chapitre 5

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Lyon, 22 juin 2025

Dans la chambre de garde, sans doute un peu austère mais équipée d’un lit d’appoint étonnamment confortable, Laurie est réveillée en sursaut. Un bruit qu’elle n’identifie pas immédiatement l’a tirée de son sommeil. Son cœur s’emballe, ses muscles se contractent, comme si son corps avait été programmé pour réagir au danger avant même que son esprit ne comprenne ce qui se passe. Une vague d’adrénaline la traverse, lui glaçant presque le sang. Elle met quelques secondes à réaliser que, pendant qu’elle s’était assoupie, elle s’était replongée dans un souvenir. Encore un. Elle n’arrive toujours pas à se défaire de sa vie d’avant. Toutes les nuits, c’est la même chose. Dès qu’elle a le malheur de fermer les yeux, son inconscient s’acharne à lui renvoyer tout ce qu’elle essaie d’oublier. Comme une punition. Comme si sa mémoire refusait de la laisser avancer. Elle aimerait qu’il lui foute la paix. Elle aimerait vivre. Vraiment. Passer à autre chose. Tous les soirs, elle a peur de s’endormir. Peur de replonger dans ce passé qui s’accroche à elle malgré elle, qui l’attrape et la ramène en arrière, encore et encore. Son cœur bat plus vite pendant quelques secondes, sa respiration est courte, irrégulière. Puis elle force l’air à entrer lentement dans ses poumons, comptant mentalement jusqu’à cinq à l’inspiration et jusqu’à sept à l’expiration. Elle rassemble ses pensées, tente de faire taire les images qui s’agitent derrière ses paupières.

Elle observe autour d’elle. La pièce est sombre, vide, silencieuse. Le lit. La couverture. Les murs pâles. L’odeur d’un linge propre encore tiède. Ça lui revient. David l’avait envoyée se reposer. Mais quelle heure est-il ? Une agitation dans le couloir, derrière la porte, laisse entendre que le jour est déjà levé. Des voix, des pas, un froissement de vêtements, ce bruit particulier d’un commissariat qui ne dort jamais vraiment. Une sonnerie lointaine, un téléphone qui retentit, un moteur de voiture à l’extérieur : tout lui paraît plus fort que d’habitude, plus oppressant après sa courte nuit. Elle sort lentement un bras de sous les couvertures, remonte la manche gauche de son pull et consulte sa montre. Huit heures du matin. Elle a dormi à peine quatre heures. Elle se frotte le visage, passe une main dans ses cheveux pour les remettre vaguement en place. Ses yeux picotent encore de fatigue, mais elle force son corps à se redresser. De nouveau, le bruit se fait entendre. Plus clair cette fois. Quelqu’un frappe timidement à la porte, un petit coup sec suivi d’une attente silencieuse. Laurie retient sa respiration un instant, scrutant l’ombre derrière la porte, consciente que la journée qui commence ne sera pas de tout repos.

— Laurie, tu es là ?

C’est David.

Derrière cette porte, il hésite. Malgré sa carrure imposante, il n’est jamais vraiment sûr de la manière dont sa coéquipière va réagir quand on la réveille. Souriante ? Bougonne ? Prête à mordre comme un petit animal sauvage, ou simplement à lui lancer un regard noir qui lui ferait regretter d’être venu ? Après six mois de travail ensemble, il ne sait finalement que peu de choses sur elle. Laurie parle peu d’elle. De son passé, de la façon dont elle est arrivée dans la police, il ne sait presque rien. Il serait incapable de dire si elle a quelqu’un dans sa vie, si elle a des enfants, si elle en veut un jour. Le chef l’a placée sous sa responsabilité dès son arrivée : pour la guider, la protéger. Mais Laurie reste discrète, presque opaque, comme un livre dont les pages sont collées entre elles. Elle avance dans le métier avec un professionnalisme sans faille, mais sans jamais livrer la moindre parcelle de sa vie privée. Il sait seulement qu’elle était institutrice en maternelle avant d’entrer dans la police. Ils parlent toujours boulot. Dès qu’il essaie d’en savoir plus, elle détourne la conversation avec une légèreté qui le laisse à la fois frustré et admiratif. Il sent qu’elle porte quelque chose de lourd, un secret qu’elle garde enfoui, un fardeau invisible qui la suit dans chaque intervention, chaque enquête. Il ne veut pas la brusquer. Elle lui en parlera quand elle sera prête. Et ce jour-là, il sait qu’il sera là pour elle, sans jugement, juste pour l’épauler. Ils se sont très bien entendus tout de suite. Finalement, même s’il ne le lui dira jamais, il la considère un peu comme sa petite sœur. Et s’il la taquine autant, c’est justement parce qu’il l’apprécie. Parce qu’il a compris que derrière son apparente réserve, derrière ses yeux parfois perdus dans le vide, se cache une force qu’il admire, fragile mais déterminée.

