chapitre 6

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Normandie, treize ans plus tôt

Nous y voilà enfin. Dernière année de lycée. Mon année de terminale. La grande année, la plus importante pour les jeunes de mon âge. Celle du bac, celle du stress, celle qui mène à la liberté. La liberté de pouvoir choisir les études que l’on veut, d’exercer le métier qui nous passionne. Je n’aurai dix-sept ans qu’à la fin de l’année scolaire et je sais bien que, pour moi, le bac ne rimera pas encore vraiment avec liberté. Il faudra attendre ma majorité. Mais malgré tout, cette année-là, j’ai hâte. Hâte de quitter ce lycée, d’aller à la fac, de continuer mes études et d’avoir enfin un vrai travail. Une vraie vie. Je ne sais pas si c’est à cause de mon histoire avec Dylan, du fait qu’il soit plus âgé et déjà plongé dans la vie active, mais ça me donne terriblement envie d’y être moi aussi. Ça fait presque un an qu’on est ensemble et tout se passe à merveille. Enfin… presque tout. Mes parents, et surtout ma mère, ont énormément de mal à accepter notre relation. Chaque discussion se transforme parfois en débat silencieux, en tension palpable que je perçois dès qu’ils franchissent le seuil de la maison. J’ai toujours pensé que ce qui la dérangeait le plus, ce n’était pas notre couple en soi, mais le fait qu’il soit plus âgé et qu’il travaille déjà. Qu’il soit autonome, qu’il vive sa vie indépendamment de nous, et que, finalement, à ses côtés, je continue un peu plus chaque jour à agrandir le fossé qui se creuse entre moi et les jeunes de mon âge. Le fait d’avoir sauté une classe et d’être entourée de personnes un peu plus vieilles que moi m’a aidée à m’émanciper. Et avec Dylan, c’est pareil. J’ai dix-sept ans, mais dans ses bras, quand je suis avec lui, j’ai la sensation d’être déjà une adulte. Une adulte capable de faire des choix, de ressentir des émotions complexes, de décider de ce qui est juste pour moi. Petit à petit, je m’éloigne de mes parents, et c’est ça qui les effraie. Le fait que je ne sois plus une petite fille. Leur petite fille. Que j’aie ma propre vie, mes propres envies, mon propre monde, même limité encore à ce qu’il peut être pour une adolescente. Et eux rejettent tout ça sur le dos de Dylan, comme si son âge et sa maturité rendaient coupable chaque pas que je fais vers l’indépendance.

Je me surprends parfois à rêver de notre futur. Pas juste les sorties, les soirées ou les cours, mais ce qu’il y aura après le lycée, après la fac. Les projets que nous pourrions partager, les voyages que nous pourrions faire, les moments de complicité qui restent à venir. Et malgré ces rêves, je sens toujours cette tension sous-jacente avec mes parents, cette inquiétude sourde qui ne me quitte jamais, comme un rappel constant que grandir n’est jamais simple, surtout quand on s’éloigne un peu trop vite des repères qui ont façonné notre enfance. À chaque fois que je sors pour le rejoindre, ma mère me fait une scène. Les mots fusent avant même que je puisse répondre, des questions incessantes sur l’heure, sur l’endroit où je vais, avec qui, pourquoi je ne préviens pas plus tôt. J’ai droit à des interrogatoires dès que je rentre un peu tard, à des remarques acerbes si je sors en semaine, même pour de simples courses. L’ambiance à la maison devient insupportable, presque étouffante, comme si chaque respiration était surveillée, comme si chaque geste que je faisais appartenait à quelqu’un d’autre. C’est pour cela que je disparais de plus en plus souvent. Chaque fois que je franchis la porte, c’est une bouffée d’air libre. J’ai de plus en plus de mal à les supporter. Ils ne me comprennent pas. Ils ne nous comprennent pas. Ils ne veulent pas accepter notre amour. Accepter que notre histoire soit sincère, qu’elle existe vraiment et qu’elle compte pour moi. De son côté, Dylan essaie toujours de me rassurer. Sa voix est calme, parfois douce, parfois ferme quand il veut me convaincre. Selon lui, ça finira par s’arranger. Toujours. Il est persuadé que ma mère changera d’avis quand elle comprendra que notre relation est sérieuse, quand elle verra qu’il est quelqu’un de fiable, qu’il m’aime pour de vrai. Ses paroles me réconfortent, mais elles peinent à dissiper l’angoisse qui me serre le ventre chaque fois que je sais que je vais devoir affronter ma mère.

