chapitre 10

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Normandie, sept ans plus tôt

Ces dernières semaines, Dylan a obtenu une promotion dans l’entreprise de nouvelles technologies où il travaillait lorsque nous nous sommes rencontrés. Il ne lui reste plus qu’une étape avant d’accéder au poste de directeur adjoint. Il a beaucoup travaillé pour en arriver là. Depuis que je le connais, il n’a jamais caché son ambition, sa motivation à gravir les échelons, ni son besoin de dominer chaque situation. Qui dit promotion dit aussi augmentation de salaire. Avec cet argent supplémentaire, il a décidé de nous acheter une maison. Une maison pour affirmer un peu plus sa place de chef de famille. Celui qui gagne le plus, celui qui paie le plus, celui qui subvient à nos besoins. Il veut prouver sa domination, sa supériorité dans le couple, sa capacité à tout contrôler, à imposer son cadre. Adieu le petit deux-pièces en centre-ville. Bonjour la grande maison de campagne : cinq chambres, un vaste jardin, et surtout aucun voisin à proximité. Personne pour entendre les cris, personne pour entendre le verre se briser lors de nos disputes, personne pour juger notre vie de couple. Nous voilà encore un peu plus isolés du reste du monde. Et je le sais, cet isolement n’est pas seulement géographique : il est psychologique aussi. La maison devient une cage dorée, confortable mais contraignante. Cette nouvelle distance nous éloigne également de nos lieux de travail. Moi, je suis désormais enseignante depuis trois ans dans une école maternelle, en grande section. J’aime profondément mon métier. Il m’offre un refuge, un espace où je peux respirer, m’évader, oublier l’atmosphère pesante à la maison. Dans quelques jours, une nouvelle rentrée scolaire s’annonce, et avec elle son lot de préparations. Je dois m’y rendre pour organiser la classe après presque deux mois de vacances : remettre les tables en ordre, consulter la liste des élèves, répartir les groupes de travail, préparer le matériel pédagogique. Cette année est différente : j’apprends que j’aurai un petit garçon en situation de handicap. Il sera accompagné toute la journée par un AESH, que je rencontrerai le jour de la rentrée. C’est une nouveauté pour moi. Jusqu’ici, je n’ai jamais eu d’autre adulte dans ma classe. Mais peut-être que sa présence me fera du bien. Avoir quelqu’un avec qui échanger, partager des observations, me sentir un peu moins seule face à mes responsabilités. Peut-être que cette rentrée, malgré l’inquiétude qui m’habite à la maison, me donnera un souffle nouveau.

Quelques jours après la rentrée, Dylan me fait la surprise de venir me chercher à la sortie de l’école.

— Bonjour, mademoiselle Morel, je peux rentrer ?

Je me retourne, surprise.

— Dylan ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je voulais te faire une surprise, j’ai fini plus tôt. Mais ça n’a pas l’air de te faire plaisir.

Ça te dérange que je vienne te voir à ton travail ? Tu aurais des choses à cacher ?

— Non, pas du tout. Ça me fait plaisir, c’est juste que je suis surprise. Je n’ai pas encore

complètement terminé. Tu peux m’attendre cinq minutes ?

Je l’invite à entrer et je termine de ranger rapidement. Il se tient dans l’embrasure de la porte, droit, raide, presque figé, comme s’il pesait chacun de ses gestes. L’air de la pièce est encore chargé de l’odeur des crayons et du papier fraîchement rangé, et la lumière du soir filtre doucement par les fenêtres. À ce moment-là, Louis, mon nouvel assistant AESH, passe la tête dans la classe pour me dire au revoir. Il me sourit timidement, son sac sur l’épaule, prêt à partir, et je remarque cette petite étincelle d’assurance dans son regard malgré sa jeunesse. Je hoche la tête pour lui répondre, reconnaissante qu’il prenne le temps de me saluer avant de quitter l’école. Le contraste est frappant : d’un côté, Dylan, rigide, presque menaçant dans son attitude, et de l’autre, Louis, calme, bienveillant, qui semble déjà trouver sa place auprès de moi et des enfants.