— Laurie? C’est bon, tu es réveillée ?

— Oui, oui, David, j’arrive.

Elle se lève, s’étire longuement, sentant ses muscles protester après quelques heures de sommeil. Chaque mouvement est un peu laborieux, comme si son corps lui rappelait qu’il a été soumis à la tension des dernières heures. Elle fait quelques rotations des épaules, des hanches, délie ses poignets, secoue légèrement les jambes, reprenant possession de son corps encore engourdi. Son esprit, lui, est déjà en alerte. Elle remet son équipement en ordre, vérifie rapidement son carnet et son stylo, replace ses affaires dans le bon sens. Le lit qu’elle avait utilisé devient presque un rituel : elle le refait machinalement pour le prochain occupant, pliant la couverture avec soin. Ce geste simple, répétitif, lui donne l’impression de reprendre le contrôle sur un univers qui, ces derniers jours, a été marqué par l’urgence, l’horreur et l’inattendu. Puis, elle sort de la pièce. David est là, un sourire amical aux lèvres, les mains dans les poches. Ce simple visage familier, cette assurance tranquille, lui apporte un peu de réconfort. Elle sent le poids de la nuit se déliter légèrement. Pour un instant, la tension dans ses épaules se relâche, et elle peut enfin respirer un peu.

— Alors, bien dormi ? Tu es d’attaque pour la suite ?

— Ça va… merci.

— Allez, viens. Je t’emmène prendre un petit déjeuner à la boulangerie, puis on ira

retrouver le doc pour l’autopsie.

— Un petit déjeuner avant… tu es sûr ?

— Oui. Et surtout pour une première. Si jamais tu dois vomir, autant ne pas avoir l’estomac

vide.

— Quelle charmante attention… je te remercie.

Ils attrapent leurs vestes et sortent à pied.

À la boulangerie, ils sont des habitués. La gérante leur adresse un large sourire, lumineux, presque contagieux. À cette heure-ci, leur présence n’annonce jamais un interrogatoire, seulement deux estomacs à remplir et un petit moment de répit avant que le tumulte du commissariat ne reprenne. L’odeur du café fraîchement moulu et du pain chaud flotte dans l’air, enveloppant la pièce d’une douceur rassurante. Elle prend leur commande avec un geste précis, presque chorégraphié par l’habitude, et leur indique une petite table libre près de la fenêtre. La lumière matinale se glisse par la vitre, éclaire les grains de sucre sur le croissant, fait scintiller les bulles du cappuccino.

— Voilà : un chocolat liégeois et un croissant pour toi, Laurie. Un cappuccino et un pain

au chocolat pour toi, David. Bon appétit.

— Merci, Candys.

Laurie regarde dehors. Le quartier a retrouvé son calme, comme si l’horreur de la veille n’avait jamais existé. Les rues sont ponctuées de quelques passants, de vélos qui filent sur les pavés, du chant discret des oiseaux qui s’éveillent. La ville semble avoir tout effacé pendant la nuit. Et pourtant, elle, elle porte encore dans le ventre la tension, la peur et l’odeur de brûlé. Aujourd’hui, les informations défilent aussi vite que les vidéos sur les réseaux sociaux. Tout est remplacé par autre chose en quelques heures, mais certaines images, certaines odeurs, certaines vérités ne s’effacent pas aussi facilement. Le souvenir des flammes, du corps calciné, du chaos et des cris des curieux reste ancré dans son esprit. David parle de l’enquête calmement, méthodiquement, détaillant les indices et les étapes à venir.

— J’ai eu Nathan au téléphone ce matin avant de venir te réveiller.

— Ah bon il a quelque chose ?

— Oui , en plus du jerrican et du briquet, son équipe à aussi trouver une paire de dans dans

l’habitacle de la voiture.

— Il va pouvoir en faire quelque chose ?

— D’après ce qu’il m’a dit, elle est bien cramée mais il va quand même essayer de la faire

analyser dans l’espoir de trouver un peu d’ADN.

