu vieux pour être au lycée !

— Maman, c’est bon, arrête…

— Non, je veux savoir. Tu es ma fille. C’est normal que je m’inquiète.

— Il est très gentil. Il s’appelle Dylan. Il a vingt-deux ans. Voilà, tu es rassurée ?

Énervée, je pars en claquant la porte. C’est la première fois que je me dispute avec ma mère.

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