chapitre 9

10 minutes de lecture

Lyon, 23 juin 2025

David et Laurie sont en route pour l’appartement de la victime, Laura Walter. Dans la voiture, l’ambiance est calme. Pas de musique, juste le ronron du moteur et le léger brouhaha de la ville qui s’infiltre par les vitres entrouvertes. Laurie, la tête appuyée contre la vitre, laisse défiler le paysage. Elle observe, analyse, mémorise chaque détail. Les groupes de jeunes déambulent dans les rues malgré l’heure tardive, alors qu’ils devraient être en train de réviser pour le bac ou assis sur les bancs de l’école pour les plus jeunes. On n’est pourtant que fin juin ; certains cours ne sont pas encore terminés. Malgré ça, les rues piétonnes sont déjà envahies de bandes de jeunes filles, riant, prenant des poses plus ou moins suggestives pour des photos qu’elles publieront ensuite sur tous leurs réseaux sociaux. Laurie remarque aussi les petites mamies qui arpentent les trottoirs, caniche en laisse. Des témoins en or, malgré une vue déclinante et une ouïe capricieuse : toujours les premières au courant quand quelque chose se passe dans le quartier, souvent avec des ragots ou des anecdotes croustillantes à raconter. Les rues défilent sous ses yeux, les enseignes de magasins se succèdent. Des boutiques qu’elle rêverait de visiter, mais pour lesquelles elle n’a jamais le temps. La vie semble filer à toute vitesse. Elle se tue au travail, et lorsqu’elle est enfin en repos, elle n’a plus la force de sortir de chez elle. David l’observe, silencieux mais attentif. Il sait qu’elle réfléchit à autre chose, qu’elle se perd dans ses pensées, et il en profite pour tenter de la faire parler, doucement, à sa manière habituelle, comme pour sonder l’iceberg qu’elle garde sous la surface.

— Laurie, ça va ? À quoi tu penses ?

— À pas grand-chose, à vrai dire… J’essaie surtout de comprendre comment fonctionnent

les gens de cette ville.

— Tu te plais ici ?

— Oui. C’est sympa. La ville est animée, les restaurants sont bons et, dans l’ensemble, les

gens sont gentils.

— C’est tard, trente ans, pour entrer dans la police. Tu faisais quoi avant ?

— J’étais institutrice en maternelle.

— Où ça ?

— En Normandie.

— Sacré virage à cent quatre-vingts degrés. Pourquoi un tel changement ?

— J’avais besoin de changer d’air… et de vie. Trop long à expliquer. Tiens, je crois qu’on y est.

Laurie s’empresse de changer de sujet. Elle se redresse et consulte son carnet, où elle a soigneusement noté toutes les informations concernant l’affaire. Son passé, elle préfère y penser le moins possible, le laisser derrière elle. Elle n’a aucune envie d’en parler, encore moins avec ses collègues, et serre les notes contre elle comme un rempart contre ses souvenirs. Suivant les indications de Laurie, David gare la voiture devant un immeuble haussmannien élégant, avec sa façade de pierre claire et ses balcons en fer forgé. Ils descendent et traversent la route pour rejoindre le trottoir d’en face. David lève instinctivement la tête pour admirer l’architecture, détaillant les moulures et les fenêtres parfaitement alignées. Laurie, elle, scrute les environs, s’imprégnant de l’atmosphère du quartier : chic, calme, presque feutré. Les rues sont propres, les passants rares. Quelques commerces de proximité parsèment la rue, donnant un aspect de petite enclave tranquille au cœur de la ville. Aucun clochard affalé au pied des immeubles, ni personne faisant la manche. Tout respire l’ordre et la sérénité, presque trop parfait pour ce qu’ils vont devoir y affronter. Le silence, presque pesant, est rompu par David, qui reprend la parole d’une voix basse mais ferme, attentive à ne pas briser la discrétion nécessaire :

— Eh bien… ça paye bien, le strip-tease, à ce que je vois.

— C’est sûr que c’est plus chic que chez moi. Allez, viens, on rentre.

Ils poussent l’imposante porte en chêne et débouchent dans une grande cour intérieure baignée de lumière. Le soleil joue sur les pierres, créant des motifs changeants au sol. À gauche, un escalier de métal peint en noir monte vers les étages supérieurs ; en face, un vaste espace aménagé avec des tables et des chaises de jardin, ainsi qu’un petit coin potager soigneusement entretenu. L’endroit dégage une chaleur inattendue, presque trop agréable pour un lieu lié à une enquête criminelle. Laurie s’avance avec précaution, faisant lentement le tour de la cour. Son regard balaie chaque recoin, chaque objet : un pot renversé, une chaise déplacée, un détail qui pourrait sembler anodin mais qui, pour elle, pourrait cacher un indice essentiel. Son esprit note tout, analyse tout, dans un mélange de vigilance et de curiosité professionnelle. De son côté, David s’agenouille légèrement pour examiner les boîtes aux lettres. Il parcourt les noms avec attention, fronce les sourcils à plusieurs reprises avant de s’arrêter sur celui de Laura. Un léger sourire satisfait traverse son visage : il a enfin trouvé l’information qui leur manquait. Laurie le rejoint aussitôt au pied de l’escalier, leur silence partagé renforçant la tension de ce moment où chaque détail pourrait faire basculer l’enquête.