Ce soir-là, fin mars, c’est la dispute de trop. L’air est frais, un vent léger fait bruisser les branches des arbres dans le jardin. On est vendredi, la semaine touche enfin à sa fin. Avec le bac blanc qui s’est déroulé ces derniers jours, j’avais hâte de pouvoir souffler pendant deux jours, de respirer, de me laisser aller, de profiter de Dylan. Je rentre du lycée, le sac encore sur l’épaule, mes cheveux emmêlés par le vent, et monte lentement dans ma chambre. J’ouvre mon placard, je cherche quelques vêtements, je plie, j’enfile, je prépare un sac pour passer le week-end chez lui, en essayant de ne pas faire de bruit, de ne pas alerter mes parents avant que ce soit trop tard. Quand j’entends son klaxon, comme d’habitude, je descends, mon sac à la main. Mais cette fois-ci, ma mère m’attend devant la porte. Elle a ses bras croisés, le regard sévère, les lèvres pincées. Elle voit immédiatement mon sac et comprend qu’une fois de plus, ils ne me verront pas pendant le week-end. Que je vais découcher. Et sûrement, dans sa tête, elle se dit même que je vais coucher. Son regard s’assombrit. Les traits de son visage se ferment comme derrière un rideau de fer. L’air autour d’elle semble lourd, chargé de colère et de déception, presque palpable. Une boule se forme dans mon estomac. Mon cœur bat plus vite. Je sens la tension dans mes épaules, mes mains deviennent moites. Chaque seconde avant de parler me semble une éternité, comme si l’air lui-même pesait sur ma poitrine.

— Tu vas où ?

— Je pars avec Dylan.

— Tu comptes rentrer, j’espère ?

— Non, pas ce soir. On a prévu de passer le week-end ensemble chez lui.

— Je rêve… Vous couchez ensemble ? C’est du détournement de mineur ! Il n’a pas le

droit. Je t’interdis de sortir d’ici pour aller avec cet homme.

La colère monte en moi instantanément. J’explose. Tout ce que je retenais depuis trop longtemps sort d’un coup, sans que je puisse le contrôler.

— Oui, maman, on couche ensemble, et encore heureux. Ça fait plus d’un an qu’on est

ensemble et j’ai bientôt dix-sept ans. Tu croyais quoi ? Que j’allais devenir bonne sœur ? Attendre le mariage ? Tu te mets le doigt dans l’œil. Et tu n’as pas intérêt à lui créer des problèmes. Je l’aime et il m’aime aussi, je le sais il me l’a dit. Il est plus vieux, oui et alors, l’âge ne fait pas tout. C’est quelqu’un de bien. Alors fous-nous la paix.

— Tu vas me parler autrement, jeune fille ! Je suis encore ta mère. Et si je ne veux pas que

ce pervers touche ma fille, j’ai le droit d’aller voir la police. Tu vis encore sous notre toit, tu dois nous obéir, nous sommes tes parents.

— Vous obéir ? Tu plaisantes ? Très bien. Tu sais quoi ? Je me casse de cette maison de

dingue. De cette famille incapable de reconnaître le bonheur quand elle l’a devant les yeux. Au revoir, maman. Et à jamais.