— Laurie, c’est bon de mon côté, la salle d’arts plastiques est nickel.

— Ah, Louis, tu tombes bien. Viens, je vais te présenter mon compagnon.

Louis, je te présente Dylan. Dylan, je te présente Louis. Il est dans ma classe, il m’aide avec un de mes élèves en situation de handicap. C’est un très bon assistant.

Ils se serrent la main. Poliment. Trop poliment. Le geste paraît mécanique, dépourvu de chaleur. Et immédiatement, je le sens : que quelque chose ne va pas dans le regard de Dylan. Ses yeux sont durs, scrutateurs, presque accusateurs. Un frisson me parcourt l’échine. Ce mélange de tension et de froideur me met mal à l’aise. Je serre un peu plus fort mon sac contre moi, comme pour me protéger de cette atmosphère glaciale qui s’installe dans la pièce. Enchanté de vous rencontrer, dit-il. Je suis étonné… Laurie ne m’avait pas dit qu’elle avait un assistant.

— Enchanté également. Laurie, je te souhaite une bonne soirée. À demain.

Sur ces derniers mots, son regard croise celui de Dylan. Et je comprends immédiatement. La colère est déjà là, palpable, presque tangible dans l’air autour de nous. Ses yeux lancent des éclairs, ses mâchoires se serrent, et je sens l’intensité de sa frustration comme un poids sur ma poitrine. Il voit rouge, et cette colère, froide et concentrée, semble prête à exploser à tout instant. Mon estomac se noue, un mélange de peur et de résignation me traverse : je sais que rien de ce qui suivra ne sera facile à gérer. Lorsque nous arrivons à la maison, il explose. Il s’est retenu tout le trajet, mais je l’ai senti bouillir à côté de moi, comme un volcan sur le point de cracher sa lave. Maintenant, il hurle, sa voix résonne dans chaque recoin, rauque et déchirante. Il attrape tout ce qui lui tombe sous la main — coussins, assiettes, bouteilles — et les projette contre les murs avec une force qui me fait reculer instinctivement. Les bruits secs, éclats et fracas, me font sursauter à chaque impact. Ses mots sont violents, tranchants comme des lames, frappant mon esprit autant que son geste frappe la maison. La peur se mêle à l’incompréhension, et j’ai l’impression que chaque fibre de mon corps se tend pour encaisser cette colère imprévisible.

— Ah, tu t’es bien gardée de me dire que tu avais un assistant. Et qu’en plus c’était un

homme. Ça fait combien de temps que ça dure, votre petit jeu de séduction ?

— Il est arrivé à la rentrée. Je ne t’en ai pas parlé parce que tu te fiches de mon travail. Et

il n’y a aucun jeu de séduction entre nous.

— Bien sûr… Dis plutôt que tu voulais pouvoir te l’envoyer tranquillement entre midi et

deux sans que je le sache. D’ailleurs, vous faites ça où ? Sur ton bureau ? Ou sur les tables des enfants ? Dans les toilette peut être pour le petit côté chienne et pour être sur de ne pas se faire surprendre.

— Arrête. Tu délires. Tu racontes n’importe quoi.

— J’ai vu comment il te regardait, avec ses yeux de merlan frits ; il te dévorait des yeux.

Et je suis sûr que tu y penses aussi.

Je recule, écœurée.

— Tu es horrible. Je préfère partir plutôt que d’entendre ça.

— Non. Tu n’iras nulle part. Je vais te montrer, moi, comment il devrait faire.