— C’est au cinquième. Il va falloir grimper, ma belle.

— Ça te fait peur ? Tu crois que tu réussiras encore à respirer en arrivant en haut ?

— Quoi, tu me lances un défi ? Très bien. On se retrouve là-haut, et on verra lequel de nous

deux crache ses poumons en premier.

David démarre en trombe et monte les marches quatre à quatre. Arrivé devant la porte de l’appartement, il garde le sourire grâce à sa bonne condition physique. Laurie, elle, est montée à son rythme. Elle n’est pas essoufflée, mais une douleur sourde lui lance dans le rein gauche. Elle grimace brièvement, sans rien laisser paraître. Elle ne veut surtout pas que son coéquipier remarque quoi que ce soit.

— Tu es sûre que ça va ? Je peux appeler les pompiers si tu veux, ils t’apporteront un

masque à oxygène ?

— Non, ça va aller. Bravo… je t’avais sous-estimé. Tu es plus en forme que moi.

Après une minute, elle reprend ses esprits et fait signe à David de frapper à la porte.

— Bonjour, c’est la police. Il y a quelqu’un ?

— On voudrait vous parler au sujet de votre colocataire, Laura.

— Ouvrez, s’il vous plaît, c’est la police.

Après trois tentatives restées sans réponse, ils décident de forcer la serrure. Arme au poing, David pénètre le premier dans l’appartement, ses yeux balayant immédiatement chaque angle, chaque recoin, à l’affût du moindre mouvement suspect. Laurie le suit, son cœur battant légèrement plus vite, consciente que le silence oppressant qui règne pourrait cacher n’importe quelle menace. L’appartement est vide. Pas un bruit, pas un souffle, rien qui indique une présence humaine. Ils rangent leurs armes dans leurs étuis, à l’arrière de leur ceinture. David sort alors de la poche avant de son jean deux paires de gants en latex bleu et les enfile méthodiquement. Ils avancent plus loin dans ce lieu silencieux, figé, immobile, comme si le temps s’était suspendu. Dans l’entrée, plusieurs manteaux pendent au porte-manteau, certains un peu froissés. De nombreuses paires de chaussures, de tailles et de styles différents, traînent au sol et encombrent le couloir.

— Ce ne sont pas les reines du rangement, à ce que je vois, lâche David, un léger sourire

sur le visage malgré la tension ambiante.

En face d’eux, un grand salon-salle à manger s’ouvre, meublé de façon moderne, dans une ambiance aussi cosy que celle de la cour. Sur la table basse, un verre à pied, encore taché de ce qui semble être du vin rouge, a été abandonné. Des restes de plats à emporter — chinois, apparemment — traînent à proximité, témoins d’un repas récent. David et Laurie se séparent pour fouiller chacun de leur côté, leurs gestes précis et méthodiques, conscients que chaque détail peut être crucial. Dans le salon, Laurie remarque plusieurs cadres photos de Laura et de sa colocataire. Les clichés montrent des moments partagés, des voyages, des souvenirs de vacances. Elles semblent bien plus que de simples collègues. Pas de petit ami visible, pas de groupe d’amis ; un univers restreint, intime. L’appartement, loin d’être propre ou rangé, donne l’impression qu’elles n’y font que passer. Le frigo est presque vide, la vaisselle s’entasse dans l’évier. Pour l’instant, rien de vraiment exploitable. David, de son côté, commence par la salle de bain. Il ouvre les placards, inspecte les tiroirs, puis s’attarde sur l’armoire à pharmacie, ses yeux scrutant chaque flacon, chaque boîte, à la recherche du moindre indice pouvant orienter l’enquête.

— Eh bien dis donc… elles ne se privent pas, les filles. Elles ont l’air plutôt très actives.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu as trouvé ?

— Des boîtes de préservatifs.

— Oui, et alors ? Les filles aussi se protègent. À la différence de notre époque, maintenant,

elles préfèrent en avoir sur elles plutôt que de se retrouver prises au dépourvu.

— Ça, je sais. Ce qui m’impressionne surtout, c’est la quantité. Six ou sept boîtes, toutes

différentes : tailles, couleurs, sensations… Ça fait un sacré choix.

— Donc quoi ? Tu penses qu’elles ne faisaient pas que du strip-tease ?

— Je ne sais pas… mais ce qui est sûr, c’est qu’elles ne couchaient pas tout le temps avec

le même homme.