Je récupère mon sac de lycée qui traîne au pied de l’escalier, le cœur battant à tout rompre. Avec mes deux sacs sur le dos, je force le passage, mes mains crispées sur les bretelles. Chaque mouvement me semble lourd, comme si la colère et l’adrénaline avaient alourdi mon corps. Je la pousse violemment pour pouvoir sortir. Elle heurte le mur à côté d’elle dans un bruit sourd. Un petit cri échappe à ses lèvres, mais dans l’état dans lequel je me trouve, je n’y porte même pas attention. La rage brûle dans ma poitrine, m’aveugle presque. J’ouvre la porte brutalement et la claque derrière moi. Le claquement résonne comme un coup de tonnerre dans le hall silencieux. C’est un exutoire. Chaque frappe sur cette porte est un fragment de ma frustration, un morceau de cette colère accumulée depuis des mois, depuis des années. Les larmes coulent sans interruption le long de mes joues, brûlantes et salées. Je n’arrive pas à les retenir. Le goût du sel me pique la langue, me rappelle que je suis encore vivante, que cette douleur est réelle.

Je monte dans la voiture. L’air frais de mars me frappe le visage et me coupe presque le souffle. Je crie, je pleure, je frappe ce que je trouve devant moi, la violence de mes gestes traduisant l’injustice que je ressens. Mon corps tout entier tremble, secoué par un mélange de peur, de colère et de tristesse. Dylan me regarde, les yeux écarquillés, complètement perdu. Il ne comprend pas ce qu’il se passe. Il ne m’a jamais vue dans cet état, jamais à ce point vulnérable. Et pourtant, au fond de moi, je sais qu’il est là, qu’il m’attend, qu’il est patient. Mais pour l’instant, je ne peux rien contrôler. Je suis submergée par mes émotions, emportée par ce torrent que je n’avais jamais laissé sortir jusqu’ici.

— Laurie… ça va ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Je viens encore de me disputer avec ma mère. Elle a dit des horreurs sur toi, sur nous.

Elle est allée trop loin cette fois. Elle a parlé de porter plainte contre toi, de détournement de mineur… Elle n’acceptera jamais notre histoire. Elle veut pas croire que toi est moi c’est du sérieux et que l’on s’aime vraiment. Elle me prend pour une gamine. Elle croit encore que je suis une petite fille qu’elle doit surveiller, protéger.

— Elle a dit ça sous la colère. Ça va s’arranger…

— Arrête de la défendre tout le temps. Non. Ça ne s’arrangera pas. Je ne veux plus jamais

les revoir. S’ils ne nous acceptent pas, tant pis pour eux. Je peux venir vivre avec toi ? Pas seulement pour le week-end ?

Il me regarde quelques secondes, puis sourit doucement.

— Oui, ma chérie. Tu peux venir vivre avec moi. Mais promets-moi une chose : tu vas

continuer à travailler sérieusement. Je ne veux pas être responsable si tu rates ton bac.

Après ça, il me conduit chez lui. Il a quitté la colocation dans laquelle il vivait quand je l’ai rencontré depuis quelques mois et vit maintenant dans un petit deux-pièces en centre-ville, à deux pas du lycée. Les murs sont clairs, le mobilier simple mais chaleureux. Il me montre où poser mes affaires, où je peux m’installer pour travailler mes cours, pendant que lui part courir un peu, histoire de me laisser un moment tranquille. Je m’assois à la table, les mains crispées sur mon stylo, mais je n’arrive pas à me concentrer. Les pages de mes cahiers restent blanches malgré mes efforts. Je survole mes cours, incapable de les faire entrer dans ma tête. Chaque mot que je lis rebondit contre mes pensées. La dispute tourne en boucle dans mon esprit, comme un disque rayé. Je revois les mots durs de ma mère envers Dylan, les éclairs dans ses yeux, la tension qui me coupait le souffle. Et puis je me revois, moi, criant, foudroyante dans ma colère, chaque phrase sortie de ma bouche comme un coup de poignard. La rage revient, mêlée à une peur sourde. Si ses yeux avaient été des armes, elle m’aurait tuée sur place. Je sens encore ce poids sur ma poitrine, ce mélange de frustration et d’injustice. Après plus d’une heure d’absence, Dylan rentre de son footing, le corps couvert de sueur, les cheveux humides collés à son front. Il file sous la douche, laissant derrière lui un parfum de sport et d’air frais. Je continue de me battre avec mon sujet de philosophie sur « la liberté », mes pensées se heurtant à chaque ligne, incapable de me concentrer. Quand il sort de la salle de bain, ses yeux tombent sur moi. Il voit mes mains crispées sur le stylo, mes traits tirés par la fatigue et l’agacement. Il s’avance doucement vers la cuisine en essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas me déranger. Puis il s’approche, pose une main chaude sur mon épaule, m’embrasse doucement sur la tête et dépose une tasse de thé fumante à côté de moi. La chaleur de sa main, le parfum du thé, le contact du liquide fumant dans mes mains me font un bien fou.