Et entre deux phrases, il l’observe. Laurie serre sa tasse un peu trop fort, sent la chaleur se diffuser dans ses doigts, presque réconfortante et en même temps étrangère. Elle écoute, mais son esprit vagabonde, anticipant les scènes à venir. Elle appréhende, a peur de ne pas supporter ce qu’elle va voir. De ne pas être à la hauteur. C’est un de ses traits de caractère les plus forts : prévoir pour éviter de souffrir. Tout contrôler, tout anticiper, comme si la maîtrise des événements pouvait l’empêcher de revivre les moments où elle a été impuissante. Mais elle sait que c’est impossible. Certaines choses ne s’apprennent qu’en les vivant. Et les premières fois laissent toujours une trace, profonde, indélébile. La première fois que l’horreur l’a frappée, le passé a laissé sa marque. Et même dans cette douceur matinale, Laurie sent que cette marque ne disparaîtra jamais vraiment. Ils finissent le reste de leur petit déjeuner en silence, chacun plongé dans ses propres pensées. Quand ils n’ont plus rien à manger devant eux, ils se lèvent de façon synchronisée, récupèrent leur plateau et s’en vont le débarrasser avant de ressortir de la boulangerie.

Ils arrivent enfin à l’Institut médico-légal. Le bâtiment est ancien, tout en meulière, posé au milieu d’un grand parc boisé. Un îlot de calme au cœur de la ville. Laurie est surprise par la sérénité du lieu. Elle s’attendait à quelque chose de sombre, délabré, presque sinistre. Mais ici, l’air est frais, calme, presque paisible. Les arbres dansent doucement dans le vent, et les quelques oiseaux qui chantent créent un contraste troublant avec l’horreur de la scène qu’ils viennent de quitter. À l’intérieur, c’est l’inverse de ce qu’elle imaginait. Des couloirs modernes, larges, lumineux. Des portes vitrées laissent passer la lumière du jour, qui danse sur le carrelage propre. Un va-et-vient de personnel, efficace, organisé, rappelle celui d’une ruche parfaitement synchronisée. Chaque mouvement est précis, chaque geste maîtrisé. Tout est propre, net, rassurant dans sa rigueur. David, qui connaît les lieux par cœur, pousse les portes battantes de la salle d’autopsie comme s’il était chez lui. Laurie le suit, les muscles encore tendus par la nervosité, les mains légèrement crispées sur la cross de son arme, posée dans son étui à la ceinture de son pantalon. Les portes automatiques de la salle d’autopsie où les attends Maurice s’ouvrent silencieusement à la détection de leur présence. La pièce est immense. Le carrelage immaculé, les murs nets, les grandes fenêtres en hauteur qui laissent entrer un jour éclatant. Tout est froid et clinique. Laurie observe chaque détail : les instruments disposés avec ordre, les plateaux métalliques brillants, les flacons étiquetés, la précision impeccable de l’espace. Elle s’accroche à ces éléments matériels pour se rassurer, se convaincre que tout est sous contrôle. Et puis, au centre… la table d’autopsie. Et dessus… le corps. Ou ce qu’il en reste. Son estomac se contracte violemment, comme si elle venait de descendre dans un grand huit. L’odeur de chair brûlée est toujours là, lourde, âcre, tenace. Chaque inspiration la fait grimacer. Elle inspire lentement par la bouche, se répétant que ce sera toujours plus supportable qu’un corps en décomposition. Elle s’accroche à cette pensée, une petite bouée dans l’océan de son malaise. Elle se force à rester droite, à respirer calmement. Vomir ou s’évanouir serait impensable. Et puis… David ne manquerait pas de faire de sa chute une légende locale du commissariat.

— Ah, vous voilà tous les deux. On va enfin pouvoir commencer.

Maurice est déjà prêt. Blouse, lunettes, gants bleus. Précis, calme, presque rassurant. Chaque geste qu’il fait est méthodique, presque apaisant. Le contraste entre sa sérénité et l’horreur de la scène précédente accentue la tension dans la poitrine de Laurie. Son cœur s’emballe, tambourine contre ses côtes, comme si chaque battement lui rappelait la fragilité de la vie. Le légiste commence ses prélèvements, méthodique, rigoureux. Laurie observe. Elle écoute. Elle se force à rester droite, à ne pas détourner le regard. Ses mains tremblent légèrement, mais elle serre le carnet contre elle comme un bouclier. Son esprit est en alerte maximale. Chaque détail compte. Chaque geste peut raconter une histoire. Elle sait que derrière cette table, derrière ces instruments, se joue le début de la vérité.

— Je peux déjà vous dire que cette personne était morte avant l’incendie.

— Comment pouvez-vous l’affirmer ? demande-t-elle en s’approchant d’un pas.