Ils poursuivent leurs investigations. Chacun entre dans une chambre. Laurie se retrouve dans celle de Laura. Elle inspecte chaque recoin avec minutie, ouvre les tiroirs de la commode, fouille sous les sous-vêtements… rien. Pas le moindre indice. Elle se dirige ensuite vers la penderie. Lorsqu’elle l’ouvre, elle reste un instant figée. Des dizaines de tenues s’alignent devant elle : robes longues de soirée, robes courtes, combinaisons élégantes. La quantité est impressionnante, presque démesurée pour un simple appartement. Elle passe doucement la main sur les tissus, effleurant les étoffes comme pour se rappeler ce que cela fait de porter ce genre de tenue. La plupart sont des robes de marque, manifestement coûteuses, avec des finitions soignées, des couleurs éclatantes, des tissus luxueux. Comment une simple strip-teaseuse peut-elle se permettre une telle collection ? La question la traverse de plein fouet, lui serrant l’estomac. Et si Laura trempait dans quelque chose de louche ? Et si elle avait un business parallèle, discret, qui avait mal tourné ? Les interrogations affluent dans son esprit, tourbillonnant plus vite qu’elle ne peut les trier. Elle se reprend, ferme doucement la penderie, comme pour chasser ces pensées, et continue ses recherches. Après avoir inspecté tout ce qui est à portée de vue, Laurie s’agenouille devant le lit de Laura. Elle se penche et jette un œil sous le sommier. Ce qu’elle voit l’étonne. Un gros sac de sport noir, lourd, semble avoir été soigneusement dissimulé. Elle tend le bras, le tire vers elle et le pose sur le lit. La matière est dense, le sac bien rempli. Elle l’ouvre lentement, avec une prudence mêlée de curiosité et d’appréhension. À la vue de son contenu, toutes ses interrogations reviennent en force, la laissant un instant paralysée par la surprise et l’inquiétude. Elle inspire profondément, essayant de reprendre le contrôle de ses émotions, puis appelle son coéquipier, la voix un peu tendue.

— David… viens voir. Je crois que j’ai trouvé quelque chose.

— Qu’est-ce que c’est ? … Oh. Mazette. Je comprends mieux comment elle pouvait vivre

ici. C’est quoi, tout ce fric ?

— Aucune idée. Le sac était planqué sous le lit. Ce ne sont quand même pas ses

Pourboires qu’elle n’a pas osé déposer à la banque…

— Non. Je dirais — peut-être à tort — qu’au vu des préservatifs, de l’argent et de ses

antécédents, Laura faisait probablement des extras.

— Tu penses qu’elle n’a jamais vraiment arrêté la prostitution ? Que son mac continuait de

la faire bosser ?

— Ou alors elle travaillait comme call-girl. Des hommes la payaient pour sortir avec eux.

— Ça expliquerait aussi sa penderie… et ces robes de luxe. Je crois qu’il va falloir faire un

tour à son boulot. Et surtout retrouver sa colocataire. Elle aura sûrement des choses à nous dire.

— Une chose est sûre : il n’y a aucune trace de lutte ici. Laura n’a pas été agressée dans

l’appartement. Et vu le désordre ambiant, si elle voyait des hommes en dehors de son travail, elle ne les ramenait pas ici.

Ils embarquent le sac, le poids se faisant sentir dans leurs mains, puis referment soigneusement la porte de l’appartement derrière eux. Le couloir reste silencieux, presque figé, comme si le lieu retenait encore son souffle. Dans la voiture, le trajet jusqu’au commissariat se fait dans un calme relatif, ponctué seulement par le bruit du moteur et le froissement des papiers dans le sac. Ils doivent déposer la pièce à conviction et rédiger leur rapport avant de se rendre au Scarlet. Chaque geste est méthodique, précis, comme s’ils craignaient de laisser échapper le moindre indice. Laurie sent son cœur battre un peu plus vite, mais pas seulement à cause de l’enquête. Elle ne le dit pas à David, mais une curiosité brûlante s’empare d’elle : découvrir à quoi ressemble réellement un club de strip-tease. Elle n’y a jamais mis les pieds, et l’idée de pénétrer dans ce monde lui procure à la fois une appréhension et une excitation nouvelles. Elle observe les rues défiler sous ses yeux, s’accroche aux détails des vitrines, aux passants, mais son esprit s’évade déjà vers ce qu’elle va voir. L’immeuble, l’ambiance, les lumières, les sons… tout cela l’intrigue. Elle imagine des néons rouges et violets, la musique qui pulse, les silhouettes qui dansent sur scène, les conversations feutrées dans l’ombre. Un mélange d’appréhension et de curiosité lui serre l’estomac, mais elle se promet de rester concentrée. Ce soir, ce sera pour le travail, mais elle sait qu’une part d’elle-même veut observer, apprendre, comprendre cet univers dont elle n’a eu que des échos.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire lola moon ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0