— Ne t’inquiète pas. Je vais bien m’occuper de toi. Tu peux compter sur moi. Je ne les

laisserai pas te faire du mal.

Le soir, allongée dans le lit, je m’allonge contre lui. Je passe mon bras par-dessus la couette et le pose sur lui. Je me serre contre son dos. Avec sa main, il vient saisir la mienne afin de me montrer qu’il est là, qu’il sera, comme il me l’a dit quelques heures auparavant, toujours là pour moi, qu’il ne laissera personne me faire du mal. Dans l’obscurité de la chambre, une lumière jaillit. C’est l’écran de mon téléphone portable qui illumine toute la pièce. Il semblerait qu’il essaye de me dire quelque chose. Je desserre mon étreinte auprès de Dylan. Je me retourne, je tends le bras afin de l’attraper. Une appréhension me prend au moment de saisir mon téléphone. Qui peut bien vouloir me joindre à cette heure-ci ? Est-ce ma mère qui veut s’excuser… ça, je suis absolument certaine que ce ne peut pas être le cas. Mon père qui veut comprendre pourquoi je suis partie ? Qui d’autre ? Je déverrouille l’écran d’accueil et là, je le vois. Le message coupable. Je vois le nom de Kévin qui s’affiche. Mon petit frère. Je n’avais même pas pensé à lui.

« Ma grande sœur chérie, je sais que tu t’es engueulée avec maman, mais s’il te plaît, reviens à la maison. J’ai besoin de toi. Ne coupe pas les ponts avec moi aussi.
Kévin »

Il n’a que douze ans. Dans toute cette histoire, il n’y est pour rien. Il minimise la situation, comme un enfant de son âge. Mais j’espère qu’un jour, quand il aura seize ans, il comprendra ma décision. Pour l’instant, je dois vivre ma vie. Et c’est avec Dylan que je la vis pleinement.

Les mois passent. Je vis comme dans un rêve. Dylan est aux petits soins pour moi. Vivre avec lui, c’est le bonheur. Son appartement est si proche que je peux rentrer le midi pour manger et travailler un peu. Chaque instant à ses côtés me paraît précieux, chaque sortie devient une aventure, chaque regard un soutien silencieux. Il m’emmène en week-end, en voyage aux quatre coins du pays, me fait découvrir des paysages magnifiques. Il se projette. Et moi aussi. Je sens que je grandis à ses côtés, que je deviens capable de prendre des décisions, d’assumer des choix.

Puis l’été arrive. La chaleur, le soleil, les oiseaux… et surtout les résultats du bac. J’ai travaillé comme une folle. Pour ne pas donner raison à mes parents. Pour leur prouver que je savais ce que je faisais. Et ça a marché. J’ai eu mon bac avec mention. Dylan, présent à mes côtés, me félicite, me couvre de baisers. Le soir, on sort tous les deux pour fêter ça. Seul mon frère m’envoie un message pour me féliciter lui aussi. Je n’ai aucune nouvelle de mes parents. Je ne sais pas s’ils sont au courant des résultats et si, au fond d’eux, même s’ils sont incapables de se l’avouer, ils sont quand même un peu fiers de moi et de ce que je deviens. Avec ce bac en poche, je décide de prendre encore un peu plus ma vie en main. Pour cet été, je trouve un job saisonnier afin d’être plus responsable et d’aider Dylan dans les dépenses du quotidien. Et ensuite, dans deux mois… direction la fac. Je me sens prête à affronter le monde, à vivre pleinement et à choisir mon propre chemin. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression que ma vie m’appartient vraiment.

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