Ses mots n’ont pas encore fini de résonner qu’il m’attrape violemment par les cheveux et me tire vers lui. Je sens la douleur fulgurante de la traction, mes muscles se crispent malgré moi. Il me plaque le visage et le haut du corps contre la table de la salle à manger. Mon corps se plie, contraint, chaque os semblant protester sous cette force. Une larme glisse le long de ma joue, brûlante et salée. D’une main, il me bloque les poignets dans mon dos, tandis que l’autre se débarrasse de mes vêtements avec brutalité. Il me prend avec toute la rage qu’il accumule depuis qu’il a croisé Louis, une colère que je n’avais jamais vue auparavant. Je ne saurais dire combien de temps dure cette violence, chaque seconde s’étirant, étouffante, oppressante. C’est la première fois qu’il est aussi brutal. Je ne le reconnais plus. Les larmes coulent maintenant sans retenue, mais je retiens mes sanglots, consciente que chaque cri, chaque souffle trop fort pourrait le faire basculer encore plus loin. J’ai beau lui crier d’arrêter, il y va de plus en plus fort. Quand il a enfin fini, il me jette au sol comme un objet qu’on se débarrasse. Je tombe lourdement, le choc me coupe le souffle. Tout autour de moi semble trembler, la table, le sol, l’air chargé de tension. Je reste là, haletante, le cœur battant à tout rompre, essayant de retrouver un semblant de contrôle, de respirer malgré l’angoisse qui m’envahit.

— Va te laver, tu pu le sexe à des kilomètre à la ronde.

Je mets du temps à reprendre mes esprits. Chaque mouvement me semble lourd, mécanique. Je me relève avec précaution, comme si mes jambes ne voulaient plus me porter, et me dirige vers la salle de bain. Une fois-là, je me laisse glisser contre le carrelage, le souffle encore court, tentant de retrouver un semblant de contrôle sur mon corps et mes émotions. Je passe le reste de la soirée enfermée à double tour dans la chambre d’amis, seule avec mes pensées, le silence pesant comme une chape sur mes épaules. Le lendemain soir, il m’attend à la sortie de l’école, un bouquet de fleurs et une boîte de chocolats à la main. Il s’approche et dépose un baiser dans mon cou, comme si ce geste pouvait effacer la violence de la veille.

— Excuse-moi pour hier soir. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris. Ça ne se reproduira plus.

Mais tu m’avais énervé à me cacher que tu avais un assistant homme avec toi tous les jours. Je suis jaloux, j’ai vrillé. Tu ne dois plus rien me cacher, d’accord ?

Je ne réponds pas. Je me contente de ranger mes affaires en silence. Il me laisse finir, patient, comme si ce calme temporaire pouvait réparer ce qui a été brisé. Puis nous repartons ensemble. Il m’annonce qu’il m’emmène dîner dans un restaurant chic, une tentative de normalité, de quotidien presque banal. La soirée est calme, posée. Nous parlons de tout et de rien, comme si la violence de la veille n’avait jamais existé. Mais les mois passent, et les crises reviennent. Les gestes deviennent de plus en plus violents, toujours pour des raisons dérisoires : une poubelle oubliée, un repas froid, trop ou pas assez de sel. Chaque colère surgit comme un éclair, inattendue et destructrice. À chaque fois, il s’excuse. À chaque fois, il promet que cela ne se reproduira plus. À chaque fois, je pardonne. Parce que je l’aime. Et à chaque fois, il recommence. Comme si le cycle était inévitable, comme si mon cœur refusait de voir la vérité en face.

Nous sommes le premier mai. Les week-ends sont rallongés par les jours fériés. Dylan est parti courir. Je suis seule sur le canapé, le dos appuyé contre les coussins, le téléphone à la main, faisant défiler machinalement les informations comme pour tuer le temps. Soudain, mon regard s’arrête sur un article. Les mots me sautent aux yeux : un grave accident de voiture, deux victimes, la tragédie a eu lieu près de l’endroit où j’habitais autrefois. Je clique, lis, relis. Les informations s’imposent à moi avec une violence sourde. Mon cœur s’emballe, mes mains tremblent. Je comprends alors. Mes parents. Je l’apprends par un article de presse, comme si j’étais une étrangère à leur mort. Personne ne m’a prévenue. Le monde semble s’arrêter autour de moi. Je reste figée, incapable de détourner les yeux de l’écran. Les larmes coulent, silencieuses mais brûlantes, traçant des sillons chauds sur mes joues. Quelque chose se brise en moi. Le sol se dérobe sous mes pieds. Les deux personnes mortes dans cet accident… ce sont mes parents. Ceux qui m’ont élevée, aimée… et rejetée. Une part de moi meurt avec eux, une douleur que je n’avais jamais anticipée. Je cherche immédiatement le numéro de Kévin. Mes doigts tremblent alors que je lui envoie un message, comme si ce simple geste pouvait contenir la tempête qui gronde en moi.