Sa voix est calme. Mais à l’intérieur, tout tremble.

— Si elle avait été vivante, elle aurait inhalé de l’air chaud. Les voies respiratoires auraient

été brûlées. Or ici, je ne constate ni brûlure ni suie.

Elle note tout dans son carnet. Son cerveau fonctionne, son corps proteste. Puis Maurice éclaire le cou de la victime.

— Hum… c’est intéressant.

— Quoi, doc ? qu’est-ce qui est intéressant ? demande David.

— Elle est morte par strangulation. Vous voyez ces pétéchies ?

— À mains nues ?

— Probablement. Mais l’état de la peau empêche toute certitude.

Un frisson parcourt Laurie, comme un souvenir qui se rappel à elle. Ce n’est plus un simple corps qu’elle a devant elle. C’est une violence directe. Intime. Humaine.

— Donc c’est un meurtre, souffle-t-elle.

— On n’a ce que l’on était venue savoir, intervient David. Vient Laurie on y va.

Ils quittent la salle peu après le début des réjouissance. Dans le couloir, Laurie relâche enfin l’air qu’elle retenait depuis son entrée, soulagé que ça soit terminé, mais légèrement frustrée de repartir avec si peu d’information.

— On s’en va déjà ! Mais Maurice vient juste de commencer.

— Oui. Crois-moi, tu n’as pas envie d’assister à la suite. On sait maintenant le plus

important, c’est qu’il s’agit d’un meurtre. Maurice va continuer son investigation sans nous et il nous fera parvenir son rapport. On pourra voir si d’autre information pourrons nous aider à avance.

Elle hoche la tête. Elle sait qu’il a raison.

De son côté, après leur départ, Maurice se saisit de son bistouri et commence l’autopsie en retirant le plastron sterno-costal. À l’aide d’un enregistreur posé sur le petit chariot à côté de lui, il dicte avec précision chaque détail de ce qui se présente sous ses yeux, d’une voix calme, neutre, presque mécanique. Chaque mot est soigneusement choisi, chaque observation minutieusement formulée. Il analyse le moindre centimètre carré du corps, le moindre muscle encore identifiable, le moindre fragment d’os intact, prenant soin de noter tout ce qui pourrait avoir la moindre valeur pour l’enquête. Rien n’échappe à son regard exercé, affûté par des années de pratique. Depuis le temps qu’il exerce ce métier, il a déjà tout vu, ou presque, et pourtant, il conserve la même rigueur, la même exigence face à chaque corps, comme si chaque victime méritait le plus grand respect et la même attention qu’un vivant. Il prend ensuite une petite scie chirurgicale afin de sectionner les côtes et de retirer la cage thoracique, ouvrant un accès complet aux organes internes. Le geste est précis, maîtrisé, presque fluide, sans brutalité inutile. Ses mains expérimentées bougent avec assurance, connaissant par cœur la résistance de chaque tissu, la fragilité de chaque os. Au vu de certains éléments relevés, il décide de faire pratiquer une radiographie complète du corps. Ces clichés permettront de confirmer ou d’infirmer ses premières hypothèses, de mettre en lumière ce que ses yeux ne peuvent percevoir. Il note mentalement chaque anomalie, chaque détail qui pourrait orienter la suite de l’enquête.

Le dernier examen que Maurice doit effectuer concerne les parties intimes de la victime. Son objectif est d’obtenir des informations complémentaires : traces de violences sexuelles, lésions, ou tout autre indice pouvant préciser les circonstances de la mort. Chaque constat est dicté, consigné, enregistré avec la même minutie que le reste de l’autopsie. Rien n’est laissé au hasard, car il sait que le moindre détail pourrait révéler un coupable ou établir une piste solide. Une fois l’autopsie terminée, Maurice prend soin de remettre le corps en état avec le plus grand respect, réajustant ce qui peut l’être, effaçant autant que possible les marques de son intervention. Pour lui, ce geste n’est pas une simple formalité. C’est une reconnaissance silencieuse envers la victime, un hommage discret, un dernier respect à celui ou celle qui ne peut plus parler. Il retire ensuite son matériel avec méthode, enlève ses gants et sa blouse, puis se dirige vers son bureau pour rédiger son rapport. Chaque mot, chaque phrase, chaque terme technique a un poids, une importance capitale pour la suite de l’enquête. David et Laurie recevront ce document avec une précision chirurgicale, et c’est grâce à ce travail rigoureux que l’histoire de cette mort pourra commencer à être reconstruite, pièce par pièce.

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