« Je viens d’apprendre pour les parents. Comment tu vas ? Tu sais quand aura lieu l’enterrement ? »

Sa réponse arrive presque aussitôt.

« Ravi de voir que tu n’es pas morte toi aussi depuis tout ce temps. En quoi ça t’intéresse ? Ils étaient déjà morts pour toi. »

« Kévin, arrête. Même si je ne leur parlais plus, c’étaient aussi mes parents. »

« Si ça t’intéresse vraiment, l’enterrement est demain à quatorze heures, église Sainte-Catherine. »

« J’y serai. Tu peux compter sur moi. »

Je prépare un sac. Quelques vêtements, mes affaires essentielles, juste ce qu’il me faudra pour quelques jours. Peut-être plus, peut-être moins. Je ne sais pas encore. Je dois y aller. Pour lui. Pour Kévin, mon petit frère, à peine majeur, fragile dans ce moment où tout s’effondre autour de lui. Il a besoin de moi. J’ai déjà trop négligé sa présence, trop longtemps fermé les yeux sur sa solitude. Cette fois, je ne laisserai rien se mettre entre nous. Je referme le sac avec précaution, le dépose près de la porte. Chaque geste est lourd de décision, comme si je franchissais un seuil irréversible. Mon cœur bat vite, mes mains tremblent légèrement. La peur, la colère et la tristesse se mélangent dans un tourbillon que je peine à contenir. Quand Dylan rentre de son jogging, encore essoufflé, il aperçoit immédiatement le sac dans l’entrée. Son regard change instantanément. L’incompréhension, la surprise, et peut-être l’inquiétude se mêlent à une lueur de tension qui me glace le sang.

— LAURIE ! C’est quoi ça ?

— Je viens d’apprendre que mes parents sont morts. Je vais à leur enterrement c’est demain. Et je resterai avec Kévin jusqu’à la fin du week-end.

— Non. Tu n’iras nulle part.

— Il a besoin de moi.

— Moi aussi j’ai besoin de toi. Tu dois rester avec moi. Tu es à moi. Si tu pars, tu ne

reviendras pas. Et si tu me quittes, je me tue.

Il me saisit violemment par le bras et me traîne jusqu’à la cave. Le bois craque sous nos pas, l’air devient plus froid et humide. Il me jette à l’intérieur, et avant que je puisse réagir, il verrouille la porte. Le claquement du verrou résonne dans l’espace clos, comme un verdict. Je reste là, seule, dans l’obscurité totale. Les murs suintent l’humidité, l’air est dense, presque irrespirable. Pas d’eau. Pas de nourriture. Le silence est oppressant, seulement brisé par le bruit de mon souffle et les battements effrénés de mon cœur. La peur m’envahit, et peu à peu, je comprends l’horreur de ma situation : je ne partirai jamais vivante.

Pendant ce temps, dehors, Kévin est là, devant l’église. Son regard scrute la foule. Les visages inconnus qui lui présentent leurs condoléances, les mains tendues pour un geste de soutien qu’il peine à accepter. Le curé vient l’informer que la cérémonie va commencer, mais il ne bouge pas. Il attend, l’espoir et l’angoisse mêlés, comptant les minutes comme autant de coups de poignard dans sa poitrine. Cinq minutes. Dix minutes. Puis la réalité le frappe. Je ne viendrai pas. Je n’ai pas tenu parole. Et en cet instant, pour lui, je l’ai abandonné. La douleur de cette absence est palpable, silencieuse, et pèse sur lui comme un poids insoutenable.

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